INSTITUT AGRICOLE DU VERNEUIL (Maine-et-Loire) (1827-1830)

Publié le par histoire-agriculture-touraine

Charrue Dombasle & Mathieu de Dombasle (père)
Charrue Dombasle & Mathieu de Dombasle (père)
Charrue Dombasle & Mathieu de Dombasle (père)

Charrue Dombasle & Mathieu de Dombasle (père)

1828

Mémoires d'agriculture, d'économie rurale, publiés par la Société royale et centrale d'agriculture, T1,1828.

Séance du 15 avril 1828

p. CLXXXI

6° Médaille d'or à l'effigie d'OLIVIER DE SERRES, à M. QUILLET, pour les travaux de défrichement et autres améliorations, qu'il a opérés dans son domaine de Verneuil (Maine-et-Loire). M. DAILLY, Rapporteur.

M. Quillet, propriétaire du domaine nommé le Verneuil, commune d'Auverse, arrondissement de Baugé (Maine-et-Loire), a su, par des défrichements bien entendus, obtenir de riches récoltes sur terrain couvert, qui était, avant lui, de stériles bruyères.

Des constructions considérables lui ont permis d'entretenir un nombreux bétail ; et la masse d'engrais qui en est résulté l'a mis à même de recueillir de très bons froments, dont les produits se sont quelquefois élevés à dix-huit fois et demi la semence.

Cet habile agriculteur a pu se procurer aussi des plantes fourragères en abondance ; les hivernages, le trifolium incarnatum ont eu chez lui un succès complet.

Aucune des branches importantes de l'industrie agricole n'a été négligée par lui : vingt mille pieds d'arbres sont en pépinière par ses soins ; soixante à quatre-vingt mille ont été plantés sur place ; enfin de très belles avenues bordées d'ormeaux décorent aujourd'hui cette belle terre, sur laquelle de magnifiques plantations et d'abondantes récoltes ont remplacé, comme par enchantement, un chétive végétation.

La Société royale, sur le compte détaillé qui lui a été rendu de ces utiles travaux, a décidé qu'il serait décerné à leur auteur une médaille d'or à l'effigie d'Olivier de Serres.

1828

Annales de la Société d'Agriculture Sciences Arts et Belles-Lettres du département d'Indre-et-Loire Tome VIII Juillet 1828.

p. 128

Economie rurale. Des longs baux ; par M. J. A. QUILLET, propriétaire dans le département de Maine-et-Loire.

Propriétaires qui me lisez, réfléchissez sur vos intérêts : si vous les entendez bien vous passerez de longs baux avec vos fermiers intelligents. Que l'espoir de s'enrichir dans vos fermes les anime, qu'ils soient sûrs de leur avenir, ils donneront carrière à leur imagination, leur courage sera peut-être au-dessus de leurs forces ; il en résultera pour vos propriétés un plus grand bien que vous ne l'espériez ; vous les verrez aller au Verneuil pour y puiser des connaissances qui leur manquent : la ferme-modèle sera pour eux un foyer de lumière toujours vivifiant.

p. 132

Lorsque j'affermai pour trente années la terre de Verneuil, à MM. De Dombasle fils et Busco, directeurs de la ferme exemplaire qui y est établie, je voulus donner un exemple dans le pays, en stipulant que toutes les plantations que feraient ces messieurs seraient estimées à la fin du bail, et que les quatre cinquièmes leur serait acquis : l'autre cinquième serait à moi, avec réserve de prendre leur part en la payant après estimation ; à défaut ils pourraient vendre. En agissant ainsi j'étais persuadé que mon cinquième vaudrait beaucoup plus que la totalité, en les astreignant à planter pour moi seulement. Les fermiers intéressés au succès des plantations feront beaucoup mieux : là où ils voient un bénéfice clair, positif, reposez-vous sur leurs soins.

 

1828

Annales de la Société d'Agriculture Sciences Arts et Belles-Lettres du département d'Indre-et-Loire Tome VIII Juillet 1828.

p. 137
M. Latour, au moment de partir pour explorer en agriculteur divers cantons du royaume et principalement de l'Auvergne, donne des détails fort intéressants sur la visite qu'il a faite au domaine de Châteaunoir [??], en Anjou, où M. de Dombasle, fils, a formé un établissement à l'instar de celui de Roville. Il témoigne à ce sujet ses regrets de ne pas voir figurer dans les Archives de la Société un ouvrage aussi intéressant pour l'agriculture que les annales publiées par M. de Dombasle père, et connues sous le nom d'annales de Roville. Cette observation appuyée par plusieurs des membres de la Société, est prise en considération, et M. le secrétaire est chargé de faire l'acquisition de tout ce qui a paru de ces annales, et d'en suivre la publication.

1829

Annales agricoles de Roville, par C. J. A. Mathieu de Dombasle, Cinquième livraison, A Paris chez Madame Huzard, Libraire, 1829, 507 p.

p. 412-427

Première lettre

Ecrite à M. Fawtier, par M. Jules Rieffel, ancien élève de l’établissement de Roville, sur l’établissement agricole du Verneuil.

A Verneuil, le 9 avril 1829.

Mon cher Fawtier, il y a dix-sept jours que j’ai quitté Paris et quinze que je suis chez nos anciens camarades Léon de Dombasle et Busco. Vingt mois [septembre 1827] se sont écoulés depuis le jour où ils nous ont quitté à Roville ; ils me paraissent avoir franchi avec une activité et une persévérance infatigables dans l’exécution, et sans dévier de la marche qu’ils s’étaient tracée en commençant, cette première année d’entrée en ferme [1828], cette année rude que nous redoutons tous.

Je t’ai promis, en nous séparant, de ne te donner que des faits : les faits seuls devront donc avoir une place dans notre correspondance.

Le Verneuil est admirablement bien situé, entre Tours, Angers, La Flèche et Saumur ; c’est cette dernière ville qui offre les principaux débouchés avec Baugé, petite ville distante de trois lieues de poste. Ces débouchés sont tellement avantageux, qu’ils leur permettent la culture de toute sorte de plantes ; sa situation, que l’étendue des terres rend un peu solitaire, est cependant très agréable : tous les quinze jours se renouvellent, dans les villages voisins, des foires de plusieurs milliers de bestiaux, qui rendent ces alentours très vivants pour le cultivateur. La propriété compte 450 hectares d’un seul tenant, et la maison de ferme est située presque au milieu : voilà, certes, tous les avantages que peuvent exiger la surveillance et l’économie. La cour de ferme est très vaste ; elle a 110 mètres de long sur 67 de large ; il n’y a pas encore d’entrée principale, plusieurs bâtiments n’étant pas construits, d’autres pas achevés ; cependant, telle qu’elle est, elle offre déjà un ensemble assez satisfaisant pour qu’on puisse voir ce qu’elle deviendra un peu. En entrant du côté de l’est, par où elle communique à la grande route de Baugé, l’on a à sa droite, la machine à battre, la grange, deux celliers et la bergerie ; à gauche, la maison d’habitation du maître et des élèves, la fabrique d’instruments, un hangar de 32 mètres de long, et l’écurie ; vis-à-vis, au fond de la cour, deux maisons d’ouvriers, une petite bergerie et les loges à porcs. Il y a encore, en fait de bâtiments, sept habitations de manouvriers, disséminées sur divers points de la propriété, ainsi qu’une bergerie renfermant les béliers.

Il est facile de voir de quelle école sort le Verneuil : en toutes choses on reconnaît ici l’ordre administratif et l’heureuse division du travail importés dans l’agriculture par notre maître ; et je n’hésite pas d’avancer que c’est à cet ordre parfait que nos amis doivent leur premier succès. Dès l’entrée en ferme, le travail a de suite été partagé ainsi qu’il suit, et chacun, dans sa partie, n’a plus qu’à suivre la ligne droite : Busco a eu l’administration, Léon la direction des cultures, et la marche à donner est combinée de concert ; le ménage et le jardin sont naturellement échus à madame Busco, qui se montre digne fille de M. de Dombasle, en étonnant par son activité toutes les dames du pays. Un chef de main d’œuvre dirige, comme à Roville, les ateliers des manouvriers ; ce chef n’est point payé à l’année : simple journalier, il ne reçoit que 25 centimes par jour de plus que les autres, et par ce moyen ce chef est intéressé à bien faire travailler, et à mettre souvent lui-même la main à l’œuvre s’il ne veut pas se voir remplacer. Sept domestiques, dont quatre pour les bœufs et trois pour les chevaux, font les travaux de culture : je dois néanmoins observer que ce nombre n’existe pas en ce moment, parce qu’un assez grand nombre de cultivateurs du pays ont déjà envoyé des apprentis qui exécutent ces travaux ; enfin, un commis, un berger et deux aides, un jardinier et son aide, une fille de basse-cour et un Maître-Pierre, espèce de factotum qu’on emploie à toutes sortes d’ouvrages, complètent la liste des employés. La fabrique d’instruments aratoires perfectionnés occupe habituellement neuf maréchaux et cinq charrons ; le dernier instrument sorti porte le n° 245, ce qui présente déjà un beau résultat, vu qu’il a fallu du temps pour monter les forges, préparer les outils, attirer les ouvriers et la confiance. Les instruments sont absolument les mêmes que ceux dont on se sert à Roville, sauf quelques légers changements aux régulateurs et à la houe à cheval ; changements, du reste, qui ne prouvent rien autre chose que le travail de l’esprit humain, qui cherche toujours à avancer : le régulateur de chaque instrument porte deux clefs de dimensions différentes, en sorte que s’il y a quelque chose de dérangé dans les champs, on se trouve à même d’y porter promptement remède.

Le nombre de bestiaux n’est pas encore en rapport avec l’étendue de la ferme ; mais on ne peut marcher contre l’ordre de la nature, et ce n’est pas en une année que l’on a pu produire des prairies artificielles en assez grande quantité pour nourrir tous les animaux que le Verneuil doit contenir par la suite. En attendant, voici ce qui existe : neuf chevaux, dont sept seulement sont employés aux travaux de l’exploitation et principalement pour charrois ; huit bœufs, race du Poitou ; deux vaches, un troupeau de mérinos et un de moutons à longue laine, ensemble 508 bêtes et 18 porcs. Les huit bœufs formant quatre attelages, labourent du 1er janvier jusqu’au 31 décembre, c’est-à-dire tous les jours de l’année où l’on peut mettre la charrue terre. Il n’est inutile de remarquer ici que c’est une erreur générale dans ce pays, et d’autres encore, de croire qu’il faut laisser reposer les bœufs, pendant les trois ou quatre mois d’hiver : ici les habitants ont été tout étonnés de voir ceux de nos amis travailler continuellement et se bien porter.

Le troupeau de mérinos ne se compose plus aujourd’hui des seules bêtes venues de Roville, on y a joint, l’année dernière, un lot de 208 brebis, également de race pure, qui s’est trouvé à vendre dans le voisinage, de manière que ce troupeau compte maintenant 489 têtes, dont 44 béliers, 165 agneaux, et 280 mères. Le troupeau de moutons à longue laine, race de Dishley, commence seulement ; il ne se compose encore que de 20 bêtes, mais d’une grande beauté : on a essayé, à la dernière monte, de donner le bélier Dishley à vingt brebis mérinos. Dix-huit agneaux sont nés de ce croisement qui offrent les plus belles espérances ; les agneaux ont tous les caractères physiques du père, et la finesse du brin de laine de la mère, sans les ondulations ; leur laine qui est lustrée est déjà plus longue que celle des agneaux mérinos purs ; mais il faudra encore plusieurs années pour bien connaître les résultats de cette expérience. Nos amis espèrent porter jusqu’à près de 6 000 le nombre de leurs bêtes à laine, et je ne doute pas que, dans la suite, le Verneuil ne soit à même de les nourrir.

On va mettre la dernière main à un très belle porcherie composée de quatorze loges de 3 mètres de long, sur 2 mètres 75 centimètres de large chacune, et disposée autour d’une petite cour de 22 mètres. Léon et Busco m’ont fait des calculs séduisants sur les avantages de l’élève des porcs dans cette localité, et ils comptent s’y livrer aussitôt. Comme le fait n’existe pas encore, je ne m’y arrêterai pas ; j’ai seulement dû constater l’existence de la porcherie, qui mérite réellement d’être mentionnée.

Je viens de visiter trois cultivateurs de nos environs, qui ont déjà adopté les nouveaux instruments, ainsi que la culture en planches ; si cet élan continue, sous peu d’années, nous verrons le département de Maine-et-Loire prendre rang parmi ceux qui, offrent la plus belle culture : chaque jour je vois arriver une foule de visiteurs. Il y a une circonstance vraiment comique que je ne puis omettre. Il arrive souvent que de bonnes gens, qui, ne pouvant croire ce qu’on leur a raconté, et voulant voir par leurs propres yeux, viennent et demandent à voir les curiosités du Verneuil. Parmi ces curiosités, la machine à battre, attire surtout leurs regards : je crois que si l’on avait mis une toile devant, avec un tambourin, et que l’on eût fait payer un droit d’entrée à chacun des curieux, les frais du dernier battage seraient payés.

Adieu, etc.

 

Deuxième lettre de M. Jules Rieffel à M. Fawtier.

Au Verneuil le 25 juin 1829.

Mon cher ami, je ne t’ai parlé, dans ma dernière, que du matériel de la ferme ; je vais dans celle-ci t’entretenir de quelques autres objets, et je commence par l’institut. Tu penses bien qu’il n’est pas encore monté comme celui de Roville, mais il y a un commencement. Sept élèves suivent en ce moment les travaux du Verneuil, et rivalisent de loin avec ceux de Roville : c’est ainsi que peu à peu la France se peuplera de cultivateurs éclairés. J’ai déjà plusieurs fois cherché à calculer le bien immense que retirera notre patrie de cette impulsion donnée à l’agriculture, et je ne puis m’empêcher de voir que, du jour où Roville a été fondé, datera une époque remarquable dans l’histoire de notre civilisation. Je n’envisage pas seulement ici la question agricole, mais le bien-être général de la population des campagnes, qui résultera des bonnes méthodes introduites, des landes défrichées, des capitaux répandus dans la main du pauvre, et enfin, de l’instruction populaire qui s’ensuivra.

Je ne t’ai pas encore parlé du sol ni des cultures, j’y arrive maintenant. La terre végétale est un véritable terreau de bruyères, de huit à douze pouces de profondeur, noir, léger, friable, un peu onctueux et uniforme sur toute la propriété, à l’exception de quelques parties plus sablonneuses que les autres ; le sous-sol est une argile pure et tellement compacte que l’on peut creuser partout des mares er des étangs à volonté ; l’eau de pluie y séjourne et ne tarit jamais : l’abreuvoir de la cour a résisté jusqu’ici aux plus grandes sécheresses. Cette disposition du terrain le rend un peu froid et humide dans les saisons pluvieuses ; mais aussi pendant les temps secs, elle est d’un avantage incalculable ; néanmoins je ne pense pas qu’un sol semblable pût être cultivé avec profit, s’il reposait sur un sous-sol sablonneux. Cette terre passe pour infertile dans le pays, et cela par une bonne raison, parce qu’on ne sait pas faire un labour passable : les métayers qui cultivaient ici avant nos amis, grattaient la terre à deux ou trois pouces au plus, puis mettaient leur semence dans cette poussière, et la première sécheresse emportait le tout. Il faut voir, au contraire, l’influence des bons labours de la charrue de Roville ; j’ai en ce moment sous mes yeux un champ de colza magnifique, sans fumier ; voilà un fait qui n’est pas douteux, et c’est la différence du labour qui seul a produit ce changement. Je ne doute pas un instant que ces terres bien labourées, soumises aux influences de l’atmosphère et d’un système de culture, avec les engrais nécessaires, n’acquièrent en peu d’années une grande valeur : c’est une mine d’or, mais il faut savoir l’exploiter.

On cultive généralement, dans ce pays, en sillons, avec une charrue à deux versoirs, le plus mauvais instrument que j’ai jamais vu ; aussi est-il impossible de s’imaginer l’étonnement qu’ont produit la charrue simple et la culture en planches ; les sombres pronostics n’ont pas manqué au commencement, mais aujourd’hui le langage est bien changé. Je n’entrerai dans aucun détail de culture proprement dite ; tu la connais puisqu’elle est la même que celle de Roville : ici le billons ont tous une largeur uniforme de vingt et un pieds, qui donne juste huit lignes de pommes de terre. Dans un défrichement que l’on vient de faire, nous avons trouvé en ce genre, une véritable antiquité agricole ; c’est un champ couvert de vielles bruyères très élevées, qui nous a offert à notre grande surprise, des billons semblables aux nôtres, décelant par conséquent une ancienne culture perfectionnée. C’étaient des conjectures à l’infini ! ces billons remontent-ils dans la nuit des temps, ou sont-ils l’ouvrage de quelque moderne ? nous l’ignorons. Les anciens du pays disent cependant avoir vu ici, dans leur jeunesse, plusieurs cultivateurs normands, dont la révolution vint interrompre les travaux : on ne songera pas à les imiter, les bruyères reparurent, et ici comme ailleurs, les mauvais procédés furent conservés.

Nos amis ont déjà 250 hectares de terre en culture, dont 45 ont été défrichés l’année dernière ; en ce moment on écobue de nouvelles bruyères qui vont recevoir du blé dès cet automne, et après un seul labour ; dans d’autres endroits on défriche à la charrue : alors on sème avec le blé, et par hectare, cinq hectolitres de noir animal qui active étonnamment la végétation. Le noir que l’on tire des raffineries de sucre d’Orléans, me paraît un excellent engrais pour ces terres ; on croit généralement qu’un hectolitre égale trois milliers de fumier : il offre un grand avantage au Verneuil, en ce moment ; car, dans l’assolement libre qui y est adopté, on place son fumier sur telle récolte que l’on veut, et l’on met du noir animal sur telle autre, en attendant que l’augmentation du nombre de bestiaux permette de produire du fumier en plus grande quantité. Les cendres lessivées sont aussi employées avec beaucoup de profit dans les mêmes circonstances que le noir. Dans nos discussions à Roville, j’ai quelquefois entendu blâmer l’écobuage : ne connaissant pas cette pratique, je n’ai pris parti ni pour ni contre ; mais aujourd’hui je soupçonnerais aisément que ceux qui en parlaient avec désavantage, n’avaient aucune idée de cette opération, ou n’en avaient entendu parler que par les chimistes. Si l’on n’écobuait pas ici les défrichements, il ne viendrait rien, à moins qu’on n’eût à sa disposition une grande quantité de fumier, et cela est facile à voir par les places qui ont mal ou pas du tout brûlé. Je ne connais que deux inconvénients à l’écobuage, c’est qu’on ne peut pas facilement le pratiquer en grand, et qu’on est bien embarrassé dans les années pluvieuses.

Je ne te ferai pas ici l’énumération complète des produits de cette année, je me contenterai de parler de quelques-uns seulement, par exemple, de ce beau colza sans fumier, semé en lignes, sur place, avec le semoir ; je crois décidément que la semaille sur place est d’abord plus économique, ensuite plus productive que celle par le repiquage, et qu’il faudrait l’adopter de préférence, si l’on avait toujours le temps de bien préparer la terre après la moisson : malheureusement cet obstacle est insurmontable dans une foule de localités. On a aussi essayé la culture du lin de Riga et du chanvre du Dauphiné. J’étais curieux de voir ce lin, dans des circonstances différentes de celles où je l’avais observé à Roville : nos amis lui ont donné une terre depuis longtemps en culture, ameublie par deux labours, et amendée avec de la cendre, dans la proportion de 130 doubles décalitres à l’hectare ; je dois observer cependant, que cette terre vient de porter quatre récoltes sans fumier. Ce lin présente aujourd’hui une très belle apparence, malgré la grande sécheresse qui l’a saisi au moment de la levée : il est probable toutefois que, su nous avions eu un peu de pluie, il aurait monté plus vite. La même observation peut s’appliquer au chanvre, vrai phénomène pour les habitants qui n’en avaient jamais vu dans ces landes. Les pommes de terre couvrent une surface de trente hectares ; tu penses bien qu’il a été impossible, dans les circonstances actuelles, de fumer une telle étendue : il y en a donc une grande partie sans fumier ; cependant ces dernières lèvent très régulièrement : en automne on répandra du noir animal ou des cendres sur la semaille de blé de cette partie. Les carottes ont produit, l’année dernière, une si belle récolte sur une terre qui n’avait pas été fumée depuis trois ans, que l’on a ensemencé cette année quatre hectares, et l’on peut déjà concevoir de belles espérances à la vue du champ. Le chou du Poitou, récolte fourrage et récolte oléagineuse, offre de grands avantages dans ce pays ; on le cultive en abondance ; ses feuilles servent pendant tout l’hiver à la nourriture des vaches et des cochons, et venu ensuite en graine, son produit, sans approcher de celui du colza, peut encore être vendu très avantageusement ; aussi Léon et Busco comptent-ils les cultiver très en grand. Entrés en ferme en septembre 1827, nos amis n’avaient pu semer que du trèfle incarnat pour prairie artificielle, et il avait si bien réussi l’année dernière, qu’ils avaient continué ; mais les pluies fréquentes de ce printemps en ont fait manquer une grande partie, et leur ont prouvé qu’il était très casuel dans cette localité, dans les années humides ; ils se sont donc mis à semer de la luzerne, du trèfle rouge, du ray-grass ordinaire et du ray-grass d’Italie : la comparaison leur prouvera bientôt lequel de ces fourrages devra être conservé et prendre racine dans leur assolement.

Je n’achèverai pas sans te dire un mot sur la première réunion, agricole qui a eu lieu, il y a quatre jours [21 juin 1829] ; elle a été aussi brillante que possible, on comptait environ douze à quinze cents personnes sur la propriété ; c’était un spectacle unique dans le pays, et rien n’avait été négligé de la part des directeurs pour le rendre intéressant. Six concurrents se sont présentés, dont cinq avec des charrues-modèles de Roville, et un avec une charrue belge [appartenant au comte Conrad de Gourcy] ; ce dernier a commencé par attirer tous les regards par l’éclat de son attelage et la grâce avec laquelle il s’avançait ; mais reportant bientôt ses regards sur la terre, la foule a distingué la supériorité marquant du labour d’un fermier, voisin du Verneuil, qui, le premier a adopté la culture alterne dans toutes ses parties. Le nom de Royer, fermier au Theil, mérite de figurer parmi ceux de ces hommes du peuple, que l’on voit de temps en temps surgir de leur classe par une intelligence peu commune. Le jury a confirmé l’opinion publique en lui décernant le premier prix donné par l’établissement ; le second, offert par les élèves du Verneuil, joints à quelques anciens élèves de Roville, qui se trouvaient présents, a été remporté par un laboureur de la commune de Longué ; ce dernier était vraiment disputé par le Belge, mais au fond de la raie, mieux nettoyée par la charrue de Roville, a, je crois, décidé les jurés. Nous avons tous remarqué l’effet salutaire que produisait la vue de ces beaux labours sur l’esprit des habitants du pays ; encore quelques concours, et la culture en planche aura remplacé les sillons : c’est alors que nos amis jouiront de la douce récompense que nous espérons tous de nos travaux, celle d’avoir fait quelque chose pour le bien-être de leurs semblables.

Tout à toi.

 

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1829

 

Annales de la Société d'Agriculture Sciences Arts et Belles-Lettres du département d'Indre-et-Loire Tome IX, 1829.

 

p. 2

M. Latour, qui de la classe des associés a été depuis peu admis dans celle des membres résidents, avait proposé, en prenant compte de sa visite à l'établissement de M. Dombasle fils, de demander à cet agriculteur quelques modèles des instruments aratoires qu'il emploie, pour en faire un dépôt dans ce département, et les mettre ainsi à la portée de tous les cultivateurs jaloux d'en introduire l'usage dans l'exploitation de leurs domaines. Cette proposition, dont l'utilité était vivement sentie par la Société, va recevoir son exécution. M. le Préfet, auquel elle a été transmise, a bien voulu en faire un des objets du rapport qu'il a mis sous les yeux du conseil général, qui, toujours empressé de contribuer aux progrès de l'agriculture, a assigné une somme de 600 francs pour l'achat de ces modèles. La Société, en consignant dans le procès-verbal de sa séance du 12 décembre dernier l'expression de sa reconnaissance pour cette nouvelle preuve de l'intérêt que le conseil général porte à ses travaux, a nommé commissaires, à l'effet de régler et de surveiller l'achat des instruments aratoires destinés à servir de modèles, MM. Odart et Léon Viot, deux des membres les plus zélés de la section d'agriculture, auxquels a été adjoint M. Latour, l'auteur de la proposition.

 

p. 83

Les modèles des principaux instruments aratoires employés dans l'établissement de M. de Dombasle fils, viennent d'être adressés à la Société d'agriculture d'Indre-et-Loire, et déposés dans l'une des salles du Musée, que M. le Maire a bien voulu mettre à la disposition pour cet usage. Ces modèles sont au nombre de sept :

 

1. Une charrue simple, à versoir en fonte,

2. Une charrue à buter, à deux versoirs en fonte,

3. Une houe à cheval,

4. Un semoir à graines fines,

5. Une herse à dents de fer,

6. Un extirpateur à cinq socs,

7. Un traineau.

 

La Société, en formant un dépôt de ces modèles, dont le conseil général a bien voulu faire les frais, a eu pour but d'en répandre l'usage dans ce département. Les cultivateurs qui désireront s'en servir pour l'exploitation de leurs domaines, seront ainsi admis à le voir et à les faire examiner par leurs ouvriers, en s'adressant à M. Raverot, directeur du Musée et membre de la Société.

 

p. 149-150

Non seulement vous avez porté à la connaissance des lecteurs de vos Annales de nombreux fragments des excellents écrits du cultivateur pratique le plus habile, l'auteur agronomique qui a su répandre le plus d'intérêt sur les sujets qu'il a traités, de M. Mathieu de Dombasle, dont les œuvres ont enrichi cette année vos archives ; non seulement vous avez, par ce moyen, par l'autorité d'un homme si recommandable, fait sentir l'importance des instruments aratoires perfectionnés, dont il décrit la forme et conseille l'usage dans ses écrits et par son propre exemple ; mais vous avez mieux à faire encore, en sollicitant et obtenant du conseil général les moyens d'en former un dépôt. Vous avez regretté que l'extrême éloignement de Roville vous détournât de les en faire venir directement ; mais vous avez pensé qu'il y aurait similitude de fabrication dans l'établissement rural formé à 14 lieues d'ici, par le fils et le gendre de M. Mathieu de Dombasle. Nous supprimons ici, Messieurs quelques réflexions que l'inspection scrupuleuse de ces instruments nous avait suggérées, craignant d'influencer le jugement de ceux qui seront tentés d'en faire exécuter de pareils, nous nous croirions responsables du tort qu'une opinion peut être erronée, pourrait leur faire dans l'esprit du public. Je mentionnerai seulement l'extirpateur à sept jambes de bois, couvertes de plaques de fonte, ou charrue-herse, ainsi que l'appellent les paysans mes voisins, parce que je peux attester les bons effets dans les terres légères, me servant avec succès d'un pareil modèle depuis 7 à 8 ans. J'engagerais ceux qui voudraient en faire fabriquer un conforme à celui qui est au dépôt, à veiller au placement mieux entendu des mansins, qui dans le modèle sont trop minces et trop couchés. Mais un véritable sujet de félicitation, Messieurs auquel vous avez concouru avec zèle par l'empressement de vos membres, soit résidants, soit associés, à donner l'exemple, c'est l'heureuse amélioration de l'instrument aratoire qui est la base de l'Agriculture, de la charrue. Il est difficile de croire qu'on puisse en imaginer une plus simple et d'un meilleur usage que celle qui nous est fournie depuis plusieurs années par MM. Rousseau et Nourrisson, dont ils ont tiré le modèle de la fabrique de M. Molard, où elle est connue sous le nom de charrue américaine. Vous n'ignorez pas qu'ils en ont livré un grand nombre aux cultivateurs. Espérons que l'emploi de bons instruments aratoires contribuera puissamment à l'économie de la production, qui est d'une si grande importance en agriculture.

 

p. 186-192.

Rapport sur l'établissement de Verneuil, par M. Aubry de Laborde.

Un de nos collègues [Latour] ayant déjà eu à vous entretenir, l'an passé [1828], de ses remarques sur l'établissement de Verneuil, par MM. de Dombasle et Busco, je ne pensais pas à vous présenter les observations que j'ai pu y faire aussi cette année (1829), mais plusieurs personnes, et tout récemment le même collègue [Latour], m'ayant témoigné que les amis de l'art mettraient toujours de l'empressement à être instruits de ce qui concerne cette intéressante entreprise, j'ai cru devoir obéir à l'invitation. J'avais pris pour époque de ma visite, celle où je pourrais voir ensemble les travaux actuels et les résultats de ceux exécutés. Elle a eu lieu le 30 mai dernier [1829]. Accompagné et présenté par un agronome [qui ?] également éclairé et zélé, et qui est en même temps mon honorable ami et celui de ces messieurs, M. Busco a eu la complaisance de nous montrer lui-même tout ce qui m'a été permis de voir dans un séjour de dix heures. Je crois qu'un aperçu topographique du lieu et de ses environs, ne sera pas superflu pour ceux qui n'en ont pas connaissance. Le Verneuil, situé à une demi-lieue sud-ouest de la grande route de Château-la-Vallière à Beaugé, à 2 lieues avant cette dernière ville, au milieu et à environ deux mille toises de chacun des bourgs de Lass, d'Auverse et de Moulierne, occupe presque l'extrémité d'un plateau très largement sillonné, et dont les pentes doivent suffire avec peine à déverser les eaux pluviales au midi et à l'ouest, dans les affluents du Lathan, affluent lui-même de l'Authion qui de jette dans la Loire entre Saumur et Angers.

La superficie de ce domaine est, suivant la déclaration du propriétaire, de plus de 400 hectares ; et je n'ai aperçu ni le moindre ruisseau, ni la moindre source, ni presque aucun arbre sur tout cet espace, dont la moitié m'a paru encore couverte de bruyères. Le terroir des communes limitrophes de Lass et d'Auverse est, autant que j'ai pu en juger en les traversant, très argileux ; il repose, avec une épaisseur de 1 à 2 pieds, sur une couche de pierres calcaires dont on tire parti pour l'exploitation de fours à chaux et autres usages. Cultivé passablement suivant l'ancienne méthode triennale, les prairies de sainfoin n'y sont pas inconnues ; et je n'y ai pas vu d'assez notables étendus de friches, pour qu'il en soit fait mention. Si le domaine de Verneuil, et probablement quelques autres en approchant de la forêt de Chadelais, font exception à cet état de culture, on est donc porté à croire que ce n'est pas par le défaut de population, mais plutôt que l'intérêt particulier n'y a pas trouvé son compte par les méthodes connues jusque-là : et si les possesseurs actuels, par des procédés mieux entendus, parviennent, comme ils en sont persuadés, à démontrer qu'on était dans l'erreur, ils auront résolu pour l'avantage public autant que pour le leur, un problème qui n'était pas sans difficulté. Le sol de Verneuil, dans toute son étendue, m'a paru assez uniformément le même ; d'un brun foncé dans son état d'humidité, et d'un gris cendré étant sec, à la vue, au toucher et au poids je le jugerais composé d'au moins moitié d'un sable quartzeux extrêmement fin, d'un peu d'argile, et pour le surplus d'humus, produit de la décomposition des bruyères et autres végétaux.

M. Busco m'a dit que c'était l'humus qui entrait pour plus de moitié. Dans l'une comme dans l'autre circonstance, on supposerait qu'une terre semblable doit laisser infiltrer les eaux, se laisser facilement de même pénétrer par la chaleur ambiante, être hâtive, mais sujette à la sécheresse.

Il paraît qu'il n'en est pas ainsi ; ces terres sont d'abord froides, si l'on peut se servir de cette qualification ; la végétation y est retardée, par rapport à celle de nos cantons, d'une manière remarquable, vu la différence d'une latitude qui ne s'éloigne vers le nord que de quelques mille toise ; et, à une époque où la sécheresse incommodait déjà beaucoup de nos récoltes, interrompait nos labours, et avait presqu'épuisé l'humidité de nos guérets, là, sous une superficie pulvérulente d'un pouce ou plus, dans les labours de printemps on trouvait toute la fraîcheur d'une terre de jardin.

Ces causes sont dues, je pense, à la ténuité et au poids des parties constituantes de ce sol qui, en aidant le tassement, suppléent ainsi en quelque sorte à la cohésion dont elles sont faiblement douées. Ces causes peuvent être aidées par le peu d'inclinaison du terrain, et en même temps par la sous-couche, qu'à la vérité je n'ai pas sondée, mais que le fond de différents labours me porte à croire être de 6 à 9 pouces un composé d'argile et de gravier, comme dans la plupart des terres de bruyères ; d'où il résulterait que les eaux ne s'égoutteraient que lentement d'abord, et, qu'à raison du peu de cohésion des parties, il ne resterait pas ensuite assez d'humidité pour le secours de la végétation dans les sécheresses d'été. En somme, ce domaine m'a présenté, sous beaucoup de rapports, une forte ressemblance avec celui du Vivier-des-Landes, avant qu'il ait appartenu à M. de Hollond [Sir Thomas Stanhope HOLLAND, noble anglais, acquiert le domaine du Vivier-des-Landes situé sur la commune de Courcelles-de-Touraine, en 1815. Il le revend en 1834.]Le 30 mai, on achevait la plantation de 30 hectares de pommes-de-terre, dont la semence, avec un reste assez notable de la précédente récolte, se trouvait encore sur le terrain, où elle avait passé l'hiver recouverte d'une légère enveloppe de fougère et d'une couche de terre suffisante. Il m'a été dit que la récolte de 1828 avait dépassé 20 000 doubles décalitres ou 12 000 kilogrammes par hectare, ce qui, dans nos cantons, est une bonne récolte moyenne. Trois charrues à versoir du modèle de Roville, attelées chacune de deux bœufs, et conduite par un seul homme, faisaient ce travail avec aisance dans une terre, il est vrai, très meuble et préparée d'avance.

L'inspection des récoltes sur pied m'a présenté l'état qui suit, en prenant pour terme de comparaison celle moyennes des communes du nord de Tours, mais sous le rapport des masses ou quantités brutes seulement ; car on concevra que sous celui du produit net, telle récolte représentée par le chiffre 100, pour laquelle on aura fait 65 de dépense, ne présentera pas plus de bénéfices que celle représentée par le chiffre 80, pour laquelle il n'aura été dépensé que 45. Il sera juste aussi d'avoir égard à l'état du sol, et surtout à celui dans lequel il a été pris très récemment.

 

1° Une très grande pièce de seigle, de hauteur inégale, et que par cette saison je classe médiocre. Cette inégalité et la plante nielle (nigellastrum), qui y était très multipliée, me sont un indice qu'il était semé sur un défrichement assez nouveau.

2° Une pièce de plus de 20 hectares de froment, assez passable dans son ensemble quoiqu'aussi un peu inégal.

3° Cinq à six hectares de froment, dit de Talavera, très au-dessous du médiocre. Ce froment, ou plutôt le sol, portait les traces d'un hersage de printemps qui semble n'y avoir produit aucun effet.

4° des avoines d'une très chétive apparence jusque-là.

5° Quatre à cinq hectares d'assez beau colza près de sa maturité.

6° Environ un hectare de lin dit de Riga.

7° Autant de chanvre dit de Piémont. Ces deux derniers ensemencements destinés spécialement pour la récolte de la graine, quoique très récents, avaient déjà 4 à 5 pouces de hauteur, et promettaient une végétation vigoureuse.

8° Environ trois hectares de carottes semées en ligne et sortant à peine de terre.

9° Cinq à six cents betteraves porte graines, et quelques pieds de houblon pour essai.

10° Deux grands champs en trèfle de Roussillon, qui n'était pas arrivé à hauteur de recevoir la faulx et que l'on gardait en graines.

11° Un champ de trèfle de Hollande, dont le premier aperçu m'avait flatté, mais dont l'ensemble était également malheureux.

 

J'ai vu dans la pièce de froment, numéro 2, du raygrass à plusieurs coupes, ou ivraie d'Italie, assez bien levé. On espère en tirer un grand secours. D'assez notables défrichements sont continués, les uns par le simple travail de la charrue, à une forte profondeur ; les autres par écobuage, que M. Busco juge très avantageux. Cette année n'est que la seconde de possession (arrivés en septembre 1827) ; les fourrages et les pailles obtenus par les précédentes récoltes ont été peu abondants ; le bétail n'a donc pas pu être encore nombreux. Je n'en connais pas le compte ; je crois que 6 bœufs et autant de chevaux forment l'ensemble des bêtes de trait. Il y a très peu de vaches ; on dispose, de par un très bon plan, beaucoup de toits à porcs ; le troupeau (moutons) est jusqu'aujourd'hui de 300 bêtes, je n'ai pu en joindre qu'une division, ce sont des mérinos : ils étaient établis au parc depuis plusieurs jours, et, quoique le défaut de litière ait pu motiver leur sortie de la bergerie avant tonte, j'en suis demeuré surpris, parce que la laine est tarée par le sol en poussière, et que d'autre part la rosée des nuits opérant un demi blanchiment à dos, en allège singulièrement le poids, ce dont les marchands tiennent peu compte ; mais M. Busco m'a dit qu'il faisait chez lui le triage de sa laine pour la faire passer directement au fabricant. J'ai vu à l'atelier tous les instruments aratoires suivant les modèles de Roville ; le numéro le plus bas était 200, ce qui donne la mesure de ceux répandus jusqu'à ce jour par cet établissement. Dix forgerons travaillaient avec activité pour en confectionner de nouveaux, afin de répondre aux demandes qui sont faites. J'ai remarqué que tous ces instruments sont construits sur des dimensions plus fortes que celle des premiers modèles de Roville que j'ai vus. On a répondu à ma remarque qu'on faisait en cela que se conformer au vœu des acquéreurs. Je suis porté à croire que les demandes n'ont lieu ainsi qu'à raison de la difficulté que l'on éprouve pour faire remplacer, ou même réparer ces instruments par les ouvriers habituels des campagnes, et aussi à raison du prix élevé. Non que je trouve blâmable que M. de Dombasle et ses fils tirent profit d'une industrie très légitime. M. Busco a bien voulu me laisser jeter un coup d'œil sur la comptabilité très régulièrement tenue suivant les principes que M. de Dombasle a donné dans ses Annales. J'y ai remarqué que la somme totale de la nourriture du troupeau, divisée par le nombre de jours des 5 mois d'hiver, se réduit par tête à 6 onces de foin et 12 onces de pommes de terre ; j'ai d'abord été surpris du peu, mais cela s'explique en considérant que sur une aussi grande superficie encore en bruyères, la dépaissance de l'herbe naturelle conservée par l'abri des bruyères, quelque médiocre qu'en soit la qualité, a pu être un supplément suffisant pour un nombre de bêtes aussi limité. M. Busco m'a dit qu'il avait l'intention de porter le troupeau (moutons) jusqu'à 6 000. Pour arriver à ce terme sur un domaine privé, suivant ma connaissance, de la ressource des prairies naturelles, dont le terrain ne paraît pas devoir se prêter, sans de grandes et coûteuses préparations, ni aux luzernes, ni aux sainfoins, ni aux trèfles, il y aura de grands obstacles à vaincre, et si ces messieurs approchent ce terme, ne fût-ce que d'assez loin, un assez beau succès est assuré à leur entreprise. Au reste, leur zèle, leur intelligence et leur courage portent à la confiance à leur égard ; c'est une disposition que j'ai cru remarquer dans les populations voisines d'abord prévenues, comme il faut s'y attendre, contre les essais d'innovation. Il y avait au 30 mai, quatre élèves pensionnaires au Verneuil, et quatre apprentis payant leurs aliments. Il était question d'y établir un institut de pauvres, à l'instar de celui de M. Fellenberg d'Hofwil [canton de Berne, Suisse]. J'ai reçu des détails de la fête agricole qui a eu lieu dans le courant de juin ; plus de 300 personnes y assistaient, un concours de charrue a eu lieu, M. le marquis de Guerchy, [lire : comte Conrad de Gourcy] agronome zélé des environs de Blois, est venu y prendre part avec une charrue belge.

1829

 

Le Lycée armoricain, quatorzième volume, à Nantes, de l'imprimerie de Mellinet-Malassis, éditeur, correspondant de la Société Polymathique du Morbihan, 1829.

p. 293-302

Notes sur la Ferme-modèle du Verneuil, lues à la section d'agriculture de la Société académique de Nantes, le 16 juillet 1829 par M. Charles HEATJENS [propriétaire du domine de Grand-Jouan à Nozay, Loire-Inférieure], secrétaire de la section d'agriculture.

Messieurs,

Sachant combien vous intéressez à tout ce qui a rapport au bien public et à la propagation des bonnes méthodes de culture, je n'ai pu résister au désir de vous entretenir de la visite que je viens de faire à la ferme modèle du Verneuil.

Invité pat M. Léon de Dombasle, qui parcourait dernièrement notre département, à assister au concours de charrues qui a eu lieu le 22 juin dans son établissement, je me suis empressé de me rendre à cette fête agricole, qui me procurait le double avantage de renouveler connaissance avec le fils du plus célèbre de nos agriculteurs modernes, ainsi que de faire celle de Busco, son beau-frère et son associé.

Le domaine du Verneuil, situé sur la commune d'Auverse, à 2 lieues 1/2 environ de Baugé, département de Maine-et-Loire, se compose de 450 hectares de terres, dont quelques hectares seulement se trouvaient plus ou moins bien cultivés lors de l'acquisition [erreur : le domaine appartient à M. Quillet, voir plus haut] qu'en firent les propriétaires actuels, au mois de septembre 1827 ; le reste était sous landes réputées de toute infertilité. Effectivement, ce terrain paraît au premier abord on ne peut plus ingrat à l'œil peu exercé et habitué à n'en voir que de très fertiles ; le fond est une argile assez compacte, recouverte d'une terre légère et sablonneuse, qui elle-même se trouve recouverte de détritus noirs de grandes bruyères ; la légèreté de cette terre, qui prévient beaucoup de personnes contre elle, est bien compensée par la facilité de cultiver ; aussi MM. Dombasle et Busco n'en ont-ils pas été effrayés, et nul doute qu'exploitée par leurs mains habiles, et convenablement assolée et amandée, elle ne devienne de grande fertilité, et qu'elle prouve comme l'a dit le bon La Fontaine, que ce n'est jamais le fond qui manque.

Déjà ce domaine, qui naguère pouvait à peine fournir à la nourriture de quelques chétifs bestiaux, nourrit un superbe troupeau de 500 mérinos : chaque mérinos a donné cette année l'un dans l'autre 5 L. [livres] de laine. Ordinairement ils rendent 6 L. : cette différence vient de ce que la rigueur de l'hiver dernier et l'humidité du printemps ont beaucoup nui au troupeau. On y trouve aussi un troupeau moins considérable de brebis à longue laine, de la race dite de Dishley, dont l'agriculture française s'est récemment enrichie.

Les logements du Verneuil forment un vaste parallélogramme. Sur l'un des longs côtés se trouve la maison d'habitation, d'une construction simple, mais commodément distribuée. Vient ensuite l'atelier des charrons, celui des forgerons, un grand hangar servant de dépôt aux voitures et autres outils aratoires, une belle et vaste écurie double, dans laquelle sont réunis les chevaux et les bœufs. Sur le côté droit de l'enceinte, on remarque la bergerie des béliers et une étable pour les vaches. Le second long côté commence par les toits à porcs, la grande bergerie, la grange, et le hangar dans lequel est établi la machine à battre. L'entrée principale de l'établissement est, par le dernier côté, fermée par une clairevoie. Dans cette enceinte, non loin des écuries, une pièce d'eau sert d'abreuvoir pour les animaux. Telles sont les dispositions de la ferme.

MM. de Dombasle et Busco ayant monté, pour leur usage, un atelier de charronnage, lui ont donné une grande extension, à la suite des demandes multipliées qui leur ont été faites de leurs instruments aratoires : dix ouvriers charrons et dix forgerons suffisent à peine aux commandes qui leur parviennent de tous les départements de l'Ouest, et cette annexe à leur établissement agricole, tout en leur donnant un bénéfice raisonnable, concourt évidemment à l'utilité publique en répandant dans nos départements de très bons outils aratoires, très bien confectionnés avec les fers choisis des forges d'Antoigné, dirigées par M. Charles Drouet, situées commune de Saint-James, département de la Sarthe, qui jouissent à juste titre, par leur excellente et belle qualité, d'une haute réputation.

Nous remarquâmes sous le hangar servant de dépôt aux outils, beaucoup de charrues, d'extirpateurs, de houes à cheval, de semoirs-brouettes à grosses et petites graines, des herses et traineaux : tous ces instruments étaient parfaitement exécutés et vendus à l'avance.

Le prix de la charrue à simple versoir en fonte est de 65 fr. ; celle à deux versoirs en fonte, pouvant s'élargir à volonté pour buter les pommes de terre et autres légumes, et pour tirer les raies d'écoulement est de 70 fr. La houe à cheval pour sarcler les plantes en ligne, 55 fr. Le semoir à brouette à grosses graines, telles que céréales, pois, fèves, maïs, etc., 55 fr. ; à graines fines, telles que colza, navets, millets, etc., 52 fr. Ces semoirs ne sèment qu'une ligne à la fois, et sont conduits par un homme seul. La herse à dents carrées, 45 fr. Traîneau pour conduire aux champs tous les instruments ci-dessus, 7 fr. Extirpateur à 7 socs en fer, pour les 2e et 3e labours, 136 fr. Le même, à 5 socs, avec roue sous la perche, 125 fr. Le même, à 3 socs, 96 fr. Rayonneur à 6 pieds, à double versoir en fonte, pour tracer les rayons des plantes qui se sèment en ligne, 125 fr. Le même, à 9 pieds, en bois, 70 fr. Chariot pour 2 chevaux au plus, pouvant porter 3 à 4000 livres, 260 fr. Ces chariots, appelés par les Allemands leiter-wagen, chariot à échelles, sont fort commodes et peu coûteux : l'avant et l'arrière train sont joints par une longue flèche, sur laquelle court l'arrière train ; de sorte qu'il est extrêmement facile de leur donner, à l'instant même, une très grande longueur ; ce qui est fort utile lors des transports d'objets légers, tels que paille, foin, etc., etc. Le fond de ces chariots est formé de deux planches reposant sur les coussinets des trains ; leurs côtés sont tout uniment deux échelles d'une largeur indéterminée : on leur donne généralement de 30 à 36 pouces. Mais M. Mathieu de Dombasle, à Roville, recommande les petits chariots de ce genre à un seul cheval ; il prétend que cet attelage est préférable celui composé de plusieurs chevaux : nous en avons remarqué au Verneuil des uns et des autres : peu de localités dans nos environs permettraient l'usage de ces voitures, lesquelles, dans les beaux chemins, ont un grand avantage sur nos coûteuses et pesantes charrettes.

La disposition de l'écurie nous frappa : c'est un carré long. La porte est à l'une des extrémités ; à l'autre, la fenêtre ; à droite en entrant, sont les bœufs d'attelage, et, à gauche, les chevaux ; peu habitués à voir ces animaux réunis dans la même écurie, nous pensâmes que cette disposition pouvait être vicieuse ; mais ces messieurs nous assurèrent que depuis fort longtemps, il avaient adopté cet usage, et qu'ils y trouvaient un avantage positif dans la surveillance et dans les soins à donner à leurs bestiaux : l'écurie étant tenue bien propre, cette méthode peut être assez convenable.

Arrivés à la bergerie des béliers, qui y étaient rentrés à cause d'une pluie d'orage, nous en comptâmes 60 et quelques, parmi lesquels il y en a dont la finesse de la laine ne laisse rien à désirer : c'est le second berger qui est chargé de les conduire.

L'étable aux vaches est bien disposée, mais eu étende : il n'entre pas dans les vues des propriétaires d'en avoir beaucoup, ils pensent que ces animaux consomment plus qu'ils ne produisent : il est probable que c'est une chose qui tient à la localité, dont les règles sont des plus impératives en agriculture ; car certes, il n'en est pas ainsi dans notre Bretagne. Viennent ensuite les toits des porcs : il leur manque peut-être des cours, mais du reste ils sont parfaitement entendus : leurs auges sont remarquables : elles sont placées dans les cloisons en bois qui séparent les toits de la grande cour, une planche suspendue à des gonds permet de les isoler de l'intérieur ; ainsi lorsqu'on verse le manger la planche se pousse et le laisse introduire dans l'auge, sans que l'animal puisse se jeter dessus. Lorsque cette opération est terminée, la planche se relève et s'accroche avec une targette, sur la partie extérieure de l'auge, et en devient, pour ainsi dire, la couverture. Nous y avons vu une espèce de cochons croisés, connus sous le nom de cochon anglais ou de Cochinchine : une truie que nous remarquâmes, vient du Lincolnshire. Le mâle est de Suffolk. Ces animaux sont faciles à nourrir et se maintiennent économiquement dans un état très satisfaisant d'embonpoint : une espèce à peu près semblable est élevée depuis quelques années aux environs de Nantes.

La grande bergerie, à la suite de la porcherie, est bien aérée et exposée au midi, position favorable aux mérinos pendant l'hiver ; les râteliers simples avec des mangeoires sont attachés aux murs, et des râteliers doubles sont placés au milieu dans la longueur ; de sorte que toutes les bêtes peuvent facilement, en même temps et sans trop se presser, prendre leur nourriture, qui consiste, l'hiver seulement, en une demi-livre de foin, une livre de racines et deux livres de paille par tête. Les beaux moutons de Dishley sont soumis au même régime et paraissent bien s'en trouver ; le berger en chef nous a paru fort instruit et avoir des notions assez étendues en médecine vétérinaire ; il en a donné une preuve remarquable, en rendant à la santé un grand nombre de brebis vendues par un établissement voisin, parce qu'elles étaient attaquées de la gale. Il nous a été assuré que le traitement n'avait consisté qu'en lotions de décoction de feuilles de tabac, administrées avec beaucoup d'exactitude.

La machine à battre les blés au Verneuil, est de Monsieur Hoffmann, mécanicien à Nancy : c'est la même à peu près que celle en usage à Roville, chez M. Mathieu de Dombasle : elle est mise en mouvement par un manège à quatre chevaux ; son installation est ingénieuse, elle est assez élevée de terre pour que le blé puisse tomber dans un tarare mis en mouvement par le même manège : le blé sort de ce tarare tout prêt à être mis en grenier ; la paille séparée du blé, tombe sur une voiture qui sert à la transporter au dépôt. D'après ces dispositions, trois hommes suffisent pour servir la machine, qui peut battre et nettoyer 45 hectolitres environ de froment par jour. Le prix de cette machine prise à Nancy, est de 2 000 francs y compris le manège. Il nous a semblé qu'elle avait quelque analogie avec la machine à battre écossaise. Sa dimension est un peu trop grande, surtout si elle devait être employée dans un établissement moins considérable que celui du Verneuil ; mais ces Messieurs nous ont fait observer que le prix d'une machine moins grande ne se trouvait presque point réduit, et que c'est cette raison qui les a déterminés à la prendre telle que nous l'avons vue. A la suite du hangar où est placée la machine à battre, une fort belle grange communique intérieurement avec cet emplacement ; de sorte que de tout temps les gerbes peuvent être portées sans être exposées à la pluie.

Arrivés d'assez grand matin au Verneuil, nous eûmes le temps, avant le concours des charrues, de parcourir ce domaine ; nous y avons remarqué de beaux champs de pommes de terre ; on s'occupait à en herser une partie nouvellement levée ; d'autres, plus avancées, recevaient un binage avec la houe à cheval, que nous avons conduite nous-mêmes, et qui donnait les résultats les plus satisfaisants ; les plus grandes, enfin, après avoir reçu les deux façons précédentes, étaient butées par la charrue à deux versoirs. Ces trois opérations exécutées avec des instruments convenables, n'exige que peu de temps et favorisent beaucoup le développement de cette plante précieuse, dont la culture est d'autant plus avantageuse à l'établissement qu'il existe, à peu de distance, des féculeries, qui emploieraient à un prix raisonnable pour 20 et quelques mille francs par an.

72 hectares de céréales avaient une très belle apparence : la paille en est moins longue que dans nos terres de première qualité ; mais l'épi en promet une récolte abondante ; on voit que partout où il y a été mis de l'engrais et donné le travail convenable, ils se sont parfaitement développés. Les parties que le peu de temps de l'existence de l'établissement n'a pas permis de soigner autant ont une moins belle apparence, et il eût peut-être mieux valu retarder de quelques temps pour les ensemencer ; mais la distribution de l'assolement de tout le domaine exigeait que les ensemencements désignés pour être faits cette année ne fussent pas retardés ; c'est un inconvénient qui ne doit pas être évité en grande culture. Des semis de carottes en plein champs, malgré la sécheresse qui a régné au moment de leur germination, avaient belle apparence : l'époque favorable de les biner était attendue avec impatience ; il est à craindre que les plaies continuelles que nous avons eues depuis quelque temps ne nuisent à cette opération ou ne la retarde beaucoup trop.

Un beau champ de colza état coupé et promettait un produit avantageux. C'est une plante dont la culture pourra être des plus fructueuses dans nos départements, et qui affranchira sans doute le tribut qu'ils paient pour les huiles à brûler, aux autres départements septentrionaux : on est tout étonné de voir cette plante oléagineuse si bien se développer dans des cantons auxquels, il y a peu d'années, on n'a pas osé la confier.

L'assolement projeté, et en partie déjà suivi au Verneuil, est une alterne libre ; il y aura toujours la moitié des terres en prairies artificielles. Une moitié de ces prairies est destinée à être fauchée, et l'autre à être pâturée ; un quart en céréales et un quart en récolte sarclée ; telles que colza, pommes de terre, carottes, betteraves, fèves, etc.

Les céréales succèderont toujours à ces récoltes, et les prairies artificielles aux céréales ; la durée des prairies artificielles se règlera suivant leur nature ; quand on en rompra une partie, on aura soin d'en semer une égale quantité sur la sole de blé de l'année précédente. Les prairies artificielles se composent de trèfle, ray-grass ordinaire et ray-grass d'Italie : ce dernier est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus productif que le premier : il n'est encore que peu cultivé en France.

Il nous reste à vous parler, Messieurs, d'une fête d'intéresser vivement les amis de notre industrie nationale : c'est un concours de charrues. Ces sortes de réunions n'ont lieu chez nous que pour les courses de chevaux ; depuis longtemps elles sont en usage dans le nord de la France, en Belgique, en Allemagne et en Suisse ; nous devons avouer qu'ayant été témoins de l'enthousiasme et de la noble émulation qu'elles excitent dans ces pays, nous n'en augurions pas bien dans le nôtre : nous pensions qu'elle n'agirait que faiblement sur le caractère insouciant de nos habitants des campagnes, qu'ennemis de toute innovation ils dédaigneraient de prendre part à une lutte aussi nouvelle pour eux : c'est donc avec un véritable plaisir que nous avons pu remarquer l'élan qu'elle produit chez des gens si difficiles à émouvoir.

Le concours était fixé aussitôt après le dîner : aucun des élèves ni des ouvriers du Verneuil ne devait y être admis : toutes les autres personnes conduisant n'importe quelle charrue attelée de deux bœufs ou de deux chevaux et dirigée par un seul homme, pouvait en faire partie. Plusieurs heures à l'avance, un grand nombre de propriétaires et d'amateurs du voisinage, M. le Sous-Préfet de l'arrondissement et beaucoup de dames, ne dédaignèrent point de se rendre à cette fête rustique, qui attirait aussi, à notre étonnement, une foule d'habitants des campagnes. Les ouvriers avaient décoré leurs ateliers de guirlandes de verdure : tout enfin annonçait une fête. Les prix se composaient d'une charrue de Roville et d'une houe à cheval. Ces instruments décorés de rameaux et portant des couronnes destinées aux vainqueurs, furent placés sur des traineaux et conduits au champ où devait avoir lieu la lutte ; ils étaient précédés d'une musique champêtre, et suivis des attelages qui devaient concourir, ainsi que d'une foule considérable de curieux. Ce départ avait un caractère si nouveau pour nos contrées, que tous les spectateurs ne pouvaient s'en taire : une tente, décorée par les soins de MM. les élèves, était placée dans le champ qui devait être charrué. Ce champ, labouré à plat, était entièrement pris d'herbe : il fut traversé par un trait de charrue, sur lequel s'alignèrent les concurrents, qui étaient au nombre de sept. Un espace de 20 pieds de large fut donné à chacun d'eux : la vitesse ne devait pas être prise en considération. Les prix devaient appartenir à ceux dont le travail serait le plus régulier et de profondeur indiquée (8 pouces). Aussitôt que les concurrents eurent pris leurs alignements et reçu les encouragements et les conseils de leurs amis, on fit retirer la foule. C'est alors que nous pûmes remarquer l'émulation extraordinaire qu'exprimait la physionomie de tous ces laboureurs ; chacun d'eux avait l'air de dire : c'est moi qui serai le vainqueur ! Aucune charrue du pays ne fut amenée au concours ; il paraît que les cultivateurs en avaient déjà reconnu l'infériorité. A l'exception d'une charrue Belge, toutes celles qui concourraient étaient sorties de l'établissement et construites sur le modèle de celles de M Mathieu de Dombasle, à Roville. La charrue Belge appartient à M. le comte de Gourcy, agronome éclairé, qui fait valoir un domaine considérable dans les environs de Blois, sur lequel il a importé une colonie entière de Belges. Cette charrue, attelée à deux chevaux, était conduite par un Belge, laboureur consommé. La musique donna enfin le signal, et tous les attelages partirent ensemble. La charrue Belge manœuvrant avec vitesse et beaucoup d'élégance, contrastait beaucoup avec la lenteur des autres qui suivaient le pas lents, mais invariable du bœuf ; c'est aussi cette vitesse première, qui, éblouissant d'abord les spectateurs, empêcha sur la fin que le travail ne fût aussi parfait qu'il devait l'être ; les chevaux se fatiguèrent, et changeant d'allure, laissèrent un creux dans la planche, qui fut regardé comme un défaut ; les bœufs se conformant à la maxime : dans tout ce que tu fais, hâte-toi lentement, terminèrent leur travail comme ils l'avaient commencé, c'est-à-dire d'une manière parfaite. Le concours terminé, le jury, composé de sept agriculteurs, se rassembla, et votant au bulletin secret, décerna à l'unanimité le premier prix, à M. Royer, cultivateur du Teil ; et le second, au garçon laboureur de M. Hudes, de Longué.

Sans la faute légère, commise par le laboureur Belge, nul doute que le second prix lui eût été accordé ; mais le travail de ces trois charrues était tellement parfait, que le jury a été forcé de prendre la moindre petite faute en considération.

Cette opération terminée, M. Léon de Dombasle se présenta avec un des attelages et sa charrue, pour faire l'essai au dynamomètre, concurremment avec la charrue Belge. Cet habile agronome, pour mettre sa charrue en train, tira, seul, un trait de charrue d'une régularité extraordinaire : guidé par un cordeau il n'eut pu mieux faire ; dans cette occasion, il a soutenu la réputation de premier conducteur de charrue de France ; aussitôt après, les expériences du dynamomètre commencèrent ; sur dix relevés, le tirage moyen de la charrue Belge fut de 426, celui de la charrue de M. de Dombasle fut de 430. Différence qui peut être regardée comme nulle. En général, ces deux instruments sont aussi parfaits l'un que l'autre ; nous donnerions la préférence à la charrue Dombasle, parce qu'elle est plus simple de construction et beaucoup plus aisée à conduire dans les terrains difficiles ; la charrue Belge, pour bien fonctionner, demande à être bien étudiée ; le premier venu, conduit celle de M. de Dombasle : l'une et l'autre sont sans avant train (1).

C'est avec le plus vif intérêt que nous nous sommes entretenus avec MM. les élèves de l'établissement : on est vraiment tout étonné de trouver sous la simple blouse dont ces messieurs se couvrent pour le travail, la politesse la plus recherchée, et le ton que donne seule une excellente éducation ; enthousiaste de l'art qu'ils pratiquent avec tant de succès, leur conversation est vraiment attachante : nous nous rappellerons toujours avec plaisir les courts instants que nous avons passés au milieu d'eux : l'aménité qui règne entre les chefs et les élèves, est la preuve la plus flatteuse du talent des uns et du zèle des autres.

Nous ne terminerons pas cette notice sans témoigner à MM. de Dombasle et Busco, toute l'admiration que nous a inspiré leur philanthropie, et combien nous félicitons le pays auquel ils donnent un si bel exemple. Non contents de tout ce qu'ils ont fait, ces Messieurs ont conçu un projet qui ne peut manquer de faire l'admiration de tous les philanthropes : c'est celui de former un institut pour les pauvres, à l'instar de celui de M. Fallemberg à Hoffwyl. Déjà le ministère a approuvé leur projet : ils se chargeront des orphelins en bas âge, les feront travailler selon leurs forces ; ils leur donneront une éducation analogue à leur état, et les rendront à la société à l'âge de raison, comme d'utiles citoyens.

 

(1) Nous apprenons à l'instant que M. le comte de Gourcy ayant donné dernièrement dans son domaine, à la Presle, près Blois, un concours semblable à celui de Verneuil ; M. de Dombasle, avec sa charrue, y a remporté le premier prix, sur 22 concurrents, dont 19 conduisaient des charrues Belges et trois de Beauce.

Un nouvel essai fait au dynamomètre, dans des terres légères, donna un avantage de quatre kilos en faveur de la charrue Belge ; mais dans les terres fortes, l'avantage fut de quarante-cinq kilos en faveur de la charrue Dombasle.

http://histoire-agriculture-touraine.over-blog.com/2017/06/jules-rieffel-1806-1886.html

 

1830

Annales de la Société d'Agriculture Sciences Arts et Belles-Lettres du département d'Indre-et-Loire Tome X, 1830.

p. 85

La Société entend avec intérêt le compte rendu par M. Aubry-Patas de l'essai qu'il a bien voulu faire de l'une des charrues déposées au Musée, et dont il signale en agriculteur éclairé, les avantages et les légers inconvénients.

p. 139

Un des membres de cette Société [M. Aubry de Laborde] est allé visiter [30 mai 1829] l'établissement rural du Verneuil, situé entre Château-la-Vallière et Beaugé, et dirigé par MM. Dombasle et Busco. Comme il était encore d'une formation récente, il ne pouvait donner que des espérances ; je dirai même qu'il a inspiré quelque crainte sur son avenir, vu l'énormité du capital employé à son acquisition. Votre collègue vous a fait un tableau exact du domaine, vous a rendu un compte raisonné et circonstancié des premières opérations des cultivateurs intelligents qui les dirigent.

p. 142

Un des membres de votre section d'Agriculture [M. Aubry-Patas], a essayé, mais sans être satisfait, la charrue envoyée par M. Dombasle fils. Elle est, ainsi que plusieurs instruments de la même fabrique, d'une pesanteur désespérante. Nous serons d'autant plus fondés à nous en plaindre, que celles dont il fait un usage habituel sont beaucoup plus légères, et telles qu'on le fabrique à Roville ; nous nous en sommes assurés par nous-même.

1864

Mathieu de Dombasle, sa vie, ses œuvres, son influence, par L. Villermé. Paris 1864. 40 p.
Extrait p. 36


On a reproché un peu d'entraînement [expérience] à plusieurs hommes instruits par Mathieu de Dombasle. Son propre fils, Léon de Dombasle, qui lui avait servi de chef d'attelages, pendant les premières années, et M. Busco, l'un de ses élèves, devenu son gendre depuis 1826, s'étant associés pour l'exploitation de la terre du Verneuil, dans le département du Maine-et-Loire, y subirent un échec que l'on a trop souvent évoqué à l'appui de ce reproche. Quant à bous, qui avons scrupuleusement demandé à ses propres écrits les doctrines de M. de Dombasle, nous ne voyons dans ce malheur rien qui doivent entacher l'enseignement de Roville. D'ordinaire les jeunes gens manquent de prudence, quelle que soit l'école où ils se sont instruits ; et l'on comprend facilement que les hommes qui tenaient à M. de Dombasle par les liens les plus intimes, aient cru qu'nu reflet de la valeur exceptionnelle de leur maître pouvait suffire à leur faire vaincre de grandes difficultés. Nous avons avoué déjà quels reproches Mathieu de Dombasle mérite au point de vue industriel de l'agriculture : sa curiosité scientifique d'une part, curiosité que ne partageaient pas au même degré les jeunes fermiers du Verneuil, et d'autre part, sa tendance à diminuer le rôle du capital dans une entreprise agricole. Or, l'insuffisance du capital avait été reprochée à Roville, dès l'origine, par le conseil de surveillance. Ce défaut était donc signalé d'avance à MM. Busco et Léon de Dombasle. Il a été pour beaucoup dans la chute du Verneuil. Mais on ne saurait accuser l'auteur du Calendrier du bon Cultivateur de nourrir un goût irréfléchi pour les innovations théoriques. 
Le rapprochement de la théorie, ou plutôt de la science et de la pratique en agriculture, voilà, pour tout résumer, le programme que se proposait Dombasle. Encore inclinait-il à préférer la pratique.
Si notre grand agronome comptait beaucoup d'amis et encore plus d'admirateurs, il se trouvait aussi plusieurs personnes qui, tout en rendant hommage à son caractère, à sa science, à ses nobles efforts, s'inquiétaient de Roville et se demandaient si un insuccès subi par un homme comme Dombasle n'arrêterait pas pour longtemps tout retour aux choses rurales de la part des classes supérieures de la société. L'éclat du nom et la grandeur du mérite constituaient à ce point de vue, dans le cas d'un échec, un danger d'autant plus considérable. Roville souleva donc, non pas par esprit de protestation, non pas non plus par esprit de jalousie, mais uniquement par esprit de rectification et de prudence, la création d'un nouvel établissement conçu sur des bases plus solides. Ce fut Grignon. M. Auguste Bella qui, pendant l'occupation du Hanovre, avait vécu pendant deux ans dans l'intimité d'Albrecht Thaër, qui avait suivi ses leçons et ses travaux dans les sables arides de Zell, était convaincu que l'amélioration du sol au moyen d'avances suffisantes est la seule base de toute bonne culture, et même de la culture la plus économique".
Lorsque, de concert avec M. Polonceau, il organisa la société agronomique de Grignon, il eut soin de s'assurer des conditions favorables : 40 ans de bail, un fermage peu élevé et payé non pas en argent, mais en travaux d'amélioration dont par conséquent la société fermière commence par profiter elle-même, enfin un capital de 30 000 fr. pour l'exploitation du domaine de 460 ha, dont 160 sont en bois et 6 sont en eaux. Le capital ainsi engagé produit des bénéfices sur la proportion desquels je n'ai pas assez de documents pour oser me prononcer, et chaque année sortent de l'école de nombreux élèves qui ont puisé les meilleurs principes. A nos yeux Grignon mérite surtout des éloges parce qu'il a propagé et fait prévaloir parmi les hommes intelligents la doctrine très sage et très économique de l'application d'un fort capital à l'exploitation de la terre. Néanmoins, qu'on y réfléchisse. Les conditions de succès faites à la société agronomique sont autres que celles de Roville : ces avantages furent eux-mêmes augmentés plus tard quand l'Etat prit à sa charge les frais de l'école de Grignon ; enfin, à l'époque où M. Dombasle fonda Roville et dans la position personnelle où il se trouvait, on n'aurait pu sans doute ni réaliser un capital aussi considérable que celui qui fut mis à la disposition de M. Bella, ni trouver un propriétaire aussi complaisant que le roi Charles X. Si donc nous sommes heureux de voir Grignon réussir et rectifier comme il le fait ce qu'il y avait de dangereux dans l'exemple donné par Roville, nous ne devons cependant pas oublier qu'elle procède de Roville par voie indirecte et que c'est Dombasle qui, le premier, a naturalisé en France l'enseignement agricole. etc.
 

 

1877

Journal d'agriculture pratique. 1877. 41e année. Tome II.

Extrait p. 56

Le Centenaire de Mathieu de Dombasle

Quelques esprits envieux et jaloux ont reproché à Mathieu de Dombasle d'être revenu à la jachère, alors que l'article premier du bail la proscrivait sur tout l'étendue du domaine. On a oublié, en lui adressant cette critique, la mauvaise nature du sol de Roville et le faible capital dont il a toujours disposé par hectare. Cela est si vrai qu'il a dit plus tard : "Quelque riche qu'on soit en intelligence et en connaissances, il faut bien se garder d'adopter un système de culture qui exige un capital supérieur à celui dont on dispose, car l'état de gêne pécuniaire dans laquelle le cultivateur se trouve continuellement est un obstacle insurmontable à toute espèce de succès."
Ces vérités ne concernent pas seulement la culture de Roville, elles visent aussi l'exploitation du Verneuil, que Léon Mathieu de Dombasle, fils du savant maître, et Barthélémy Busco, qui avait épousé, en 1826, Mlle Marie-Charlotte de Dombasle (1), prirent la ferme le 1er septembre 1827. Les terres du Verneuil, situées dans l'Anjou et d'une étendue de 450 hectares, étaient de légère consistance et peu productives ; la bruyère y végétait avec une vigueur peu commune. Pour exploiter un domaine aussi vaste et aussi pauvre, y entretenir un très grand troupeau de mérions et de dishley, et y cultiver du blé, de la luzerne et du colza sur écobuage, il fallait agir avec prudence, avoir une grande expérience des défauts des terres acides, posséder un fort capital et être fermier d'un propriétaire n'ayant pas l'intention de spéculer sur une réputation noblement acquise. De Dombasle et Busco ayant en peu de temps presque anéanti leurs ressources financières, qui, au début n'étaient pas en rapport avec l'étendue du domaine et la culture qu'ils voulaient y suivre, éprouvèrent la plus grande gêne et se virent bientôt forcés de quitter l'exploitation.
La chute du Verneuil plongea de nouveau Mathieu de Dombasle dans une profonde douleur. La mort de Busco, son gendre, arrivée en 1835, et le décès de son fils, qui eut lieu en 1838, lui firent verser bien des larmes dans l silence. Les pleurs de sa fille, le seul enfant qui lui restait, accrurent encore ses chagrins de cœur."

(1) Mlle Mathieu de Dombasle épousa en secondes noces, le 4 janvier 1837, M. de Meixmoron qui a été autorisé à ajouter à son nom de famille celui de Dombasle.
 

2007

http://cahiersdubaugeois.free.fr/revue_de_presse.htm
Les cahiers du Beaugeois. Revue d’histoire angevine. N° 73. Premier trimestre 2007


Deux fermes-écoles dans le Baugeois.
Jean-Claude Collinet aborde le sujet du développement des techniques agricoles et du rôle que jouèrent les fermes-écoles au XIXe siècle. La plus connue dans l’ouest est celle de Grand-Jouan en Loire Inférieure. Mais d’autres établissements plus modestes naquirent et… échouèrent assez rapidement. Ce fut le cas du domaine de Verneuil à Auverse et de celui de La Porte à Sermaise. On y délivre un enseignement agricole pratique à des apprentis qui reçoivent une rémunération. Quillet, le propriétaire de Verneuil, réussit à faire venir Joseph de Dombasle, fils de Mathieu le célèbre agronome qui a fait merveille dans l’Est. Le domaine s’étend sur 440 ha. Dans la presse et chez les officiels, c’est l’enthousiasme. Emploi de nouvelles « machines » et d’engrais. Par contre les étudiants sont peu nombreux. Puis dès 1830, les propriétaires sont en cessation de paiement et l’affaire périclite.  Pour La Porte, 4 ans plus tard, c’est le département qui décide d’y créer une ferme-école. 5 élèves s’y inscrivent la première année, dont un seul est originaire du Baugeois. Finalement, là-aussi, le succès n’est pas au rendez-vous et le département mettra fin à l’expérience.

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