RIEFFEL Jules (1806-1886)

Publié le par histoire-agriculture-touraine

Buste de Jules RIEFFEL et Ecole du Grand-Juan à Nozay (Loire-Atlantique)
Buste de Jules RIEFFEL et Ecole du Grand-Juan à Nozay (Loire-Atlantique)

Buste de Jules RIEFFEL et Ecole du Grand-Juan à Nozay (Loire-Atlantique)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Rieffel

Jules Rieffel, né le 5 décembre 1806 à Barr (Bas-Rhin) et mort le 22 novembre 1886 à Nozay (Loire-Atlantique), est un ingénieur agronome français, fondateur de l'école d'agriculture de Grand-Jouan à Nozay.

Biographie

Il fait ses études secondaires au Collège royal de Strasbourg.

À la suite d'une maladie l'écartant de la carrière militaire qu'il envisageait, il entre en 1827 à l'école de Roville, près de Nancy, première école d'agriculture en France, ouverte par Mathieu de Dombasle. Il en sort major de sa promotion.

Au cours d'un voyage en Bretagne, il fait la connaissance d'un armateur nantais, Charles Haentjens, propriétaire d'un domaine de 500 hectares à Nozay, à 45 km au nord de Nantes. Mais il s'agit de landes couvertes d'ajoncs, de bruyères et de genêts. Jules Rieffel accepte d'entreprendre et de diriger le défrichement de ce domaine.

Il est ainsi amené, durant les années 1830, à créer par étapes l'école d'agriculture de Grand-Jouan, Institut agricole à partir de 1849. C'est la première école nationale d’agriculture française dont il est le directeur enthousiaste de 1830 à 1881. Il y développe une science agricole fondée sur les résultats expérimentaux.

Il s'allie à la famille Bourgault-Ducoudray, elle-même liée à celle d'Adolphe Billault, député et futur ministre de Napoléon III.

En 1840, Jules Rieffel fonde la revue Agriculture de l'ouest de la France.

Après sa mort, il est inhumé dans une chapelle située sur la lande de Limerdin à Nozay, au milieu d'un bouquet de pins. Cette chapelle, consacrée en 1841, a d'abord été un lieu funéraire pour deux fils de Jules Rieffel, puis pour l'ensemble de sa famille.

Journal d'agriculture pratique, 51e année, Tome II, juillet à décembre 1887,

p. 41-43

 

L'OEUVRE AGRICOLE DE M. RIEFFEL

(Discours prononcé à l'inauguration du monument de M. Rieffel le 3 juillet 1887)

 

Madame, messieurs, il y a bientôt soixante ans, c'était en 1829, la ferme exemplaire de Roville avait déjà acquis sa grande réputation si justement méritée ; l'illustre Mathieu de Dombasle, qui communiquait à ses élèves avec un si ardent conviction sa foi dans le progrès de l'agriculture, avait déjà formé un certain nombre d'adeptes demeurés ses admirateurs. Un jeune homme de vingt-trois ans venait de quitter Roville avec le premier rang de sa promotion.

Encore sous le charme des leçons du maître, désireux d'appliquer les théories qu'on lui a enseignées, il conçoit, avec quelques-uns de ses condisciples, le plan d'une vaste exploitation agricole.

Loin de fuit les difficultés, animé d'un souffle ardent, dédaignant les sentiers battus, ce n'est pas en France, sur une des belles fermes de la Beauce ou de la Brie, qu'il compte applique les procédés nouveaux ; non, il va s'expatrier, il ira en Egypte s'attaquer à la vieille terre des Pharaons, il plantera sa tente dans cette merveilleuse vallée du Nil, jadis grenier de monde, aujourd'hui en partie abandonnée ; il défrichera ce sol où une végétation touffue et sauvage a remplacé les champs de blé, d'orge, de dourah ; les splendides jardins aux allée de sycomores, de tamaris, de dattiers, dont étaient si fiers les chefs de nomes, leurs propriétaires, ces terrains dont les inondations périodiques fleuve entretiennent la fertilité et dont la vue arrachait à Hérodote cette exclamation : "L'Egypte est un don du Nil !"

Les préparatifs sont faits, le jeune aventurier va partir ; mais il ne veut pas quitter la France sans revoir l'un de ses meilleurs amis, M. Busco, le gendre de Mathieu de Dombasle, qui exploite le domaine du Vivier des Landes.

Pendant son séjour chez Busco, il parcourt la Bretagne. A Nantes, il est mis en rapport avec M. Haentjens etc. Cet armateur venait d'acheter un vaste domaine composé de landes incultes ; l'exploitation en est difficile, il craint des déboires, il réclame les conseils du jeune agronome.

Celui-ci visite le domaine. Partout des bruyères, des genêts, des ronces, des ajoncs ; partout de ces plantes à l'aspect rude et inhospitalier qui opposent à l'approche de l'homme l'armure redoutable de leurs dards et de leurs épines. Le site est peu attrayant, la végétation indique un sol ingrat, humide, infertile, bref l'impression est défavorable.

C'est pourtant cette visite qui décide du sort de l'élève de Mathieu de Dombasle. Son imagination s'enflamme à la vue de ces plaines incultes, il rêve de les transformer.

Adieu les voyages lointains, plus d'émigration. Il a sous ses pieds un sol français à défricher, à exploiter. L'accord est fait avec le propriétaire. Une société est fondée : la guerre à la lande, sans trêve, sans relâche, va commencer.

Le directeur de la Société, l'ardent agriculteur, c'est votre père, madame, c'est Jules Rieffel. Le domaine qu'il va mettre en valeur, c'est Grand-Jouan, c'est le berceau de cette grande famille agricole dont tous les membres se sont si spontanément unis pour rendre aujourd'hui un suprême hommage au vénéré fondateur de l'Ecole.

Rieffel s'est mis résolument à l'œuvre. Le domaine de Grand-Jouan se composait alors de 500 hectares dont 100 hectares environ avaient été plantés en bois. Les défrichements se poursuivent pendant sept ans. Le domaine est partagé en grandes divisions par des chemins de service. Des haies et des plantations séparent les divers champs et servent en même temps d'abri et de protection contre les violents vents d'ouest qui soufflent si fréquemment dans la contrée.

Mais bientôt l'amélioration du sol ne suffit plus à l'activité de Rieffel ; les connaissances qu'il a acquises à l'école de Dombasle, il brule de les répandre à son tour.

Il a été frappé des résultats obtenus par Fallemberg, directeur de l'Institut agricole d'Hofwyl, près de Berne. C'est le premier qui, en Europe, ait tenté de réunir dans une même ferme un certain nombre d'enfants pauvres dans l'intention de faire servir l'agriculture à leur éducation et de fonder cette éducation sur leur travail.

Son exemple est bientôt suivi par Thaër, à qui la Prusse concède gratuitement le domaine de Moeglin pour y installer une école.

Pourquoi ces institutions n'auraient-elles pas le même succès en France ? Dans un travail publié dans l'Agriculture de l'Ouest, Rieffel explique les raisons qui l'ont déterminé à créer Grand-Jouan une école primaire.

"La France agricole, dit-il, est divisée en deux classes distinctes : les propriétaires du sol et les paysans qui exploitent. Les premiers ne connaissent de l'agriculture que ce qu'ils ont lu dans les publications spéciales, ils s'en occupent rarement et ne viennent au champ que pour y jouir des plaisirs de la chasse et de la pêche. Quant au véritable cultivateur, sur la majeure partie du territoire, c'est le paysan...

... qui ne sait ni lire ni écrire ; il suit la tradition de ses pères, sans discussion et sans lui demander autre chose que de le nourrir comme elle a nourri ses aïeux. Il manque à l'agriculture française cette classe d'hommes précieux, placés, à l'armée, entre l'officier et le soldat ; dans l'industrie manufacturière, entre l'ouvrier et le fabricant, là, courageux sous-officiers, ici contre-maîtres actifs et intelligents".

Rieffel veut constituer les cadres de l'agriculture. Il appellera à lui les jeunes gens désireux d'apprendre, et, tout en utilisant leurs bras pour les travaux de l'exploitation, il leur enseignera les principes indispensables de la science agricole.

Tels furent dans leur première conception les éléments de la ferme-école, de l'école primaire de l'agriculture, comme l'appelait son fondateur.

Dès 1830, Grand-Jouan recevait quelques élèves, et c'est à Rieffel que revient l'honneur d'avoir créé la première ferme-école sur les bases qui ont été très peu modifiées depuis cette époque, et qui règlent encore aujourd'hui le régime administratif de ces établissements.

La tâche était rude, le jeune directeur était seul à la tête d'une exploitation de 500 hectares, et il y ajoutait les soucis de l'enseignement et la surveillance des apprentis.

Il s'entoure bientôt de professeurs, et, en 1833, le Conseil général de la Loire-Inférieure consacre ses efforts en fondant officiellement à Grand-Jouan une école primaire d'agriculture, et en confiant à Rieffel vingt jeunes gens pauvres dont il lui abandonnait complètement la direction.

L'école ne tarde pas à devenir prospère ; les jeunes gens prennent part à tous les travaux de la culture, chaque jour ils reçoivent des leçons théoriques, ils sont initiés aux règles de l'administration d'un domaine, le directeur les envoie sur les marchés acheter des bestiaux ; ceux qui ont terminé leurs études trouvent des positions avantageuses chez les propriétaires de la région.

Tout en poursuivant ses travaux, tout en continuant l'amélioration de Grand-Jouan qu'il venait d'acquérir avec quelques membres de sa famille, Rieffel remarquait avec douleur l'indifférence des propriétaires pour les questions agricoles ; il constatait bientôt que cette indifférence avait surtout pour cause leur ignorance des principes culturaux. De là à l'idée d'un enseignement plus élevé, il n'y avait qu'un pas : il est bientôt franchi.

A l'exemple de ce qu'avait fait Dombasle pour l'est de la France, de ce qui avait si bien réussi à Grignon sous l'énergique direction d'Auguste Bella, Rieffel créa à Grand-Jouan, à côté de l'école primaire, l'Institut agricole de l'Ouest et une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés.

L'organisation de l'enseignement se compète, les professeurs sont plus nombreux, les cours sont institués en vue de la formation d'agriculteurs praticiens et de régisseurs de domaines.

Mais toutes ces installations entraînent des frais considérables ; l'allocation départementale, à laquelle avait été ajoutée une subvention du gouvernement, devenait insuffisante, lorsqu'un arrêté ministériel du 9 mars 1842 transforma Grand-Jouan en Institut agricole régional. C'est de cette époque que date la véritable fondation de l'Ecole, et quelques-uns des élèves de la première promotion sont encore aujourd'hui nos collègues de l'Association amicale.

Depuis 1836, Rieffel avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur, sur la proposition de son ancien maître, Mathieu de Dombasle. Bientôt consulté lui-même sur les besoins de nos campagnes, il entrait en 1841 au conseil général de l'agriculture, où il a fait partie de la commission qui a préparé la loi sur l'enseignement agricole.

C'est en vertu de cette loi, promulguée le 3 octobre 1848, que l'Institut de Grand-Jouan a été élevé au rang d'Ecole régionale, puis d'Ecole nationale d'agriculture.

L'exemple donné à Grand-Jouan a été profitable dans la contrée.

En 1830, la valeur locative du sol atteignait à peine 10 francs par hectare ; elle a plus que quintuplé depuis cette époque. Les propriétaires qui dirigent avec intelligence leurs métairies en tirent un revenu beaucoup plus élevé.

Le métayage a été l'objet d'études approfondies de la part de Rieffel ; il a donné sur cette question de précieux conseils dans son Manuel des propriétaires de métairies.

Toujours à la tête du progrès agricole dans la région, il est l'un des promoteurs de l'Association bretonne, formée en 1843 sur le type des Comices agricoles de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise, les deux premières sociétés qui aient organisé en France des concours annuels avec exhibition d'animaux et d'instruments.

Le fondateur de Grand-Jouan se préoccupait sans cesse e l'amélioration de son sol. Il ne pouvait atteindre ce but que par l'entretien d'un nombreux bétail. Mais à ce bétail il faut une nourriture abondante que fournissait difficilement le sol argileux, humide et infécond de Grand-Jouan. On ne pouvait songer à obtenir des récoltes de légumineuses, les pâturages ne donnaient que des herbes peu nutritives, il importait surtout d'assurer l'alimentation du bétail pendant l'hiver. Rieffel parvient à son but par l'introduction dans l'assolement des choux et du rutabaga. Il a publié sur la culture de ces plantes, dans le premier volume de l'Agriculture de l'Ouest, un mémoire très intéressant. Il a fait plus : il a imposé, par son exemple, cette culture au pays, et aujourd'hui, il n'est pas de ferme dans la Bretagne où l'on ne considère la récolte de choux comme la ressource la plus précieuse pour l'arrière-saison.

Les céréales, ce que les agriculteurs du pays appellent les graines blanches, ne donnaient qu'un produit peu rémunérateur. Rieffel fit connaître à ses compatriotes d'adoption une plante moins exigeante, le sarrasin. Il ne cessait de le recommander aux fermiers dans ses entretiens avec eux. Longtemps il a prêché dans le désert ; mais chacun d'eux reconnaît maintenant l'immense service qu'il leur a rendu en leur conseillant d'introduire le blé noir dans l'assolement.

Tout entier à ses travaux, le directeur ne s'en laissait détourner que pour rendre des services : c'est ainsi qu'il a fait partie pendant trente ans du conseil municipal de Nozay, dont il a été maire pendant dix ans. Mais, même dans ces fonctions, il a su faire tourner au profit de l'agriculture locale les services qu'il rendait à ses administrés ; il en profitait pour leur prodiguer ses conseils.

Telle fut, messieurs, l'existence de Jules Rieffel : un véritable apostolat. Il ne s'est reposé que quand ses forces ont trahi sa volonté.

Lorsque, affaibli par l'âge et la maladie, il a résigné ses fonctions, il conservait en son cœur deux affections profondes : sa patrie et ses élèves.

Il ne m'a été donné de connaître cet homme de bien que dans les dernières années de sa vie ; mais que de fois l'ai-je vu tressaillir de douleur en parlant de sa chère Alsace qu'il n'avait pas revue depuis longtemps, en songeant au sort de ses malheureux compatriotes si violemment séparés de leurs frères français ! Il ne pouvait se consoler qu'en pensant aux jeunes générations qu'il avait élevées, qu'il continuait à guide et dont il suivait avec un intérêt attentif les travaux et les succès.

Je n'oublierai jamais, messieurs, l'affabilité avec laquelle il m'a accueilli à mon arrivée, et, plus tard, lorsque vous m'avez appelé à la tête de votre Société, la sollicitude avec laquelle il me recommandait ses enfants.

Aussi me suis-je efforcé de marcher sur ses traces, de continuer l'œuvre qu'il avait instituée sur de si larges bases.

Cette tâche, l'administration me l'a rendue facile ; c'est grâce à la bienveillance du ministère, à l'appui que n'a cessé de me prodiguer l'éminent directeur de l'agriculture, M. Tisserand, que Grand-Jouan a pu continuer à prospérer, que d'importantes améliorations ont été réalisées, que notre vieille école a été restaurée.

C'est là que Rieffel revivra tout entier, c'est là qu'il nous sera doux de contempler l'image sereine de cet infatigable travailleur. Nous le retrouverons dans ce bronze souriant auquel l'habile statuaire Lequien a su si bien imprimer le caractère de bonté que respirait sa physionomie. Les générations de l'avenir apprendront à sa vue l'amour et le respect qu'il a su inspirer à ses élèves et à ses émules.

Messieurs, au nom du comité d'initiative, je fais remise à la Société des anciens élèves de Grand-Jouan de ce monument, souvenir impérissable du vénéré fondateur de l'Ecole.

JULES GODEFROY

Directeur de l'Ecole nationale d'agriculture de Grand-Jouan.

Autres sources :

http://www.asphan.fr/biographie-de-jules-rieffel-grand-jouan/

ASPHAN

Association de Sauvegarde du Patrimoine Historique et Artistique de la région de Nozay

Biographie de Jules Rieffel (Grand Jouan) 

JULES RIEFFEL - 1806-1886, FONDATEUR DE L’ECOLE NATIONALE D’AGRICULTURE DE GRAND-JOUAN - RENNES, et de L’ASSOCIATION BRETONNE

 

 

BOULET Michel, LELORRAIN Anne-Marie, VIVIER Nadine, 1848, Le printemps de l'enseignement agricole, Educagri éditions, Dijon 1998.

 

ABOU EL MAATY Nagwa, La  scolarisation de l'apprentissage agricole en France : les fermes-écoles au service de l'agriculture et de son enseignement (XIXe siècle-début du XXe siècle), Thèse de doctorat en histoire économique, Université Paris IV-Sorbonne, 2007, 3 vol.

 

 

 

Publié dans Agronomes, Personnage

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