"Collette de Saint-Seine, La Dame aux Lévriers" (Cynophilie française 2006)

Publié le par histoire-agriculture-touraine

"Collette de Saint-Seine, La Dame aux Lévriers" (Cynophilie française 2006)
"Collette de Saint-Seine, La Dame aux Lévriers" (Cynophilie française 2006)

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LICARI Sophie, Collette de Saint-Seine, La Dame aux Lévriers. Cynophilie Française, 3e trimestre, 2006, p. 4-7

Le château de Grillemont est le nom que la demeure familiale de Colette de SAINT-SEINE comme celui de son élevage, titulaire à ce jour du plus vieil affixe français. En déroulant avec érudition et une sobriété teintée d’un élégant humour sa longue carrière dans le monde du chien, c’est l’histoire des lévriers et de leur utilisation dans notre cynophilie qu’elle nous permet de remonter.

 

ASCENDANCE

Bon sang ne saurait mentir, dit-on : Mme de SAINT-SEINE, née Colette Lecointre, a de fait solidement assumé la continuité de ses ascendants, dévoués à la chasse, aux chiens et à l’élevage de diverses espèces. Sa mère, Solange de MANGOU (1897-1954), descendait d’une famille de gentilshommes venus du Cher ; les armoiries des CHENU de THUET de MANGOU portent d’ailleurs « d’or, au chevron d’azur, accompagné de trois hures de sanglier de sable, allumées et défendues d’argent ». Son père, Georges LECOINTRE (1888-1972), docteur ès-sciences, était un géologue réputé, auteur de nombreux ouvrages, responsable de l’établissement de la carte géologique de plusieurs départements français ainsi que du Maroc. La famille de celui-ci, originaire de Normandie, avait émigré dans le Poitou et en Touraine : en 1850, son arrière-grand-père achetait le château de Grillemont, près de Ligueil, en Indre-et-Loire, pour y loger ses 17 enfants ; sa mère était une DELAMARRE de MONCHAUX, famille d’éleveurs de chevaux de courses ; dans les années 1890, elle s’était initiée elle-même à la géologie en accueillant au château de Grillemont des scientifiques venus étudier les faluns en Touraine.

« MANGOU et LECOINTRE étaient des familles de veneurs », conte Mme de SAINT-SEINE, « Fille unique, je suis née en 1920. Dans mon enfance, j’ai toujours entendu parler de chiens. J’ai été baignée dans les prouesses des chiens de chasse de mon père, Setters Gordon, Cockers, Griffons Vendéens et Bassets Fauve de Bretagne dont il avait monté un petit élevage. Il avait pris son affixe « de Grillemont » vers 1907 ; aujourd’hui, il semblerait que je sois détentrice du plus vieil affixe français ». Dans cette région de forêts, très favorable aux activités cynégétiques, Georges LECONTRE chassait à l’arrêt la plume, mais traquait aussi le lapin avec ses chiens courants. « Il aimait le travail du chien pour quêter, prendre, rapporter. Quand j’ai été suffisamment grande », se souvient Mme de SAINT-SEINE, « il m’emmenait parfois. » Georges LECOINTRE a par contre peu fréquenté les expositions, ayant ramené de l’une de ces participations une anecdote plus tard à sa fille : « un jour, avant la guerre de 14, mon père décide d’amener ses Griffons Vendéens à l’exposition d’Orléans. A l’époque on ne faisait jamais l’aller-retour dans la journée, même pour des distances qui aujourd’hui semblent courtes ; dans un hôtel d’Orléans, les chiens se trouvent logés dans la cave à charbon. Le lendemain matin, il a fallu les laver en catastrophe. A l’exposition ils ont tous eu une mauvaise note parce qu’ils avaient le poil mou ! »

En 1928, au décès de son père, Georges LECOINTRE s’installe définitivement au château de Grillemont. Son épouse s’occupe du château et de la basse-cour. L’élevage de volailles de sélection est en effet une tradition familiale. Un oncle a ainsi reconstruit une race presque éteinte, la Pictave, une poule naine bonne couveuse utilisée comme auxiliaire dans l’élevage de perdrix et de faisans. Solange LECOINTRE continue sa sélection sur une autre race naine, la Sebright dorée ; « j’ai eu de ces poules jusqu’à très récemment », ajoute Mme de SAINT-SEINE, « gagnant à Tours le BIS de la Nationale des Volailles naines devant des centaines de concurrents, voici 10 ans (1996). Ma mère élevait aussi des lapins à fourrure Havane et Chinchillas. Mais en s’installant à Grillemont, elle s’était dit que dans un château féodal, il fallait des lévriers. Ses lapins s’étaient très bien vendus, elle décide en 1930 de se faire plaisir en s’offrant des lévriers. »

Dans le journal « L’Acclimatation », Mme LECOINTRE voit ainsi une annonce concernant des Greyhounds à vendre à Caen, chez M. DUBOIS (de l’IRMINIÈRE), au prix de 600 francs ; « c’était un élevage de qualité. M. DUBOIS entraînait ses chiens ; au Touquet, il y avait des courses de lévriers sur les plages, peut-être était-ce la même chose à Caen. » Elle fait donc l’acquisition de deux premiers sujets, blancs et noirs comme la grande majorité des Greyhounds de l’époque : la femelle Erope de l’Irminière (dote Eva), née en 1930, et le mâle Esacos de l’Irminière qui décèdera malheureusement à 1 an ; le chien ayant été lavé pour aller en exposition et laissé attaché dans la cour pour sécher au soleil, il attrapa froid quand l’ombre tourna… C’est en 1934 que Solange LECOINTRE présente pour la première fois ses Greyhounds en exposition ; « à l’époque », commente au passage Mme de SAINT-SEINE, « on ne gaspillait pas les Excellent et les CAC, dont il y a de nos jours une terrible inflation. Quand on avait un Très Bon, c’était très bien ! La première portée d’Eva donna notre premier champion, Gitane de Grillemont. »

 

ENCHAINEMENTS

Mme LECOINTRE est aussi intéressée par les courses, avec d’autres amateurs de Greyhounds, M. et Mme de LUGET (affixe « de la Châtellenie »), et le célèbre Paul DAUBIGNÉ, auteur cynophile et cynégétique fécond, avocat puis juge au tribunal de Bressuire, journaliste à ses heures pour le « Chasseur Français », président fondateur vers 1935 du Club des Amateurs de Greyhounds de France ; « outre les lévriers, c’était un passionné de chiens courants », note Mme de SAINT-SEINE ; « les lapins, lièvres et renards étaient nombreux, on les chassait au chien courant, sans que ce soit forcément un gros équipage. » En 1933 ils créent la Société de Courses de Lévriers de l’Ouest, société sportive réunissant toutes les « longues pattes » de l’Ouest. La SOCLO achète à un ingénieur d’origine Suisse, M. de Siebenthal, un système de leurre monté sur une chaîne « Galle », avec des poulies en fonte aux virages, le tout emmené par la boîte de vitesse d’une auto montée su cales. « Il fallait une bonne journée pour le montage », se souvient Mme de SAINT-SEINE, « et une demi pour le démontage. La première course eut lieu à Cognac en 1934 ; nous n’étions pas en retard puisque les premières courses anglaises sur piste ont eu lieu à Manchester en 1927. » I y eut trois ou quatre réunions la première année, puis sept ou huit par an. Un pré plat et uni suffisait pour monter la chaîne.

Ce n était pourtant pas la première organisation de courses de lévriers en France : vers 1930, s’était créé la « Société d’Encouragement aux courses de chiens en France et aux Colonie », sur le modèle des courses et règlements anglais, habituellement appelée « Courbevoie », du nom du lieu où fut monté le premier cynodrome. Mais la SOCLO n’était pas admise à Courbevoie avec ses Greyhounds, car ils étaient inscrits LOF, « donc refusés par Courbevoie parce que non-inscrits au Stud Books anglais et irlandais, les seuls donnant alors des garanties de pureté de race, de durée dans la sélection, d’dentification ; à ce moment nous étions en effet bien loin de LOF désirable, pas de tatouage, pas d’inspection, pas d’agrément des reproducteurs. Or tout cela existait déjà dans les Greyhounds Stud Books », explique Mme de SAINT-SEINE.

Les lévriers se sont donc précocement installés dans la vie de Colette LECOINTRE : « lorsque j’étais en vacances, j’entraînais les cinq ou six Greyhouds de ma mère, je l’accompagnais aux courses ; j’adorais ça. Mais le reste du temps, j’étais pensionnaire à Saint-Maur, près de Paris, et je pleurais à chaudes larmes quand il me fallait rentrer. Ma grand-mère, qui habitait Paris, m’apportait « Paris Turf » tous les dimanches » ; à défaut de lévriers, j’y apprenais la sélection « courses », la compétition, le pedigree. Pour mes 10 ans, mes parents m’avaient donné une Cocker, Myrrha » ; elle n’était peut-être pas très belle mais c’était mon premier chien à moi ; elle m’a initié à la chasse. J’accompagnais les chasseurs avec ma chienne, puis quand j’au eu l’âge requis, j’ai tenu le fusil. Nous chassions aussi les lièvres et les lapins avec les Greyhounds, bien que ce fut interdit. En France, l’interdiction de la chasse avec des lévriers date de 1844. C’est une mesure imbécile, démagogique, dans le style « empêcher les lévriers du seigneur d’aller fouler aux pieds le blé du pauvre peuple ». Mais les lévriers chassent à vue, ils ne farfouillent pas dans la végétation haute ! Je ne parle jusqu’ici que de Greyhound, car c’est le seul lévrier qu’on voyait un peu. Le Whippet était pratiquement inconnu, il n’y en avait que deux à l’exposition de Paris où la mère d’Aladin, le premier Whippet de ma mère, a fait son championnat. On voyait quelques Afghans, qu’on appelait « le chien pyjama » car il n’avait pas de poil long sur le corps, mais juste sur les jambes, quelques rares Sloughis et des Barzoïs. »

 

DU GREYHOUND À LA CHÈVRE et AU WHIPPET

Colette LECOINTRE épouse en 1943 son cousin le comte Christian de SAINT-SEINE ; ses parents leurs laissent le domaine pour s’installer à Paris : Georges LECOINTRE entre au tout nouveau BRGM (Bureau de Recherche Géologique et Minière) dont il est un des fondateurs. Mais sa femme déclare qu’elle ne peut vivre sans chien, bien que les Greyhounds ne rentrent pas dans les ascenseurs ! Elle s’intéresse donc aux au Whippet ; l’une des personnes faisant courir ses chiens avec la Société est propriétaire d’un femelle, et lorsque celle-ci a une portée, elle prend un mâle, Aladin. Colette de SAINT-SEINE se met donc aussi à l’élevage et à l’entraînement du Whippet : « En expositions on n’en voyait presque pas ; on n’en connaissait que les chiens de Lamartine sur le tableau ! En course, c’était amusant de voir ces petits bouts de chiens foncer. J’ai été épatée par leur énergie et leur courage. »

Après la guerre, la Société des Courses de Lévriers de l’Ouest reprend ses activités. Mais la chaîne en bon acier suisse lâche, et les chaînes en acier français qui la remplacent se tordent à chaque utilisation. Il faut donc passe au « lapin-ficelle », une peau de lapin attachée à une ficelle en nylon de 200 à 300 mètres, enroulée sur un tambour. Ces courses ont cependant du succès : dans l’immédiat d’après-guerre, les gens ont envie de distraction, et dans de nombreuses communes, on organise des manifestations de tout type, qui permettent aussi de réunir de l’agent pour aide les familles qui ont souffert de la guerre. Les chiens courent parfois dans des stades remis en état.

Faire courir ses chiens a été pour Colette de SAINT-SEINE un travail très prenant : « on n’envoie jamais en course un chien non entraîné. J’entraînais mes chiens moi-même, c’était 6 km de marche à pied dans la journée. » A la sortie de la guerre, elle élève aussi de Cockers, mais ne continue pas, trop prise par les lévriers. Les chiens sont cependant loin d’être sa seule occupation, puisque depuis son mariage elle a pris en charge l’exploitation agricole de la propriété. Les carpes royales de Grillemont sont réputées, les alevins se vendent dans tout l’ouest de la France. Il y a aussi les lapins Fauve de Bourgogne, les vaches normandes, hollandaises, jersiaises.

Au lendemain de la guerre de 14, se produira une importante amélioration des animaux d’élevage. « Dans les terrains par ici, appelés « Plateau de Sainte-Maure », la chèvre et son fromage étaient une activité notoire, mais on pouvait améliorer sa productivité : des groupes d’agriculteurs, dont le LECOINTRE bien sûr, importèrent des Alpes et de Suisse des chèvres Alpines et Saanen blanches » poursuit Mme de SAINT-SEINE. « A la guerre de 39, l’utilité d’un animal non réquisitionnable, a permis de développer l’élevage caprin. Les éleveurs de ces races ont créé ses syndicats départementaux, réveillé les livres généalogiques de chaque race, qui se sont fédérés. Il a fallu lutter car la chèvre était très sous-évaluée. Je me souviens de vétérinaires disant, quand on leur apportait une chèvre à soigner, que le meilleur remède pour une chèvre était un coup de bâton derrière les oreilles. Petit à petit, ils ont consenti à les considérer comme des « clientes ».

Pour ce grand travail de structuration et de promotion des syndicats et livres généalogiques pour caprins, j’ai eu la chance d’être chargée, dans ce cadre, de remettre en route le Livre Généalogique Alpin (LGA), d’être bien suivie par les éleveurs et aidée par le Ministère de l’Agriculture. Au LGA, les animaux étaient tatoués, confirmés comme conformes au standard par des inspecteurs du LGA, obligatoirement soumis au contrôle laitier. Il y avait des expositions dans chaque syndicat départemental, une « Nationale d’Elevage » chaque année. Cela a duré 12 ans ; j’en ai été récompensée par des médailles : Officier de l’Ordre National du Mérite, et Chevalier du Mérite Agricole. J’ai beaucoup appris et été passionnée par ce travail. »

Si Mme de SAINT-SEINE a cessé l’élevage du Greyhound, elle est passée au Whippet avec réussite, d’abord l’exposition, puis les courses, pour lesquelles la facilité de l’entraînement, la multiplication des pistes, l’augmentation des concurrents, permettaient une vraie activité. : « comme pour le Gryhound », il y avait place pour une catégorie « courses » qui oublie en route les chiens purs "expo". J’ai cherché où il y avait des chiens plus rapides qu’en France, en Allemagne Fullspeed Amazone, et en Angleterre Andy Thor. Ils ont, eux-mêmes et leurs descendants, rempli mes aspirations. J’ai un peu jugé mais j’aimais mieux les courses. Finalement mes chiens, entre Greyhound et Whippets, ont gagné des courses dans quinze pays différents ; sans eux, je n’aurais jamais visité de belles villes, des sites magnifiques, rencontré tant de personnes de toutes langues, milieux et genres de vie, avec un intérêt commun, celui de tout éleveur : CRÉER de la VIE. »

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