Race ovine LA CHARMOISE

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Race ovine LA CHARMOISE
Race ovine LA CHARMOISE
Race ovine LA CHARMOISE
Race ovine LA CHARMOISE

CHRONOLOGIE GÉNÉRALE

1835 : Édouard MALINGIÉ acquiert le domaine de la Charmoise à Pontlevoy

1836 : Édouard MALINGIÉ s’installe sur le domaine de la Charmoise

1837 : Premier voyage en Angleterre (Kent) : achat béliers et brebis New-Kent à M. COOK

1838 : Deuxième voyage en Angleterre (Kent) : achat béliers et brebis New-Kent à Richard GOORD

1841 : Troisième voyage en Angleterre (Kent) : achat béliers et brebis New-Kent à Richard GOORD

1841-1844 : création de la race à viande la Charmoise (1/2 New-Kent, 1/8 Berrichon, 1/8 Mérinos, 1/8 Tourangeau, 1/8 Solognot)

1844 : naissance race la Charmoise

1851Édouard MALINGIÉ publie Considérations sur les bêtes à laine au XIXe siècle, et notice sur la race Charmoise

1852 : Décès d’Édouard MALINGIÉ le 15 décembre 1852

1853 : Paul MALINGIÉ (1828-1865), fils aîné d’Édouard MALINGIÉ, prend la succession du domaine et de la ferme-école de la Charmoise

1858 : La race ovine Charmoise est répandue dans plusieurs régions de France comme le confirme l’enquête menée Eugène GAYOT (Ancien Directeur d'Administration des Haras).

1865 : Paul MALINGIÉ fils décède, le troupeau de la Charmoise est liquidé par M. de MONTALIVET, grand éleveur du département du Cher.

Période : 1865-1895

Les officiels français (Ministère de l'Agriculture, enseignement agronomique) entretiennent l'idée que ce n'est pas une race (manque de stabilité morphologique…) et lui accordent peu d'intérêt lors des concours agricoles. La polémique dure une trentaine d'années mais n'empêche pas les éleveurs d'apprécier les qualités bouchères et la rusticité de la race Charmoise. Elle continue à se répandre en France et à l'Etranger.

1876 : Alfred LEROY, ancien élève de la ferme-école de la Charmoise et éleveur de moutons dans l'Aisne, publie une brochure : Le Mouton de la Charmoise

1896 : Fondation du Syndicat des éleveurs de la race Charmoise.

1900 : Les bergeries Charmoise continuent à se répandre en France : Vienne, l'Aisne, la Haute-Vienne, la Nièvre, la Charente, le Loir-et-Cher, les Deux-Sèvres, le Cher, l'Isère, la Haute-Loire, etc.

1920 : LOURDEL Fernand (vétérinaire). Le berceau d'une race ovine La Charmoise, Malingié et son œuvre. Imp. Centrale Administrative et commerciale 1920. 96 pages.

1926 : Le Syndicat de la race Charmoise est réorganisé en 1926, il obtient dès l’année suivante son affiliation au registre catalogue des races françaises

1927 : OUZILLEAU Jacques, soutient sa thèse sur La Race de la Charmoise  à l'Institut agricole de Beauvais devant les délégués de la Société des Agriculteurs de France. 93 p.

1932 :  le siège social du Livre généalogique de La Charmoise est transféré à Montmorillon (Vienne)

1933 : création de l’Alliance Pastorale

1949 : Dans le Flock-Book (Livre généalogique ovin), la race CHARMOISE (3410 ; 2293) se place au deuxième rang derrière la race Ile-de-France (6795 ; 1717), et devant les Berrichon du Cher (1680 ; 1028), Mérinos précoce (1111 ; 752), Bleu du Maine (710 ; 932), et Texel (601 ; 285)

Nombre de déclaration de naissances : 3410

Nombre d’inscriptions au titre de l’ascendance : 2293

1953 et 1957 : L’après- guerre confirme l’intérêt que porte la boucherie à ces animaux. Aux concours d’ovins abattus de Paris, la Charmoise se classe première à maintes reprises, avec une mention exceptionnelle en 1953. Pour confirmer cette réputation, un concours de carcasses sera organisé à partir de 1957 dans le berceau de race.

1971 : L’exportation d’animaux s’effectue vers plusieurs pays ; elle est même parfois massive, comme vers l’Espagne, qui achète 220 béliers et 910 brebis en 8 ans, dont 100 béliers pour la seule Année 1971.

1975 : création de l’UPRA Charmoise

1970-1985 : Les effectifs ovins du département de la Vienne (Montmorillon) augmentent fortement pour atteindre leur apogée en 1980 : 800 000 têtes. La race Charmoise est dominante.

1996 : l’effectif de la Charmoise en France, se stabilise autour de 24 000 brebis dans 490 élevages sur 25 départements, parmi lesquels une quarantaine d’élevages sélectionnés, base et prébase, détiennent environ 3 400 brebis contrôlées sur 18 départements.

1837-1852

OUZILLEAU Jacques, Ingénieur d'Agriculture I. A. B. (Institut agricole de Beauvais), Lauréat de la Société des agriculteurs de France, Diplômé de l'Institut Catholique de Paris, Lauréat du Contrôle laitier. LA RACE DE LA CHARMOISE. Juillet 1927
p. 25-31


LE MOUTON CHARMOISE
Chapitre III.
Genèse de la race
C'est en 1837 que Malingié pensa créer un troupeau de moutons essentiellement propre à la production de viande.
Il partit donc de la Charmoise pour aller en Angleterre, afin de trouver un mouton anglais capable de lui donner satisfaction.
En passant, il s'arrêta à Alfort, où il alla voir les moutons anglais récemment importés (vers 1832) en France par M. Yvart, directeur de l'Ecole vétérinaire, et il en conclut trois choses :


1° Avoir des brebis et des béliers Dishley (Leicester)
2° Avoir des brebis Flandrines croisées par un bélier Dishley ou même des brebis solognotes ;
3° Avoir le mouton de la race de Kent


De là, il se rendit à Lille, pour confirmer son opinion, dans diverses filatures, à savoir : que la laine du Kent était préférable à celle du Leicester (Dishley). Et Malingié se dirigea vers Dieppe où il s'embarqua pour l'Angleterre, muni de nombreuses lettres de recommandation pour les éleveurs anglais, que lui avaient données des parents et des amis.
Par l'intermédiaire de M. Lantham, il fut présenté à M. Cook, chez lequel il acheta deux béliers Kent, l'un de trois ans, l'autre de quinze mois, puis soixante jeunes brebis de douze à quatorze mois.
Le 1er avril 1837, il rentrait en France, à bord du Britannia.
Le 5 avril, étant arrivé à Calais au lieu de Boulogne, à cause du mauvais temps, il se mit en devoir de venir avec sa petite caravane jusqu'à la Charmoise, par petites journées.
Il avait à cet effet acheté cheval et voiture ; son berger Laurent l'avait rejoint et, ainsi équipés, ils se mirent en route.
Et l'on put voir défiler le troupeau suivi de la voiture, par Boulogne, Aumale, Gisors, Vernon, Chartres, Cloyes, Vendôme, Blois et enfin la Charmoise.
Le troupeau s'installa et tout allait si bien qu'en 1838 Malingié retourna en Angleterre, non chez M. Cook, mais chez M. Richard Goord, chez lequel il n'avait pas été l'année précédente, car il ne le croyait pas vendeur.
M. Goord voulut bien céder quelques animaux, mais avant tout il fit un prix pour les béliers, quel que soit leur âge, soit 20 guinées par tête (520 francs).
Quant aux brebis, après maintes difficultés, Malingié réussit à pouvoir acheter six agnelles.
Ensuite, il prit six mères de deux ans dans un autre lot ; le prix de chaque brebis était de 10 guinées (260 francs).
Donc Malingié avait réussi dans ce deuxième voyage à avoir un bélier, six agnelles et six mères.
Mais, en 1840, son troupeau tout entier périt d'épidémie.
A l'aide d'une subvention du Gouvernement, Malingié retourna pour la troisième fois en Angleterre. Mais aucun mouton anglais ne put résister à notre climat du Centre, et Malingié renonça définitivement à ses moutons anglais purs ; mais il eut l'idée de les croiser avec des races françaises, et se mit immédiatement à l'œuvre.
Il croisa successivement les races Flandrine, Solognote et Mérinos, sans plus de réussite avec l'une qu'avec l'autre.
Malingié, dans toutes ses tentatives de croisement, avait été frappé de ce que l'influence du bélier de Kent était d'autant plus efficace que la mère était de race moins pure.
Donc, il fut amené à créer une brebis aussi abâtardie que possible, et voici comment il s'y prit. 
Il donna des béliers mérinos à des brebis berrichonnes et des béliers tourangeaux à des brebis solognotes, puis il croisa les issus entre eux, et enfin il fit saillir les femelles provenant de ces derniers croisements par des béliers du Kent, et c'est ainsi qu'arriva à bonne fin cette judicieuse opération, qui donna naissance à la race Charmoise, laquelle a pris son nom de race, grâce à sa fixité suffisante.
Dire qu'elle est formée de 1/8 de sang berrichon, 1/8 de sang mérinos, 1/8 de sang tourangeau et 1/8 de sang solognot est vrai, mais dire que Malingié l'a voulu, non.
Quand il a entrepris de faire ces croisements, il n'a pas voulu en faire un problème de mathématique, et c'est ce que soutiennent certains zootechniciens.
Personnellement, j'ai la conviction que Malingié n'a jamais mis cela à la base de son croisement, car je me suis entouré d'avis de vieux éleveurs zootechniciens, qui combattent activement l'idée des nouveaux.
Pour fixer sa race, Malingié a eu, comme nous l'avons déjà vu, à croiser des brebis de sang mêlé avec un bélier Goord pur (Kent).
Il a obtenu un animal ayant un certain pourcentage de sang anglais et des diverses races croisées, lesquelles, perdues dans la masse du sang anglais et absorbées par lui, disparaissent presque entièrement pour ne plus laisser apparaître que le sang améliorateur.
L'influence est tellement grande que tous les sujets obtenus se ressemblent d'une manière frappante, à ce point que les Anglais eux-mêmes s'y sont mépris, les prenant pour les animaux appartenant à une race pure de leur pays.
Et quelque chose de plus important encore, c'est qu'en alliant les mâles et les femelles issus de cette combinaison on a reproduit des sujets semblables à leurs ascendants les plus proches, sans aucun retour sur les races françaises auxquelles la souche des brebis a été demandée.
Il s'en est bien produit quelques rares exemples que l'on a chassés en éloignant du troupeau les animaux chez lesquels on avait remarqué ces défauts, ceux-ci visibles seulement à l'œil d'un fin connaisseur.
C'est ainsi que l'on a fixé cette race, et, comme dit M. Yvart ; "On fixe une race en lui donnant de jour en jour la faculté plus prononcée de se reproduire d'une manière parfaitement identique et avec des caractères bien tranchés."
Et c'est cette race ainsi fixée que l'on nomme "race Charmoise".
On conseille, dans la création d'une race telle que la race Charmoise, de ne pas donner plus de 50 % de sang anglais, si l'on veut conserver le tempérament français, qui convient au milieu dans lequel vivra le troupeau.
La race Charmoise, ne dépasse pas cette proportion, répond à ce désir ; les agneaux s'élèvent bien et supportent sans faiblir le premier été, si dangereux pour les bêtes anglaises. Mais il en est de même plus tard, car les moutons ne souffrent ni de la chaleur, ni de la sécheresse.
Il faut dire aussi que les animaux qui avaient été appelés à reproduire étaient du pays, sauf le bélier mérinos, mais celui-ci ne figure que pour 25 %. [12,5 %]
Car les petites races de la contrée sont douées de qualités particulières : petite stature, finesse, sobriété, qui sont préférables et qui restent toujours à la souche maternelle.
Ces animaux ont peut-être plus ou moins de qualités pour celui qui n'a pas l'habitude ; mais le vrai connaisseur reconnaît du premier coup d'œil les animaux de fine ossature.
Pour le Mérinos, s'il avait quelques désavantages sous le rapport de la charpente osseuse, de la viande et de la graisse, il les compensait par l'apport d'une magnifique toison, dont nous parlerons plus loin.
Maints éleveurs ont reconnu qu'une bête de 50 kg était plus dure à élever que deux bêtes de 25 kg ; les bouchers sont d'accord, eux aussi, sur ce point, à savoir qu'ils aiment mieux un mouton de 35 à 30 kg de chair nette.
C'est à ce poids qu'il est facile d'arrêter les Charmoises.
Je dis que l'on peut arrêter un animal au poids que l'on désire, car le poids ne dépend pas toujours de la taille. En effet, le produit auquel le bélier a donné naissance lui est conforme et il se développe selon la dose de nourriture donnée.
On a vu dans une bergerie des agneaux nés de mêmes parents qui ont été amenés les uns à 32 kg de viande de boucherie à 14 mois, et les autres à 20 kg au même âge.
Quand Malingié croisa ses petites brebis de sang mêlé avec les gros béliers Goord, qui atteignaient 90 à 100 kg, on avait eu peur des produits disproportionnés que ce croisement allait donner et aussi de la mortalité occasionnée par la mise-bas d'agneaux trop gros. Mais il n'en fut rien, et Malingié explique le résultat de la manière suivante : "Le germe procuré par le bélier se développe en proportion relative à la nourriture qu'il reçoit. Or ici, il n'en avait reçu, pendant tout son séjour dans la brebis, que la quantité que ces brebis pouvaient lui fournir ; aussi le fruit restait-il petit et agnelaient-elles sans efforts extraordinaires."
Au point de vue de l'engraissement, les premiers mâles castrés de cette race que Malingié mit à l'engrais réussirent merveilleusement. Ils prirent la graisse comme de vieux moutons de race française, et à la fin de l'hiver ils pesaient 30 à 35 kg de chair nette, avec 3 à 4 kg de suif, et ces caractères ne sont pas tombés depuis ce moment, car j'ai vu à la Charmoise des animaux mâles castrés arrivés à 10 mois et produisant 30 kg de viande nette.
Comme nous le voyons, la race Charmoise s'est améliorée depuis la mort de Malingié (1852), et c'est maintenant une très bonne race, bien fixée, donnant de bons produits, appréciés à la Villette, tant au point de vue de la finesse de la chair que du rendement net.
 

1838

Journal d'agriculture pratique, Juin 1838
p. 564
"Longtemps avant que vous [le Ministre] eussiez songé à importer des bœufs de Durham, M. Brière, de la Nièvre, en faisait venir à ses frais ; avant qu'Alfort possédât quelques moutons anglais, M. Diverger de Versailles en avait un troupeau, dont il vendait les produits. Par vos ventes publiques d'Alfort, vous avez détruit son entreprise, et c'est encore au nom de votre troupeau d'Alfort que vous avez refusé à M. Malingié-Nouel l'entrée en Franchise de moutons de la race dite de New-Kent, supérieure à celle de Dishley. etc..."

 

Journal d'agriculture pratique, Novembre 1838
p. 236
"Dans le Loir-et-Cher, M. Malingié-Nouel qui (après deux ans d'expériences seulement) n'a pas observé de diminution dans la qualité ni la finesse des laines de son troupeau New-Kent, a pu vendre à Tourcoing, 5,70 fr/kg, lavée à dos, la laine pure, et 4 fr les laines de croisés anglo-flamands. Quant au troupeau d'Alfort, M. Yvart, un peu trop discret peut-être dans ses communications avec le public agricole, ne nous a pas mis à même de décider la question de dégénérescence en ce qui concerne ces animaux. Ainsi, on le voit, ces résultats sont contradictoires ; peut-être nous serait-il facile d'expliquer cette discordance par des causes fort naturelles : etc..."

 

 

1839

Établissement pastoral de la Charmoise. I.

Journal d'Agriculture pratique. n° 10, Avril 1839
p. 433-438
AGRICULTURE DU CENTRE 
Établissement pastoral de la Charmoise. [signé Malingié]
Nous avons déjà plusieurs fois entretenu nos lecteurs de l'exploitation que dirige M. Malingié, et des essais de naturalisation qu'il présente avec quelque succès sur la race de mouton anglais de New-Kent. Un rapport fait par cet agronome à la Société d'agriculture de Loir-et-Cher, et qui résume ses travaux passés comme ses expériences à venir, nous a paru mériter d'être mis sous les yeux du public agricole.
Ce n'est pas seulement pour rendre hommage à des efforts qui, infructueux quelquefois, nous paraissent cependant presque toujours habilement dirigés, que nous appelons l'attentions sur ce rapport ; mais c'est parce que nous avons cru y rencontrer de ces enseignements qui ont une portée plus étendue, c'est parce que dans cette étude consciencieuse, cette exposition franche d'une exploitation nouvelle et neuve en même temps, nous trouvons des réflexions utiles pour les hommes qui veulent tenter quelque entreprise de ce genre.
Lorsqu'on traverse les landes de Sologne, ou les landes du Berry, une réflexion involontaire vient au voyageur, si surtout s'il appartient à l'une de ces contrées de France où ce sol est si riche et si morcelé ; il s'étonne de cet abandon, il croit entrevoir une mine oubliée de richesse agricole ; il retourne dans sa pensée ces sombres bruyères, ces fauves joncs, il les couvre de moissons ondoyantes ; rêve séduisant que déjà bien des hommes ont essayé de réaliser, mais qui s'est presque toujours évanoui en laissant après lui la déception et la ruine. Nous pourrions citer de nombreux exemples de ces entreprises malheureuses, dont le souvenir est aujourd'hui enseveli sous la lande, car la terre couvre les fautes du cultivateur comme celles du médecin. Ici des Flamands sont venus apporter leurs fortes races de bestiaux, leurs avoines, leur culture semi-jardinière, là des Briards, plus loin des Picards, ont également tenté d'implanter sur un sol silicéo-argileux, saturé d'eau et d'acide humique, les cultures de leurs riches plaines : tous ont dû abandonner leur œuvre inachevée ; des cultivateurs d'outre-Rhin, des fermiers anglais ont également passé sur cette terre ; on n'y trouve que le souvenir de leurs désastres. L'agriculture moderne, l'agriculture des livres et des écoles des fermes-modèles y a laissé aussi quelques débris. Ce sont même les agronomes ou plutôt les agrolâtres parisiens (qu'on nous pardonne le mot), ces hommes qui, pour avoir parcouru les Annales de Roville ou erré six mois dans les champs d'une ferme-modèle, se sont crus appelés à régénérer l'agriculture de ces provinces routinières (expressions consacrées) qui ont éprouvé les plus cruels sinistres. Il y a quelque chose de séduisant, en effet, dans cette facilité d'acquérir de vastes espaces pour une somme modique ; cette illusion, qui place la richesse d'un domaine dans son étendue, a provoqué bien des fausses spéculations. Puis il fut un moment où la frénésie des défrichements porta l'attention des capitalistes sur ces grands plaines incultes du centre, et par ce seul engouement, on vit tout à coup la valeur des propriétés monter sans cause raisonnable dans des proportions inconnues jusqu'alors, comme naguère ces actions industrielles qui grandissaient chaque jour, avant même que tout espoir qui devait les faire fructifier eût commencé.
Pourquoi tous ces insuccès ? serait-ce qu'il pèse sur ces contrées une espèce de fatalité qui s'attache à toutes les entreprises ? serait-ce que le sol se refuse en effet à seconder les efforts de la culture ? la première supposition ne mérite pas une attention sérieuse ; la seconde ne nous paraît pas plus admissible. Pour nous, habitués que nous sommes à voir les faits sortir des causes matérielles, nous ne voyons d'autre fatalité dans ces déceptions que l'inexpérience des exploitants. Les uns (les praticiens) ont appliqué les méthodes de leur pays, sans tenir compte des différences de sol, de climat, de travail, de débouchés ; et les autres (les théoriciens), cédant à cette fausse pensée qu'il existait une culture perfectionnée, type absolu, idéal, de l'agriculture, sont venus en tenter la réalisation sur ces bruyères. Les uns et les autres y ont trouvé leur ruine. Il devait en être ainsi ; l'agriculture n'est pas une profession uniforme, toujours identique ; c'est la production économique des êtres organisés, et cette production varie avec les circonstances économiques qui la dominent, circonstances qui naissent elles-mêmes des conditions naturelles ou sociales où l'exploitant se trouve placé. C'est donc à l'appréciation plus ou moins intelligente de ces conditions qu'est attaché le succès d'une entreprise agricole. Plus que tout autre l'art agricole est un art de raisonnement. On a depuis longtemps cherché à établir un parallèle entre les cultures diverses d'un même pays ou de pays différents. On a exalté la culture flamande et rabaissé la culture bretonne (par exemple) ; on a vanté outre mesure le système anglais, allemand, etc. Pour nous, nous ne connaissons dans le monde que deux agricultures, la bonne et la mauvaise : la bonne celle qui donne un produit net ; la mauvaise qui le refuse. Ces vérités sont triviales, et cependant on les méconnaît chaque jour ; et c'est à leur oubli que sont dus ces fâcheux résultats qui jettent tant de discrédit sur les opérations agricoles.
M. Malingié-Nouël est un de ces hommes de bien qu'a séduits le désir de rendre à la fertilité les landes incultes de Sologne. Depuis trois ans qu'il a entrepris cette tâche, il paraît avoir obtenu quelque succès de culture ; nous ne pouvons ajouter quelques succès d'argent, car cet agronome n'a pas cru devoir mettre sa comptabilité sous les yeux de la Société de Loir-et-Cher. Toutefois ces trois années de travail et d'étude ont eu pour lui un résultat, celui de l'amener peut-être au vrai système économique de sa contrée ; et c'est cette transformation raisonnée dans ses méthodes que nous croyons devoir reproduire comme la conclusion d'un raisonnement suivi pendant trois années, conclusion déduite avec talent et conviction.
"Nous croyons, dit-il, que l'agriculture ne peut éprouver de secours plus efficaces que de la part d'hommes instruits et éclairés ; d'eux seuls partiront les véritables et durables améliorations, qui, insensiblement et avec des modifications infinies, se répandront dans la classe vulgaire des cultivateurs ; car c'est aux yeux de ces derniers qu'il faut parler de préférence à leurs oreilles. Les meilleurs livres leur sont inutiles ; ils ne lisent pas et ne liront point. La parole qui amène à la persuasion est sans effet sur eux, parce qu'ils ne la comprennent pas ou s'en méfient ; le silence, l'exemple, sont les seules armes qui les vaincront avec d'autant plus d'habileté et de certitude qu'ils ne se croient pas vaincus et qu'ils s'attribueront tout le mérite de leurs améliorations. C'est ainsi que les prairies artificielles se sont introduites dans le système triennal. Ils s'y sont attachés comme un ver rongeur, elles amèneraient sa destruction si, mieux comprise, mieux exécutées, et surtout consommées avec plus de bénéfice, elles s'étendaient davantage et s'adaptaient mieux aux localités. Nous finirons ainsi par faire arriver la culture de notre pays au point où est parvenue celle des peuples voisins et rivaux, et je ne veux pas dire par là faire des turneps comme les Anglais et du colza comme les Belges, mais au point où chacun fera dans sa position ce qui est le plus avantageux qu'il fasse, c'est-à-dire faire produire à la terre, dans des circonstances données, le plus de bénéfice possible.
"Mais si d'un côté les hommes instruits sont seuls appelés à opérer cette heureuse et pacifique révolution, de l'autre combien voyons-nous de mécomptes et de revers dans leurs rangs, revers nuisibles à la cause sacrée de l'agriculture, autant par l'esprit rétrograde qu'ils semblent devoir confirmer parmi la classe ignorante, que par l'éloignement qui en résulte pour les jeunes gens bien nés de suivre la carrière où se sont égarés leurs devanciers. Façonnés aux mœurs et aux habitudes des villes, ils sont venus vivre au milieu d'une population dont ils ignoraient les mœurs et les habitudes ; nés dans l'aisance et en portant les insignes, ils se sont entourés d'hommes pauvres, aux yeux desquels ils ne paraissent pas travailler pour acquérir ; habitués à l'étude et aux travaux de l'esprit, ils sont venus diriger une force en grande partie matérielle et inintelligible. Les populations auraient dû les bénir, et, loin de là, ils ont trouvé partout éloignement, désapprobation, insouciance, infidélité. Mais aussi ils étaient mis dans une fausse position, par cela qu'ils ont multiplié atour d'eux les attelages, les domestiques, les agents de toute espèce, véritables sangsues qui volontairement ou par essence et par la seule force des choses, travaillent incessamment à la ruine de leurs bienfaiteurs.
Ces vérités, messieurs, constatées à nos yeux par des naufrages nombreux et déplorables, nous ont persuadé que, pour les éviter, il fallait peut-être suivre une autre route ; que pour tirer profit d'occupations et d'agents essentiellement matériels, il faudrait pour ainsi dire de résoudre à vive comme ces derniers, labourer, moissonner, charroyer soi-même avec eux ; et que, le cas étant donné d'une aure position et d'une autre éducation, et bien des systèmes de culture existant, il était peut-être plus sûr pour réussir, de choisir celui qui exige les moins de main-d’œuvre, le moins de domestiques, le moins d'attelages, en un mot qui réunit le plus de simplicité possible. Il nous a paru que l'exploitation d'une terre par le pâturage devait naturellement exiger peu de frais et de main-d’œuvre ; que le sol s'en améliorait sensiblement ; qu'il y produisait des matériaux de vente aussi utiles au public et aussi avantageux au propriétaire que quelque autre que ce fût, et que l'animal jeté sur cette terre travaillait pour son maître plus fidèlement et d'une manière plus profitable que n'y ferait un ouvrier sarclant des betteraves et du colza.
"En passant en revue les différents animaux domestiques et les variétés qui distinguent leurs races, nous sommes arrivés à nous persuader qu'on pouvait, à l'aide d'un choix judicieux, retirer d'une exploitation agricole, par le moyen des troupeaux, un revenu net beaucoup plus élevé que par les céréales et les plantes textiles ou oléagineuses. Dès lors l'agriculture nous a apparu sous une face nouvelle : nous avons vu diminuer les chances de pertes, de mécomptes et d'infidélité, en en supprimant presque entièrement les causes, et nous n'avons plus hésité, pour l'exploitation de notre terre de la Charmoise, à adopter un système pastoral, qui, dans notre position, n'exigera que deux chevaux et 4 ou 5 employés à demeure.
"Je sais messieurs, qu'on pourra objecter à ce système qu'il est peu favorable à la population, et qu'un autre, où les sarclages et les manutentions de toute espèce sont multipliés, amène avec une certaine aisance le goût du travail dans les classes pauvres de la société.
Cela est vrai ; mais il est également vrai que, pour procurer du travail à l'ouvrier, il faut que l'agriculteur trouve dans le produit de ce travail une juste indemnité de ses avances, de ses risques et de ses peines, et que tout travail cesse, dès le moment que cette condition n'est pas remplie. Une méthode employant moins de bras, mais présentant des bénéfices, sera peu chanceuse dans ses conditions d'existence, donnera du pain à un petit nombre de familles, mais le leur donnera d'une manière durable et assurée, et par cela même, elle conviendra d'autant plus à un pays que ce pays deviendra plus aisé, plus manufacturier, plus commerçant ; et, sous ce rapport, messieurs, il serait certainement à désirer qu'au milieu du mouvement général d'amélioration du bien-être matériel qui distingue notre époque, l'agriculture, tout en faisant face aux nouvelles demandes que lui adressent à la fois l'aisance croissant des classes moyennes, la progression du luxe dans les classes riches, les ateliers de nos fabriques se variant et se multipliant presque à l'infini, laissât des bras disponibles pour les besoins toujours croissants de notre commerce et de notre marine.
"Notre système pastoral est peu propre d'ailleurs à être imité par la masse des cultivateurs, et nul besoin qu'il le soit en totalité. Mais il résultera infailliblement de son exécution la preuve de la puissance des engrais, de l'avantage qu'il y a partout à augmenter le nombre de bestiaux et à perfectionner les races, toutes choses qui tendent à améliorer le sol ; et, dès le moment qu'une puissance de production a été accumulée dans le sol, on peut s'en rapporter à l'avidité de l'homme pour en tirer tout ce qu'il est possible de porter."
Comme conséquence du système pastoral qu'il adopte, M. Malingié s'est déterminé à donner à sa culture un caractère d'extension plutôt que d'intensité, et il le résume ainsi dans l'emploi de ses fumiers :


1° Fumer la plus grande superficie possible, afin d'arriver, sinon à de belles récoltes, du moins à des produits satisfaisants ;
2° Diminuer la culture exigeant beaucoup d'engrais ;
3° Produire de préférence des fourrages, afin d'augmenter promptement le nombre des troupeaux et arrive à fumer le sol à fond ;
4° Tenir en jachère les terres non fumées plutôt que d'y accumuler des frais qui ne seraient pas payés.


Cette disposition des engrais nous paraît conséquente au plan que M. Malingié s'est tracé.
C'est surtout sur l'espèce ovine que se tournent ses vues ; il a cru devoir introduire, dans son exploitation, une race anglaise, celle de New-Kent ; l'avenir nous apprendra si en effet cette race convient au pays. Voici, du reste, comment cet agronome s'exprime à cet égard : "Nous avons, comme vous le savez, Messieurs, importé depuis deux ans (1837) à la Charmoise la race de brebis anglaises dite de New-Kent. Cette race est remarquable par sa rusticité, sa brillante santé, sa frugalité, la beauté de ses formes, sa facilité à prendre la graisse de bonne heure, et enfin par sa toison, la plus fine qu'on connaisse parmi les longues laines. On peut la considérer comme acclimatée dans le Centre de la France ; elle y prospère comme sur son sol natal. Elle y est moins exigeante que les dishleys, et ne demande point impérieusement comme eux de riches pâturages en été, des racines abondantes en hiver et un repos absolu en tout temps. Elle se prête beaucoup mieux qu'eux aux exigences de notre agriculture française. Beaucoup d'air et nourriture suffisante, voilà les conditions indispensables à sa réussite. Elle supporte parfaitement le parc et les parcours lointains, la rosée, la pluie, la neige et le froid. Quoiqu'elle ait résisté victorieusement aux excès de température que nous avons subi depuis deux ans, nous croyons cependant que, ces excès ne pouvant être pour aucune race de mouton un sujet de bien-être, il est prudent et convenable contre les grandes chaleurs de l'été, et de la soustraire, les jeunes agneaux surtout, à ces torrents d'eau qui nous inondent parfois avec tant d'abondance, et qu'accompagnent ordinairement des vents si impétueux.
Il ne faut pas perdre de vue que le climat de l'Angleterre est beaucoup plus égal que le nôtre, et que, si l'importation des méthodes anglaises est le complément obligé de celle des animaux que nous tirons de ce pays, il est également sage de modifier ces méthodes en raison des circonstances où l'on se trouve.
"Un simple hangar, peu coûteux, que nous utilisons en y superposant nos meules de fourrages et de céréales, suffit en tout temps à notre troupeau ; il y a joui jusqu'à présent d'une santé parfaite, ainsi que les bêtes du pays que nous lui avons adjointes. Ce hangar est au milieu d'une vaste enceinte, défendue par un fossé et fermée par une haie ; deux réverbères en éloignent les loups pendant la nuit. Les animaux en sortent deux fois par jour pour aller aux champs ; ils se tiennent tous à l'ombre pendant que le soleil est sur l'horizon ; pendant l'obscurité ils se couchent indifféremment dans tout l'étendue de l'enceinte, en dessous ou en dehors du hangar, qu'il pleuve ou non ; pendant les fortes averses la plupart se mettent à l'abri.
Au reste, messieurs, il est à remarquer que la méthode de tenir constamment au grand ait les bêtes à laine dans les pâturages, subit, en Angleterre même, quelques modifications, en certaines circonstances et chez quelques particuliers. Le vénérable Richard Goord, régénérateur ou plutôt fondateur de la race de New-Kent, regarde comme un moyen de perfectionnement d'abriter les agneaux contre les vents trop froids et les pluies de longue durée, pendant la première époque de leur existence, et je me suis bien promis, sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, de suivre les utiles conseils de ce vieillard. J'ai vu et admiré chez lui le pur noyau de cette race que les Anglais estiment tant, et préfèrent désormais aux dishleys dans presque toutes les positions, et je n'ai plus été étonné de la reconnaissance publique à l'égard de cet agriculteur remarquable, le Nestor des pasteurs anglais.
Le jugement, le patriotisme, le goût du bon et de l'utile distinguent d'une manière admirable nos voisins d'outre-mer. Le gouvernement, chez eux, se borne à conserver intacts les droits de tous. En fair d'agriculture, il ne fait rien par lui-même, l laisse faire, il ne se fait pas marchand de moutons, de bêtes à cornes ou de chevaux, mais il protège l'industrie pastorale et toutes les autres industries utiles au pays. L'intérêt privé, souvent seul, quelquefois le patriotisme, ordinairement ces deux leviers réunis sont assez puissants pour faire mouvoir et agir les particuliers dont l'action multipliée amène infailliblement le progrès et la réussite. Dans la spécialité qui nous occupe, 72 prix ont été décernés à Richard Goord, par ses concitoyens, pendant sa longue carrière agricole ; des souscriptions nationales lui ont offert des gages précieux d'admiration et de reconnaissance, et des centaines d'agriculteurs ont acheté ou loué ses béliers.
J'éprouve une bien vive satisfaction, messieurs, à vous annoncer qu'avec bien du mal, et à l'aide d'heureuses circonstances qu'il serait trop long de vous raconter, il m'a été possible de choisir dans son troupeau d'élite deux béliers et six brebis avec leurs agnelles. Cette faveur, que le certificat de M. Goord déclare n'avoir encore été accordé à personne, est apprécié à sa juste valeur. Il est vrai que depuis longtemps il loue des béliers à ses confrères, et qu'ainsi la vieille race du Kent s'et fondue insensiblement à celle de New-Kent chez la plupart des agriculteurs de ce comté, parmi lesquels nous avons fait des achats, mais le pur noyau s'était toujours entretenu et perfectionné entre les mains habiles du fondateur. Les animaux qui le composent réunissent à une disposition étonnante à prendre la graisse, une beauté et une homogénéité de toisons qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
"Persuadés, messieurs, à l'époque de notre première importation, de la bonne intention du Gouvernement pour l'agriculture, encouragés par les protestations de dévouement à notre cause et de sollicitude pour nos intérêts, que le ministre, chargé de ce département, émet en toute occasion, nous avions pensé, non pas solliciter des récompenses ou des indemnités pour les démarches et les sacrifices que nous allions faire dans le but utile à la France, mais à demander purement et simplement l'entrée en franchise pour des animaux manquant à nos troupeaux français, et dont les toisons désormais indispensables à notre commerce nous rendent tributaires de l'Angleterre pour des sommes énormes chaque année. Nous nous étions trompés, et nous avons dû nous convaincre que les intérêts du fisc passaient avant ceux de l'agriculture.
Nous faisions en silence les réflexions que nous suggérait naturellement un pareil refus, lorsque votre Société, Messieurs, a bien voulu prendre assez d'intérêt à notre importation pour présenter au ministre une nouvelle demande ; et cette fois, sous les auspices de premier administrateur de notre département, au zèle duquel je me plais à rendre un hommage public, le résultat obtenu par son intervention a été une prompte réponse, mais faite dans le même sens. On nous renvoyait, comme la première fois à Alfort, pour acheter des béliers Dishley que le Gouvernement y vend aux enchères, chaque année, à son profit, quoique nous eussions fait conserver que notre demande avait trait à des animaux importés et non pas à introduire ; que la race en question différait beaucoup de celle d'Alfort, bonne en elle-même, mais ne réunissant pas tous les avantages, et que la nouvelle race était à le fois remarquable par sa facilité à prendre la graisse et par la beauté de ses toisons.
Notre première importation, faite avec la prudence d'un premier essai, ayant réussi de manière à encourager nos efforts, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire à la séance de l'année dernière [1838] ; nos laines de cette année [1839], entièrement de crue française, ayant, au jugement des fabricants, conservé tous les caractères anglais ; ces messieurs, de plus, m'autorisant à leur expédier au prix de 5,70 fr. /kg, nous nous sommes déterminés à faire de nouveaux sacrifices et à porter notre troupeau de mères à 200 têtes, afin de pouvoir travailler dans une proportion qui présentât plus promptement des produits de quelque importance.
J'ai donc effectué, après deux ans d'expériences, un nouveau voyage en Angleterre. J'y ai achevé l'étude de la race que nous adoptions, et je m'y suis procuré les animaux qui nous étaient nécessaires, en apportant à cette opération importante toute l'attention et tous les soins dont j'étais susceptible.
Notre intention cette fois était de payer les droits sans la plus petite observation et de ne plus frapper à une porte où nous étions méconnus ; mais précisément à mon passage à Paris la chambre venait, dans l'intérêt du pays, d'ajouter au budget du ministère spécial, qui ne la demandait pas ostensiblement, une augmentation de 30 000 fr. à titre d'encouragement à l'agriculture. L'opportunité du moment m'a engagé à adresser une nouvelle demande ; je me serais reproché de garder le silence, et cela dans notre intérêt comme dans celui du Gouvernement ; mais je comptais si peu, d'après les antécédents, sur sa sollicitude pour la première industrie du royaume, que je ne fis même pas part de ma demande à mon beau-frère, mon associé (1).
Six semaines après, c'est-à-dire 15 jours après mon retour ici, et le jour même de l'arrivée du troupeau à la Charmoise, après une route 141 lieues, M. le secrétaire du ministre s'empressait de me répondre. Ma demande était repoussée, aucune espèce de motif n'adoucissait le refus. De sorte, messieurs, que, tout compte réglé, plus de 2 500 fr. ont été payés à la douane par nous depuis 20 mois, et cela, non pas pour des bêtes grasses destinées à la boucherie, mais pour des animaux perfectionnés, acheté au poids de l'or, manquant à la France et consacrés à la reproduction.
Nous savons dorénavant à quoi nous en tenir sur les faveurs du Gouvernement, qui doit être et se proclame en effet l'ami du pays et le protecteur des intérêts agricoles ; mais la leçon est un peu rude, nous l'eussions retenue à moindre frais.
Je me hâte toutefois, messieurs, de vous déclarer que toute opinion politique est étrangère à mes paroles ; mais, grâce à nos institutions, les actes de l'administration ont besoin, par le temps qui court, d'être appréciés ce qu'ils sont. Ils sont bons ou blâmables en eux-mêmes, abstraction faite des gouvernements et des personnes ; on peut les condamner ou les approuver dès le moment qu'ils sont entrés dans le domaine de la discussion.
Au reste, messieurs, ce sacrifice n'aura été lourd que pour nous, et si la naturalisation de nos précieux New-Kent continue à s'opérer heureusement, elle sera, nous n'en doutons pas, le signal d'une heureuse amélioration dans les laines de cette partie de la France, une consolation aux souffrances de l'agriculture et un soulagement pour le pays, qui, certes, doit éviter de porter ses capitaux à l'étranger. Déjà plusieurs homme recommandables, plusieurs agriculteurs progressifs se sont mis en rapport avec nous ; une généreuse idée ne reste jamais isolée en France ; encore quelques années et une association agricole pour la production et l'amélioration des laines longues et fines aura son centre dans le département de Loir-et-Cher, et ses succès, si la Providence couronne ses efforts, seront d'autant plus chers à ses membres qu'il ne les devront qu'à eux-mêmes et qu'ils seront purs de l'influence de tout secours étranger.
P.S. J'étais loin de m'attendre, lorsque je prononçais ces paroles, que nous devions être incessamment honoré d'une marque d'intérêt de M. le ministre. M. Yvart, inspecteur général des écoles vétérinaires et des bergeries du Gouvernement, que j'avais l'honneur de connaître comme un homme extrêmement zélé pour les progrès de l'agriculture et comme une de nos premières notabilités agricoles et scientifiques, avait, à mon insu, recommandé nos efforts à l'attention de M. le ministre, lequel, en termes flatteurs et honorables à la fois, m'engagea à lui faire passer nos quittances de droits de douanes, manifestant l'intention de nous les rembourser.
Je répondis comme je le devais à cette marque de sympathie du Gouvernement. Je prenais, dans ma lettre, l'engagement de consacrer l'intégralité de la somme qui nous serait remboursée à de nouveaux essais et à de nouveaux croisements ; ces fonds, ajoutai-je, seront placés, nous l'espérons, à de hauts intérêts pour la pays.
En réponse à cette lettre contenant nos quittances, on nous a écrit par l'entremise de M. le Préfet que le quart à peu près des droits de douane nous serait remboursé (700 fr. sur 2 600), et depuis trois mois nous n'avons plus entendu parler de rien.
Je m'abstiens de toute réflexion, je pose des chiffres et j'expose des faits ; chacun peut en déduire les conséquences."
Malingié-Nouël
Cultivateur, à la Charmoise, près Pont-le-Voy (Loir-et-Cher)

(1) M. Nouël, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, beau-frère de M. Malingié
 

1842

Établissement pastoral de la Charmoise. II.

Signé : Comte de la Villarmois, propriétaire-cultivateur à Montgoyer à Saint-Epain (Indre-et-Loire)

Journal d'Agriculture pratique. Juillet 1841 à juin 1842
Avril 1842
Etablissement pastoral de la Charmoise. II.
p. 441-447
Nous sommes dans le siècle de l'industrie, mais, par malheur, trop souvent aujourd'hui, la cupidité est le seul mobile des entreprises. On est heureux quand on peut rencontrer des hommes généreux qui consacrent, avant tout, leurs talents et leur vie au bien-être du pays ; on aime s'arrêter près d'eux et à proclamer leur mérite. 
Ces réflexions peuvent s'appliquer à M. Malingié, qui s'est fait connaître depuis un petit nombre d'années par de grands travaux, et surtout par l'immense service qu'il a rendu en important en France la précieuse race de moutons anglais, connue maintenant sous le nom de New-Kent, race perfectionnée des Dishley de Backwell. Son extrême modestie a rendu ses publications rares, et, sans la tâche qu'il a accepté de rendre compte annuellement de ses travaux à la Société d'Agriculture de Blois, un petit nombre d'amis connaîtraient seuls toute l'importance de l'établissement pastoral qu'il a fondé à la Charmoise, à un kilomètre de Pontlevoy (Loir-et-Cher).
Le vrai mérite ne peut rester dans l'oubli ; de nombreux visiteurs viennent souvent [parents d'élèves de l'Ecole de Pontlevoy], et de très lion quelquefois, s'assurer de l'importance du troupeau de M. Malingié, et chacun s'en retourne satisfait de ce qu'il a vu.
Je ne pense pas que, jusqu'ici, aucune des personnes qui sont venues explorer la Charmoise aient livré à la publicité les impressions qu'elles ont dû en rapporter ; c'eût été cependant rendre un véritable service aux amis de l'agriculture que de leur faire connaître, avec quelques détails, cet établissement, vraisemblablement unique en son genre, qui offre beaucoup à apprendre, même aux plus habiles.
Des hommes, haut placés dans les sciences comme dans la société, sont venus plusieurs fois rendre visite à M. Malingié, et, parmi eux, j'aime surtout à citer les inspecteurs de l'agriculture, soit qu'ils fussent envoyés par M. le Ministre, soit que leurs visites fussent spontanées. MM. de Sainte-Marie et Yvart ont témoigné à M. Malingié une vive satisfaction, et leurs rapports ont dû être bien favorables puisque, non-seulement le propriétaire de la Charmoise a reçu des encouragements officiels, mais encore que M. le ministre a désiré le voir, afin de pouvoir d'entretenir directement avec lui et le complimenter lui-même. Un pareil suffrage honore également M. le ministre qui a su accorder à l'homme habile et modeste qui a si bien su le mériter.
Ce sont des hommes de cette valeur que l'on aimerait à voir dans le conseil général de l'agriculture ; étrangers aux intrigues, aux ambitions, leurs travaux, leurs opinions ne pourraient jamais avoir pour but que le plus grand avantage de la France.
La terre de la Chamoise, telle que M. Malingié en a fait l'acquisition, ne contient pas tout-à-fait, je crois, 200 ha ; elle avait été fort négligée et était en partie composée d'un mauvais bois usé, dans lequel les bonnes essences étaient remplacées par le houx, la ronce, la bruyère, etc. ; le sol, fort médiocre en lui-même, ne pouvait faire espérer de bons résultats qu'après des travaux dirigés avec activité, habileté, et de grandes dépenses. L'ardeur et l'habileté, qualités éminentes du nouveau propriétaire, firent bientôt des miracles ; le bois fut défriché, le sol fut profondément remué et nettoyé partout ; de grands moyens de fumure furent réunis, un four à chaux fut construit, et les mauvais débris de bois, objets de mince valeur comme combustible à livrer au commerce, servirent à confectionner la chaux, si indispensable dans un sol éminemment argileux, humide et imprégné de tanin.
Après quelques années de patience, de travaux de tous genres et de grands sacrifices, M. Malingié commença à recueillir le fruit de ses soins et de son intelligence. D'abondantes récoltes le récompensèrent ; les sacrifices, d'abord nécessaires, diminuèrent petit à petit ; son sol se fonda véritablement, et il put arriver à son principal but, à une culture essentiellement pastorale. Il cessa de se livrer à l'engrais des bêtes à cornes ; les fumures étant devenues suffisantes, il forma artificiellement des pâturages d'élite, et finit par appeler les bêtes à laine qui, aujourd'hui, font surtout la richesse de la Charmoise. Le but de cet habile cultivateur n'était pas seulement d'avoir des moutons, mais, suivant de l'œil les progrès et les besoins de nos manufactures, et aussi l'avantage de la boucherie française, il résolut de tenter de ravir à l'Angleterre la belle race de moutons que la patience et le génie un sut y créer, et à laquelle aucune autre ne peut être comparée, soit sous le rapport de la finesse et de la longueur de la laine, soit pour la facilité de l'engraissement et la supériorité de la viande.
Les Dishleys de Backwell existaient bien en France sur plusieurs points, mais excellent pour la boucherie, cette belle race manquait de finesse dans la toison ; il fallait absolument avoir recours à l'Angleterre pour obtenir des laines longues et fines en même temps. M. Malingié traversa le détroit, visita les plus beaux troupeaux, s'enquit de tout ce qui pourrait lui être utile, fit de grandes acquisitions, et revint modestement dans sa patrie, amenant avec lui, malgré la fiscalité des douanes françaises, la précieuse conquête des dishley perfectionnés, l'admirable race des New-Kent.
Le temps seul fait apprécier la valeur des conquêtes vraiment profitables ; on put d'abord ne voir dans l'entreprise de la Charmoise qu'une opération hasardée, comme malheureusement il y en a beaucoup, sortie du cerveau d'un homme ardent, et sans but bien assuré ; il faut revenir de cette erreur, et, quelques sacrifices que M. Malingié ait été forcé de faire, il a atteint essentiellement le but qu'il se proposait ; il a doté sa patrie de la plus précieuse espèce de bêtes à laine connue, et la supériorité de cette belle race a été si facilement et si promptement reconnue et appréciée que, des points les plus éloignés de la France, de nombreuses demandes lui ont été faites, afin de faire participer le plus vite possible toutes les parties du pays, à l'immense avantage de la nouvelle importation. Satisfaire tout le monde était d'abord impossible ; il fallait multiplier avant tout, mais les premiers essais ont été assez satisfaisants pour qu'aujourd'hui encore l'établissement de la Charmoise ne puisse pas suffire à toutes les demandes. L'affluence des curieux et des amateurs est devenue très grande, et la correspondance avec ceux qui ne peuvent se déplacer est immense. Au milieu de ce succès si bien mérité, M. Malingié triomphe avec modestie, et se réjouit surtout de voir son pays pourvu du moyen de se soustraire à un tribut onéreux, et toujours humiliant, surtout envers une rivale sur laquelle nous devrions presque toujours l'emporter, si nous savions profiter de tous nos avantages.
M. Yvart (Charles-Auguste) a eu une tâche facile en faisant l'éloge des travaux effectués à la Charmoise. Directeur lui-même d'un beau troupeau de moutons de race anglaise appartenant au gouvernement, il a eu la franchise de reconnaître dans les New-Kent de M. Malingié une véritable supériorité sur les dishleys, surtout dans la toison, qui réunit la longueur et la finesse, qualités si fortement appréciées aujourd'hui.
Chacun sait que, pour la fabrication des étoffes de laine, si à la mode et si recherchées, il faut absolument des laines longues, que l'on ne pouvait se procurer qu'à l'étranger ; encore un peu de temps, et les laines sortiront en totalité des troupeaux devenus français. M. Malingié, jeune encore, jouira longtemps de ce succès, qui le dédommagera de bien des peines, et des voyages et dépenses qu'il a été forcé de faire ; il passe peu d'années sans aller en Angleterre, ou du moins sans y envoyer faire des acquisitions nouvelles, lorsqu'il croit pouvoir obtenir, n'importe quel prix, des animaux encore supérieurs à ceux qu'il possédait déjà. Ainsi, non seulement, il sait entretenir son troupeau dans sa pureté primitive, mais il le perfectionne encore annuellement et le tient constamment à la hauteur de l'ancienne supériorité anglaise. De cette manière, la France, sous ce rapport, n'a plus rien à envier à l'Angleterre, et tous les agriculteurs français qui se livrent à l'élève des bêtes à laine peuvent prendre en toute sécurité des animaux de cette espèce à la Charmoise ; ils sont assurés d'y trouver ce qu'ils peuvent désirer. M. Malingié n'est point essentiellement un spéculateur, il ne vise point, avant tout, à gagner de l'argent ; il aime surtout son pays ; sa plus grande récompense sera toujours de lui être utile.
On trouve à la Charmoise des animaux de différents prix ; certains béliers nt été vendus 1 500 fr., tandis que le prix commun est de 300 ou 400 fr. Les avances de M. Malingié ayant été immenses, il est tout naturel qu'il cherche à y rentrer, son ambition ne s'étend pas beaucoup au-delà ; mais jamais il ne conservera, pour la reproduction, des animaux qui pécheraient, soit par leurs formes, soit par la qualité de la laine, soit par quelque cause grave que ce soit. J'ai été moi-même témoin du retrait qu'il fit d'un bélier vendu, parce que, au moment de le livrer, il reconnut un défaut qui lui avait échappé, ainsi qu'à l'acquéreur.
Les manufacturiers se sont montrés très avides des laines de la Charmoise, et j'ai vu des lettres dans lesquelles ils annonçaient qu'on ne pourrait jamais assez leur e fournir de semblables.
Lorsque Malingié fut pour la première fois en Angleterre, il fut tellement enchanté de la beauté et de la parfaite santé du mouton New-Kent qu'il y observa, qu'il ne négligea rien de ce qui pouvait lui être nécessaire, afin d'imiter complètement ce qui faisait l'objet de son enthousiasme et de son envie. Il fallait avant tout acquérir, et ce n'était pas chose fort aisée ; nos voisins sont très jaloux de leur belle race, et quoiqu'il fit connaissance avec des propriétaires qui louaient, dans la saison de lutte, jusqu'à 200 béliers peut-être, ls étaient très peu portés à s'en défaire, et surtout céder les plus beaux, l'élite de leurs troupeaux. Pour en obtenir quelques-uns, il ne suffisait pas de leur montrer de l'or, il fallait encore capter leur bienveillance. M. Malingié y réussit.
Une chose le frappa de bonne heure, l'absence de tout bâtiment pour servir de retraite aux moutons. Il s'empressa de questionner les propriétaires ; ils lui dirent naïvement qu'ils n'aient pas de bergeries ; qu'ils ne pensaient pas que cela pût être nécessaire à des animaux que la nature avait aussi bien vêtus. Ains, les superbes troupeaux qu'il voyait étaient constamment sans abri, hiver comme été, pendant la chaleur comme pendant le froid et la pluie. Il crut d'abord que le beau climat de notre France conviendrait encore bien davantage à la colonie qu'il voulait établir, et déjà, dans sa pensée, il voyait prospérer cette colonie en quelque sorte mieux encore que ce qu'il avait sous les yeux : il n'en a pas été ainsi. Si notre climat est moins humide que celui de l'Angleterre, il est plus froid, plus irrégulier surtout dans sa température. Bref, il devint convenable de songer à donner un abri au troupeau, non seulement pendant la saison froide, mais encore pendant les jours les plus chauds de l'année. Les bêtes anglaises souffrent, en quelque sorte, plus de la rigueur d'un soleil brûlant que de celle de l'hiver ; il fallut construire des bergeries qui pussent offrir tous les avantages désirables. L'intelligence du propriétaire de la Charmoise s'est encore montrée dans cette construction vraiment grandiose, et je crois pouvoir dire qu'il n'existe nulle part rien de mieux entendu. Chaque bergerie a environ 70 mètres de longueur su 16 de largeur. Les fourrages pour l'hiver sont placés dans les combles, sur de bons planchers ; tout le pourtour peut être ouvert à volonté, les clôtures étant en grandes portes et en panneaux de bois. C'est surtout du côté nord et du levant qu'il convient d'ouvrir, afin d'éviter le soleil et les vents dominants qui sont chauds et chargés d'humidité. L'intérieur de la bergerie est divisible à volonté, en un grand nombre de sections ou de compartiments, séparés les uns des autres par des râteliers, qui sont presque à terre de forme prismatique, afin d'empêcher que les toisons ne soient salies par la poussière et les débris des fourrages. Des petits parcs particuliers sont établis pour les nouveau-nés et pour leurs mères, et l'espacement des barreaux de clôture est calculé de manière que les jeunes animaux peuvent s'approcher des râteliers qui contiennent leur nourriture spéciale et de choix, sans que les grandes bêtes puissent y atteindre. Enfin, tout a été prévu avec l'intelligence la plus parfaite.
Chaque bergerie est construite au milieu d'un grande cour, en plein champ ; cette cour est toujours garnie de paille, et on peut à volonté y laisser libres les animaux ; elle est close par un vaste fossé et par une haie vive, ce qui la rend à peu près inaccessible ; quelquefois même, elle est entourée par un filet à large maille, goudronné pour sa durée, et qui ne permet l'introduction d'aucun animal étranger. Pour sûreté de nuit, M. Malingié est dans l'usage d'allumer des réverbères dans les cours : cette clarté impose aux loups, qui n'osent en approcher. Les bergers, d'ailleurs, couchent dans les cours ainsi que leurs chiens. Pour le jour, ces bergers sont munis d'un petit fusil armé d'une baïonnette, qu'ils portent en bandoulière. Avec toutes ces précautions, jamais les loups n'ont pu porter atteinte au troupeau de la Charmoise, bien qu'ils aient maintes fois commis des déprédations dans les troupeaux du pays qui en sont voisins. Sous ce rapport, les Anglais ont une sécurité que nous devons envier, mais sans jamais pouvoir l'atteindre.
M. Malingié a donc parfaitement reconnu que le régime anglais n'était pas tout à fait applicable aux moutons importés par lui en France. Mais après avoir éprouvé la nécessité des bergeries, il reste fermement convaincu qu'il faut le moins possible s'éloigner de ce régime, et surtout éviter d'entasser les bêtes à laine, sans air, comme on le fait souvent dans notre pays. Il a reconnu que, pendant la première année, les agneaux demandaient une attention et des soins particuliers ; ils ont souvent une certaine délicatesse de tempérament, sans que pour cela la mortalité soit grande parmi eux. Le coryza, particulièrement, affecte habituellement les moutons anglais, même grands et âgés de plusieurs années. Cet état inquiète plus qu'il ne le mérite, et au total, après une première année, le mouton anglais est devenu robuste, au moins autant que les moutons du pays de race vulgaire. Les jeunes métis provenant d'origine anglaise ont les avantages de cette précieuse race, sans présenter l'inconvénient que nous venons de citer, et qui cependant ne doit pas effrayer.
Ne pouvant pas répandre assez promptement en France les bêtes à laine anglaises, il a paru naturel d'essayer des croisements qui puissent immédiatement améliorer les races indigènes et donner aux manufactures, des laines à peigne qui approchent de celles qui sont devenues si nécessaires et même indispensables. M. Malingié ne pouvait pas rester en arrière dans cette amélioration, et il peut être signalé comme ayant un des premiers tous les essais désirables. Les mérinos ont souvent des toisons admirables pour la finesse ; ils ont fait faire des progrès immenses à la draperie et à une foule de charmants tissus ; mais aujourd'hui, si la carde continue à être toujours employée, le peigne est devenu indispensable ; il faut absolument, en même temps, des laines longues et fines. Des alliances ont eu lieu entre les races espagnole et anglaise ; il en est résulté des produits importants, qui participent tout à la fois, plus ou moins, des qualités de moutons des deux pays. Ainsi, on obtient longueur et finesse, mais pas toujours autant de longueur que chez les New-Kent, ni autant de finesse que chez les mérinos. Il faut que le propriétaire du troupeau s'applique à donner aux croisements successifs la correction demandée par chacun, et c'est ce qui a eu lieu en donnant au premier croisement, lors de la seconde lutte, soit des béliers plus fins si la finesse a manqué et non la longueur, soit des animaux à laine plus longue, ni l'inverse a eu lieu. On peut même quelquefois employer des béliers espagnols de choix ; mais les chefs de manufactures recommandent d'abonder toujours plutôt du côté anglais que de côté espagnol. Il faut au moins deux ou même trois croisements soignés, pour obtenir ce qui est vraiment désirable et pout faire perdre au brin de laine le vrillement qui ne convient plus aux manufacturiers qui emploient des laines longues. C'est chez M. Malingié qu'il faut voit tous ce produits kent-mérinos dans leurs différents degrés, soit que le métissage ait été opéré sur des bêtes de haute branche, comme celles de Rambouillet, soit que le croisement ait eu lieu avec la race de Naz (éleveur de mérinos dans l'Ain) ou d'autres variétés.
Ses explications donnent un mérite infini aux résultats qu'il a obtenus et que je me donnerai bien garde de reproduire ici plus en détail. On peut être étonné de voir que les Anglais, si bons créateurs de races utiles et distinguées, ne se soient pas appliqués depuis fort longtemps aux croisements anglo-mérinos. Mais leur climat est peu favorable aux moutons espagnols, qui craignent beaucoup la trop grande humidité ; et d'un autre côté, la boucherie est une importante affaire pour cette nation, qui fait grand cas de la viande. Sous ce rapport, les mérinos et leurs dérivés auront toujours une grande défaveur ; rien, à cet égard, ne peut être comparé aux moutons anglais.
Dans ces croisements, M. Malingié ne s'est pas contenté de s'adresser aux deux seules races anglaise et espagnole ; il a réuni dans son vaste établissement les principales races françaises, et il peut offrir à la curiosité des amateurs les résultats d'une très grande variété de croisements, parmi lesquels je ne ferai qu'indique les métis anglo-flamands, extrêmement remarquables, les anglo-poitevins, les anglo-solognots, etc. Je dois cependant m'arrêter à ces derniers qui ont donné souvent des produits étonnants. Il y a à la Charmoise des anglo-solognots qui ont pris presque tout à fait, la forme anglaise, et qui dès la première génération présentent des toisons qui approchent extrêmement des New-Kent purs. 
Ces résultats prouvent avec quelle rapidité la race anglaise communique ses avantages, et je ne fais aucun doute que, si le gouvernement pouvait répandre abondamment de bons béliers anglais dans les provinces où on s'occupe spécialement de l'élève des moutons, dans très peu d'années toutes les espèces françaises auraient doublé de valeur, et nos manufactures seraient amplement fournies de longues laines singulièrement améliorées. La Société d'agriculture de Blois vient de donner un bon exemple en établissant des béliers anglais sur divers points du département de Loir-et-Cher et en permettant que les cultivateurs puissent gratuitement présenter à la lutte chacun un certain nombre de brebis de bon choix. Cet assai, qui obtiendra prochainement un véritable succès, devra avoir des suites les plus heureuse.
C'est une chose curieuse pour un véritable amateur de bêtes à laine, que de passer en revue par degrés de rapprochement un aussi grand nombre de variétés et de races diverses parmi lesquelles il en est qui ne sont pas généralement assez connues, telles que la gasconne ou des Pyrénées, la belle variété soyeuse de M. Gros, etc. Chaque année verra encore accroître cette nomenclature chez M. Malingié, et dans peu les bêtes à laine algériennes et une autre espèce africaine, naturalisés depuis longtemps dans le midi de la France, l'augmenteront encore. Cette dernière espèce paraît devoir attirer particulièrement l'attention, s'il est vrai qu'elle offre le grand avantage de pouvoir pâturer impunément dans les herbages marécageux Peu difficile sur la qualité de la nourriture, il lui faut seulement un pâturage abondant.
Les béliers anglais étant d'une taille élevée et d'un superbe modèle, pèsent quelquefois jusqu'à 100 kg. Cela peut effrayer les cultivateurs accoutumés à de petites races communes, vivant seulement de ce qu'elles peuvent trouver dans de mauvais guérets, dans les landes ou sur des coteaux stériles, et n'ayant qu'un peu de paille pour les 5 mois d'hiver. Ce n'est pas ainsi, comme on le pense bien, que les bêtes à laine sont traitées à la Charmoise, et cependant le sol de cette jolie propriété est loin d'être d'une qualité supérieure. La haute intelligence du propriétaire a su améliorer avec la chaux et les engrais animaux ; les pacages artificiels ont succédé aux céréales, et après quelques années, ils sont rendus de nouveau à la charrue. Ces défrichements de terre reposée et engraissée par un immense troupeau, doivent donner des récoltes abondantes, et c'est ce qui se voit tous les ans à la Charmoise. Ainsi, M. Malingié a su rendre un sol médiocre propre à la nourriture d'un troupeau nombreux, de première race, et propre aussi à donner des récoltes admirables, telles qu'on n'en rencontre que dans les cultures les plus riches de France. Les colzas qui ont été récoltés par lui l'an passé et ceux qui, en ce moment, couvrent à la Charmoise environ une vingtaine d'hectares, rivalisent certainement avec tout ce que la Flandre peut offrir de mieux en ce genre. C'est bien le cas de le dire : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre.
Le régime régulier des bêtes à laine contribue beaucoup à leur prospérité : à la Charmoise, il est parfait. Presque toute l'année, par le choix des plantes qui forment mes pacages artificiels, les moutons trouvent à paître, mais les fourrages secs ne manquent pas au besoin, pas plus que les racines. Jamais les moutons ne manquent de nourriture, et s'ils peuvent en avoir avec surabondance et s'ils en laissent dans les râteliers, ces restes ne sont pas perdus ; l'habile propriétaire a su établir à la portée des bergeries, et même tout à fait contiguës, des étables dans lesquelles de jeunes génisses achèvent de consommer tout ce qui a été superflu pour les moutons ; en sorte que tout est employé avec profit.
Il est inutile de dire que les troupeaux ont d'abondantes litières, toujours tenues bien propres ; il serait encore superflu de remarquer que la boisson ne manque jamais dans les bergeries ; c'est une erreur de croire que les moutons doivent boire peu. Comme tous les animaux, ils doivent avoir de l'eau à discrétion, surtout quand ils sont à un régime sec.
Le moment de la tonte est une opération fort importante, surtout lorsqu'un troupeau contient déjà environ un millier de bêtes, comme à la Charmoise. Suivant le désir du manufacturier, autant qu'il est possible, les laines doivent être lavées à dos. C'est une opération longue et minutieuse, mais qui porte bénéfice au propriétaire du troupeau. Il y a par ce procédé beaucoup moins de perte que lorsqu'on lave la laine au lavoir après la tonte. Mais il faut une propreté extrême dans les litières jusqu'au moment de la tonte, et il est bon de mettre quelques jours d'intervalle entre ces deux opérations. D'abord il faut laisser sécher la laine, ensuite il est avantageux de donner au suint le temps de remonter un peu.
Il est rare que dans une grande agglomération d'animaux il n'y ait pas quelque souffrance, et par suite un peu de dégénération ; aussi pour conserver à ses bêtes à laine toute leur beauté, toute leur perfection, M. Malingié est dans l'usage de confier à des habitants du pays, même dans un rayon assez éloigné de lui, un ou plusieurs brebis pleines. Il a su intéresser ces bonnes gens à bien nourrir, à bien soigner ses bêtes en leur assurant un profit considérable. Ainsi placées dans l'isolement, elles se portent et se développent à merveille. Quand le moment du sevrage est arrivé, les mères rentrent à la Charmoise, et l'agneau continue à être élevé avec soin dans l'isolement. A l'âge de 10 mois ou un an il est rendu au propriétaire qui ne le reprend qu'en parfait état. Alors il n'est pas rare de recevoir des jeunes animaux de poids de 60 à 70 kg, qui sont payé aux éleveurs jusqu'à 2 fr. par kg. C'est une petite fortune pour ces éleveurs qui, comme on le voit, ont un intérêt très grand à parfaitement soigner leurs élèves, et à leur faire acquérir du poids.
En Angleterre la conservation des moutons, dans leur pureté complète, est facile, ces animaux, toujours sans asile, sont renfermés dans d'immenses domaines toujours remplis d'excellents pâturages. Presque jamais les herbes y sont grillées par un soleil brûlant et de longues sécheresses. Les froids de l'hiver n'y sont ni longs ni vifs ; on n'a pas besoin de recourir à des bergeries dans lesquelles les bêtes doivent nécessairement un peu languir quand leur réclusion est prolongée.
Cette manière d'élever isolément, adoptée par M. Malingié, prouve encore une fois qu'il ne néglige absolument rien, non seulement pour entretenir ses belles bêtes, mais même pour les perfectionner s'il est possible. Son attention est perpétuelle. Son troupeau a eu le malheur d'être atteint par l'affection connue sous le nom vulgaire de cocote, qui a régné si longtemps dans bien des localités, et qui n'a pas encore tout à fait disparu. A force d'observations et d'essais de tous genres, il est parvenu à reconnaître qu'on obtenait parfaitement la guérison des bêtes devenues boiteuses en les faisant passer dans des bassins contenant de l'eau de chaux nouvellement éteinte. Il s'est hâté de donner lui-même de la publicité à ce moyen de guérison dans l'espoir d'être utile (1). L'année dernière, une des plus terribles maladies qui puissent attaquer les moutons, le claveau, avait commencé à sévir à la Charmoise ; quelques pertes ont promptement averti de tout le danger dont on était menacé, l'inoculation a été aussitôt pratiquée avec le succès le plus complet, malgré la difficulté de trouver des parties dépourvues de laine chez une espèce aussi complétement garnie que celle de la Charmoise. L'introduction du virus devient facile en la pratiquant sous la queue.
Je crois utile de donner maintenant un aperçu comparatif du poids moyen des toisons de quelques espèces ou variétés, comme aussi de leur valeur.


Espèces des laines ; Poids en kg ; Valeur du kg
New-kent, en suint ; 3,5 à 4 kg ; " fr
New-kent, lavée à dos ; 2,5 kg ; 5 r
Mérinos en suint ; 3 à 4 kg ; 2 fr
Kento-mérionos, en suint, 1er croisement ; 4 kg ; 2,5 fr
Flandrine pure, en suint ; 4,5 kg ; 2,00 fr
Kento-flandrine pure, en suint, 1er croisement ; 5 kg ; 3,00 fr
Solognote pure, en suint ; 1,50 kg ; 1,50 fr
Kento-solognote, lavée à dos, 1er croisement ; 2 kg ; 4,40 fr
Poitevine pure, en suint ; 1,25 kg ; 1,80 fr
Kento-poitevine en suint, 1er croisement ; 2,5 kg ; 2,50 fr


En publiant cette notice, j'ai eu le double but de faire ressortir les droits de M. Malingié à la reconnaissance publique et d'être utile en signalant les services que son établissement peut rendre. Afin de faciliter la vérification de ce que j'ai avance sans que l'on soit obligé d'aller à la Charmoise ; je joins ici un état sommaire, fort incomplet, mais suffisant, de quelques personnes qui, possédant des troupeaux, ont voulu les améliorer en acquérant des béliers et autres bêtes à laines anglaises. Depuis 4 ans, je possède deux béliers superbes que M. Malingié m'a cédés, à l'âge de 4 mois, et qui ont fait la lutte dès la première année. Je forme avec eux un troupeau de progression qui offre maintenant beaucoup de seconds croisements, et même quelques troisièmes. Je puis assurer que les progrès sont très marqués, et j'espère que dans 2 ans, sans avoir fait de grandes dépenses, j'aurai un troupeau distingué par la force des bêtes, et l'abondance et la beauté des toisons. Déjà les métis dépouillent le double et plus de leurs mères, et des brebis solognotes, de la valeur de 9 à 10 fr. au plus, m'ont donné des moutons pesant à 2 ans, 58 kg, et ayant fourni 3,5 kg de laine. J'ai refusé de les vendre 30 fr. pièce. M. de Verdun (Alexandre), propriétaire à la Crenne, près de Pontorson, département de la Manche, a élevé des moutons dont les bouchers viennent de lui offrir 55 fr. pièce. Je tiens ce fait de lui-même.
Je me bornerai maintenant à nommer MM. Hugues, de Bordeaux, de Montbreton près Aurillac ; de Monmerqué, à Cuilly-sur-Loire ; le comice agricole de Romorantin ; Darblay, à Orléans ; le vicomte de Gourcy, près Contres ; Duchêne, à Loye ; Rochard, à Lens ; de Chaudenier, à Hesdin ; la Société d'Agriculture de Douai ; de Castel Najac, près Aurillac ; Rodat, à Olemps, près Rhodès ; le baron de Damas, à Hatefort ; le comice agricole de Cosne ; Razy, à Nogent-sur-Seine ; Binet, à Contres ; Durand, à Bois-d'Herbert, près Linière ; Dasnières, à Sainte-Mesme ; Rezard, à Mondoubleau ; de Brunier, près Vendôme ; Hamoire, à Veuilly-la-Poterie.
J'aurais pu allonger cette liste, je n'ai voulu qu'indiquer quelques personnes dispersées sur le territoire du royaume, afin qu'il fût facile de prendre auprès d'elles tous les renseignements qu'on croirait nécessaires pour vérifier la possibilité et les avantages de la naturalisation des moutons New-Kent en France.
Les amateurs de moutons qui voudraient aller eux-mêmes visiter les troupeaux d'Angleterre, et y faire des achats, trouveront près de M. Malingié tous les renseignements qu'ils pourraient désirer ; il se fait un plaisir de communique r ce qui pour bien d'autres pourrait être un secret. J'ai plusieurs fois éprouvé par moi-même tout son affabilité. Il met un abandon complet à expliquer toutes ses opérations, avouant avec une franchise admirable ce qu'il appelle ses fautes ou ses erreurs. Je suis bien aise qu'il puisse trouver ici l'expression de toute ma gratitude, comme celle de mon admiration.
Comte de la Villarmois, propriétaire-cultivateur à Montgoyer à Saint-Epain (Indre-et-Loire)

(1) Voir t. IV, p. 570 (n° de juin 1841). M. Rodin, directeur de l'Ecole d'Agriculture de Rennes, vient de m'apprendre qu'il avait appliqué cette méthode aux porcs et même aux vaches atteintes de ce mal, et que la guérison s'en était suivie.
 

1842

Les bêtes anglaises vs. les bêtes françaises

Journal d'Agriculture pratique. Juillet 1841 à juin 1842
p. 586
Chroniques agricoles d'avril et mai 1842
Le compte-rendu des travaux de la Société de Saint-Quentin nous fournit l'occasion de rappeler encore une fois l'attention de nos lecteurs sur les races de moutons anglais pour lesquels le gouvernement fait au hasard de si grands sacrifices, et qu'il propage, sans être certain que leur introduction dans nos fermes ne sera plus nuisible qu'utile. Il faut que nous expliquions bien clairement notre pensée ; loin de blâmer les essais que l'on voudra tenter sur une race quelconque d'animaux, nous y applaudirons toujours ; nous encouragerons tous les essais dirigés par les cultivateurs à leurs risques et périls ; s'ils sont sur une fausse voie, nous chercherons à les éclairer par une critique bienveillante : nous aurons pour eux des conseils et non pas des blâmes. Mais nous croyons qu'on ne saurait trop blâmer l'administration, lorsqu'elle use de sa haute influence pour introduire dans nos bergeries de nouvelles races dont l'utilité n'est point parfaitement démontrée ; des races qui n'ont point subi, dans les bergeries royales, des essais suffisamment concluants ; car l'intérêt général se trouve compromis gravement par ceux mêmes qui ont mission expresse de le défendre. Nous approuvons très sincèrement M. Malingié, qui poursuit avec persévérance l'introduction en France de moutons New-Kent ; il tire de cette race un profit légitime ; il est éleveur, il vend ses élèves avec bénéfice ; certes, on ne peut lui reprocher. Nous regardons, au contraire, comme une faute, l'opération analogue du ministère, qui, lui aussi, vend avec bénéfice les élèves de son troupeau Dishley et New-Kent, parce que les fonds accordés au ministère de l'agriculture ne lui sont pas confiés pour faire des spéculations agricoles : non seulement il ne doit pas profiter de l'ignorance de ceux qui lui achètent ; mais encore il doit considérer comme un devoir de ne point livrer au commerce des animaux dont le produit est simplement douteux. Or, c'est le cas des moutons anglais ; nous ne rappellerons pas tous les mécomptes des cultivateurs qui ont successivement été forcés de renoncer aux Dishley ou aux New-Kent dans les environs de Paris ; nous citerons seulement l'opinion émise par la Société de Saint-Quentin lors du concours de bêtes ovine et bovines qui a eu lieu le 9 mai dernier (1842) : cette opinion n'est pas sans quelque importance de la part d'une Société si rapprochée du pays que M. Yvart a désigné récemment comme le plus convenable à la multiplication des bêtes anglaise. Quoique M. l'inspecteur général des bergeries royales n'ait point jusqu'ici repoussé les attaques que nous avons dirigées contre son administration, nous n'en considérons pas moins comme un devoir de déclarer que l'on nous avait mal renseigné sur la résidence actuelle de l'ancien troupeau d'Alfort : ce troupeau a été en effet transféré aux environs de Boulogne, sa direction en a été confiée au beau-frère de M. Yvart, mais il est placé près et non sur les propriétés de sa famille. Cette rectification ne modifie en rien notre opinion. Revenons donc au jugement de la Société de Saint-Quentin sur les bêtes anglaises.
"Trois béliers, dit le rapporteur, présentés par M. de Beauvais, et provenant du premier croisement de la race anglaise New-Kent, avec des brebis espagnoles, ont été remarquées particulièrement par la commission. La mèche de leur laine, prise sur le dos, avait 0,10 m de longueur. Cette espèce de laine présente des avantages incontestables à l'industrie ; il serait à désirer qu'elle fût également profitable au cultivateur ; mais il paraît que jusqu'ici ces deux conditions n'ont pu être réunies."
On a beaucoup vanté l'avantage de la longue mèche de ces animaux ; mais, il ne faudrait pas le présenter sans quelques restrictions : la Société de Saint-Quentin a cru devoir s'expliquer sur ce point.

Voici ses paroles :
"En terminant ce rapport succinct de ses opérations, la commission pense devoir manifester son opinion relativement à la longueur de la mèche, qui lui semble la plus convenable. Lorsqu'elle atteint 0,06 m, elle est suffisante pour le peigne, lorsqu'elle dépasse 0,07 m en gagnant en longueur, elle perd de sa finesse.
Quant à la graisse que prennent si facilement les bêtes perfectionnées d'Angleterre, il y a bien aussi quelque chose à dire : un témoin oculaire du dernier concours de bêtes grasse, en Angleterre, après avoir admiré les prodiges de l'engraissement, en signale, dans le passage suivant, les inconvénients manifestes :
"Aucun de ces animaux ne marche pour franchir les distances de la province à Londres ; on les y mène en voiture, de manière à les présenter au public frais, propres, bien pansés, ce qui ajoute encore à l'effet. Du reste, je dois faire remarquer, à la gloire de nos éleveurs, que la graisse qui enveloppe la viande des bœufs anglais me semble un tour de force, je serais tenté de dire une maladie, plutôt qu'un état prospère et désirable de l'animal. Ce n'est assurément pas l'apogée de la santé ; proportionnellement la parie musculaire est médiocre, et rappelle ainsi les résultats obtenus sur les oies de Strasbourg et à Toulouse. Je suis convaincu qu'à volume égal, la chair de nos bœufs normands pèse plus que celle des bœufs dont on est si fier ici, et qu'une même quantité de viande, soumise à l'analyse chimique, présenterait en faveur de nos animaux, plus de fibrine, de gélatine et d'osmazome ; tandis que ceux de ce pays offriraient un excédent d'albumine et de graisse, substances perdues pour l'alimentation. Je laisse la solution de cette question à de plus habiles ; et, en attendant, je conserve l'opinion que je viens d'émettre. Il en est de même pour les moutons : ils ont des reins d'une largeur prodigieuse, des pelotes de graisse qui pendent de tous côtés, eh bien ! lorsqu'ils sont en vente, ces moutons dont deux côtelettes suffisent pour faire 0,453 kg, laissent à peine au consommateur 0,056 kg de viande par côtelette ; le reste est os ou suif ; quant aux cochons, lorsqu'ils sont ouverts, on trouve des couches de lard gras énormes, blanches, fermes, mais point de chair proprement dite, ou du moins 0,013 m tout au plus : la perfection serait-elle donc là ? j'ose croire le contraire."
 

1844

BAKER Alan R. H., Farm Schools in Nineteenth-Century France and the Case of la Charmoise, 1847-1865. The Agricultural History Review, Vol. 44, N° 1 (1996), p. 47-62

p. 51
"Experienting with selective breeding, Malingié had by 1844 produced a new breed, the Chamoise, the result of cross-breeding pure New-Kent rams with cross-bred ewes (themselves a balanced cross of local ewes from the Sologne, Berry and Touraine, and of Mérinos). By then in-breeding the new, cross-bred rams and ewes Malingié established what he claimed was a new, fixed breed and by 1851 he had a flock of 500 such Charmoise ewes."

1849

Le comte Conrad de GOURCY visite La Charmoise

Voyage agricole en Belgique et dans plusieurs départements de la France, suivi de quelques articles extraits des journaux d'agriculture anglais ; par M. le comte CONRAD DE GOURCY, Imprimerie de Mme Vve Bouchard-Huzard, 1849, 200 pages, Cote A237
BELGIQUE, CHER, LOIR-ET-CHER, INDRE, INDRE-ET-LOIRE, VIENNE, OISE
p.129-136
Le 27 juillet 849, je me rendus à la Charmoise, près Pontlevoy etc...

1849 à 1852

MALINGIE E. Communications à la Société d'Agriculture de Loir-et-Cher, en tant que président de cette société. Bulletins de la Société d'Agriculture du département de Loir-et-Cher :  n° 13, 1849, p. 311-323 ; n°14, 1850, p. 346-355 ; n° 15, 1851, p. 393-406 ; tome 3 n° 1, 1852, p. 1-11.

1850

Le comte Conrad de GOURCY visite La Charmoise

Second voyage agricole en Belgique, en Hollande et dans plusieurs départements de la France par M. le comte Conrad de Gourcy, Librairie d'agriculture de Mme Bouchard-Huzard, Paris 1850, 387 pages, Cote A238

1851 (1er semestre)

Journal d'agriculture pratique, de jardinage et d'économie domestique, 1er semestre. 1851.
 
p. 229-239
par MALINGIÉ-NOUEL Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
IMPORTANCE DES BÊTES A LAINE EN AGRICULTURE

p. 309-313
par MALINGIÉ NOUEL Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
RACES OVINES ANGLAISES
 

p. 415-419
par MALINGIÉ NOUEL Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
NATURALISATION DES RACES OVINES ANGLAISES

Traînés à la remorque des Anglais, dans toutes les voies d'intérêt matériel agricole, industriel ou commercial, nous sommes amenés tout naturellement à profiter de leurs essais, à nous instruire de leurs expériences et à nous approprier leurs heureux résultats. Il serait, en effet, désirable d'importer et de multiplier chez nous leurs beaux animaux, création admirable du génie de quelques hommes privilégiés, et fruit de tant d'études, de soins et de persévérance. Quelques essais furent d'abord tentés, assez au hasard, et par des hommes peu connus dans le monde agricole. Quoique ces essais n'aient pas eu de résultats remarquables, et qu'il n'en soit rien resté, que nous sachions, ils eurent assez de retentissement pour éveiller l'attention du gouvernement, qui prit résolument l'initiative, et importa un troupeau Dishley, qu'il établit à Alfort. La vieille réputation des dishleys était parvenue seule en France, à cette époque, et l'on n'y avait point encore entendu parler des New-Kent ni des South-Down.
Ce mode d'action n'est pas celui adopté chez nos voisins, où l'État se borne à faciliter et à rendre avantageuses aux particuliers les opérations de ce genre. Il les favorise par tous les moyens en son pouvoir ; mais il ne se fait jamais lui-même éleveur ou engraisseur. Il est persuadé qu'il serait plus nuisible qu'utile au progrès, en descendant ainsi lui-même dans la carrière ; en subissant, même à son insu et malgré lui, les passions de l'arène, et s'établissant concurrent là où il ne devrait être que rémunérateur. Les plus grands personnages en Angleterre, les têtes couronnées elles-mêmes, s'honorent, vainqueurs ou vaincus, de prendre part aux concours ; mais jamais l'Etat ne devient lui-même acteur, et surtout vendeur. La question n'a pas été envisagée de la même façon en France, et l'on a sans doute eu de bonnes raisons, ou du moins des raisons que l'on jugeait telles, pour en agir ainsi ; c'est au temps et aux hommes compétents à les juger. Nous nous bornons à constater ici le fait, afin qu'on ne soit pas étonné des conséquences naturelles qui en ont découlé, et qui ont amené souvent des résultats regrettables.
M. Yvart, inspecteur général des écoles vétérinaires et des bergeries nationales, fut mis à la tête de cette importation de Dishley à Alfort. Les soins consciencieux et éclairés qu'il leur donna, la persévérance louable dont il fit preuve, les essais qu'il tenta, soit sur la race pure, soit sur les croisements avec nos races françaises, ont donné à son nom, plus que son titre et sa position d'agent influent du gouvernement, la juste célébrité dont il jouit parmi nous.
Le troupeau d'Alfort, pour lequel rien n'était épargné, car il n'y était pas l'objet d'une expérience économique, mais d'une expérience de naturalisation, s'y maintint quelque temps avec assez de succès. Cependant, chaque année, un fait y devenait de plus en plus notoire : il constatait la grande difficulté d'élever les jeunes animaux pendant le premier âge, et de leur faire passer avec succès la première année de leur vie. Leur croissance s'arrêtait au sevrage ; ils maigrissaient à vue d'œil, se desséchaient en quelque sorte, sans autre apparence de maladie qu'un coryza intense, accompagné d'éternuements fréquents et d'une sécrétion abondante et visqueuse par les narines. Le plus grand nombre périssaient ; quelques-uns résistaient à force de soins, de nourriture verte, d'ombre et de repos ; mais, arrêtés dans le moment critique de leur développement, les jeunes animaux n'arrivaient pas à faire des sujets dignes de leur race. Les animaux importés adultes, ou arrivés à cet âge, résistaient mieux au climat que les agneaux ; mais à la longue leur forte constitution en paraissait ébranlée, et ils revêtaient prématurément les livrées de la vieillesse.
Pendant que ces faits intéressants se passaient à Alfort, ils se renouvelaient chez plusieurs de nos compatriotes, soit riches propriétaires, comme M. le duc d'Escars ; soit agriculteurs distingués, comme MM. Durand et de Gourcy.
C'est à cette époque où, parmi les bêtes anglaises, la race dishley seule était connue en France, que nous avons résolu de faire une importation de cette race. Avant de nous rendre en Angleterre, nous avons jugé prudent, quoique nous n'attachions qu'une importance secondaire à la laine, de visiter en France les pays de fabrique où les laines anglaises étaient employées. Nous y apprîmes que les laines du Kent étaient partout préférées, et que leur valeur vénale surpassait celle des Dishley de 1 à 2 fr. par kg., lavées à dos. Ce fait n’ébranla pas notre résolution de donner la préférence à ces derniers, que nous croyions seuls en possession d'une conformation irréprochable, et des qualités de boucherie qu'il fallait rechercher avant tout. Mais nous résolûmes en même temps de compléter l'étude que nous allions faire, en visitant les animaux qui produisaient la laine, objet d'un commerce si important. Nous arrangeâmes de manière à pouvoir puiser aux meilleures sources, et à nous éclairer à fond dans cette question que nous avions à cœur de vider. Grand fut notre étonnement de trouver, de l'autre côté du détroit, cette laine produite par des animaux magnifiques, et ne cédant en rien aux plus beaux Dishley importés en France. Nous vîmes alors un grand nombre des uns et des autres, nous les comparâmes au même âge, placés dans les mêmes circonstances, engraissés à côté les uns des autres, dans les mêmes pâturages.
Nous n'avons pas voulu céder à de premières impressions ; nous sommes retourné sur les lieux les années suivantes, et nous avons fini par acquérir une conviction inébranlable. Ces animaux ne furent plus pour nous que des Dishley, quant aux formes, à la précocité et à la perfection de l'engraissement ; mais des Dishley couverts de toisons de 25 à 30 % plus chères que celles des anciens Dishley, et de plus ayant sur ces derniers l'avantage d'un sang plus pur et plus ancien. Il eût été, en effet, extraordinaire que les Anglais, qui, plus que tous les autres peuples, sont lancés dans la voie de la perfectibilité, eussent rétrogradé dans une des questions auxquelles ils attachent le plus d'importance, celle des bestiaux. Il était au contraire rationnel de penser que la nouvelle race avait des avantages certains sur l'ancienne ; sans quoi ils fussent restés à cette dernière. Notre choix ne pouvait être douteux. Il se fixa sur les New-Kent. Nous en avons importé successivement plusieurs lots, qui formèrent un troupeau considérable, au milieu duquel se faisaient remarquer un choix des plus beaux béliers et de quelques brebis précieuses, que nous étions parvenus à faire dans le noyau primitif de Richard Goord. Nous avons acheté ces derniers au poids de l'or, et grâce à notre qualité d'étranger, car le jaloux réformateur ne s’en était jamais défait en faveur d'aucun de ses compatriotes, auxquels il se bornait à vendre ou à louer ses béliers. L'obligation d'exporter les brebis achetées fut imposée par convention authentique ; elles arrivèrent heureusement à leur destination, et elles fournirent aux troupeaux et aux études de la Charmoise les plus beaux types de reproduction qui lui était nécessaires. Quelques béliers, issus de cette famille, y furent vendus jusqu'à 1 500 fr., et loués 600 fr. pour une saison de lutte.
Ces faits ne prouvent pas toujours le mérite d'une race, mais bien l'importance qu'attachent de riches éleveurs à se procurer des modèles parfaits. La mode peut aussi apporter son influence en pareil cas ; aussi le vrai connaisseur ne s'arrête-t-il pas à ces faits, pour ainsi dire extérieurs ; il n'est cependant pas indifférent de les constater.
Le troupeau New-Kent importé à la Charmoise, en mai 1838, se trouva placé au centre de la France, dans la moyenne la plus convenable d'expérimentation, quant à la température et au climat, et il put servir de corollaire aux expériences de naturalisation qui avaient lieu à Alfort, à la même époque, sur la race Dishley.
Il peut être ici utile de constater, comme renseignement, que ces expériences qui présentaient tant d'intérêt, ne furent accueillies par aucune sympathie de la part du gouvernement. Les droits sagement établis d'ailleurs à cette époque sur l'entrée des animaux de boucherie et sur les laines, furent perçus avec la dernière rigueur sur des animaux qui, aux frais d'un particulier et à l'aide de grandes peines et de grands sacrifices, étaient destinés à des expérimentations intéressant au plus haut point la production très arriérée, en France, de la viande de boucherie, et la conquête d'une matière première manquant absolument à nos fabriques. Ce n'est qu'après bien des démarches, et sur l'observation réitérée que la Restauration avait été moins sourde que le Gouvernement de juillet [Monarchie de Juillet, 1830-1848] à des réclamations analogues, que M. Thiers, ministre de l'agriculture à cette époque, finit par accorder la remise du quart des sommes payées à l'importation.
Pour terminer ce qui concerne l'action du gouvernement dans la question qui nous occupe, question dans laquelle il était descendu comme acteur et même, en raison de l'esprit rétréci de quelques-uns de ses agents, comme concurrent, nous dirons que le troupeau de la Charmoise, d'abord l'objet d'une jalouse observation, devint en butte à une persécution sourde et cachée, sous laquelle il a fini par succomber en tant que troupeau anglais. Il fut d'abord visité avec toute l'apparence de la bienveillance, étudié avec soin plusieurs fois chaque année dans sa constitution, ses qualités, ses moyens de naturalisation, ses débouchés. On fit ensuite son profit des faits constatés ; on fit parler, à l'insu du maître, les bergers et les domestiques ; l'on se glissa bientôt adroitement chez les éleveurs qui demandaient à ces New-Kent de la Charmoise des moyens de croisement et d'améliorations ; on les engagea à s'adresser aux ventes du gouvernement, et l'on finit par n'accorder d'allocations, aux sociétés d'agriculture, qu'à la condition expresse qu'elles seraient affectées, en totalité, à des achats opérés aux ventes d'Alfort, et, plus tard, à celles de Montcavrel.
Ce qui suit est plus pénible à constater, et cependant il doit l'être, pour démontrer tout le danger de faire intervenir le gouvernement d'une manière trop intime dans la production agricoles ou industrielle du pays.
La crainte de voir passer la faveur des éleveurs aux New-Kent au détriment des Dishley, fit prendre la détermination de vendre des uns et des autres aux exhibitions publiques qui avaient lieu chaque année. Quoiqu'il parût assez naturel de le faire, on se garda bien de prendre, chez l'éleveur français [Edouard Malingié] qui avait fait connaître la nouvelle race, les sujets qu'il pouvait présenter dans un état de perfection aussi complet que ce qui existait en Angleterre ; on alla chèrement faire ces acquisitions chez les Anglais, et l'on fournit aux amateurs les New-Kent qu'ils demandaient. Jusque-là, le mal n'était pas grand, et les intérêts seuls des contribuables et d'un compatriote [Malingié] étaient compromis. Mais lorsqu'on fut parvenu à annihiler ce qu'on voulait regarder comme une concurrence de la part de ce compatriote, ainsi qu'il sera expliqué plus loin ; lorsqu'on vit que les particuliers avaient bien compris que leurs désirs pouvaient trouver à se satisfaire aux ventes du gouvernement, et que les sociétés d'agriculture, forcément dociles, rapportaient dans la main gauche du gouvernement l'argent donné par sa main droite, en lui achetant des béliers avec les fonds qu'elles en avaient reçus, on ne fit plus de choix distingués de New-Kent en Angleterre. On offrit désormais, dans les ventes publiques, à l'appréciation des éleveurs, les plus beaux béliers Dishley que l'on put se procurer, et des New-Kent inférieurs, rappelant le souvenir de l'ancienne race du Kent non améliorée complètement, de façon que les choix puissent se fixer sur les Dishley, comme sur les plus dignes à tous égards de régénérer nos races françaises. Les prix supérieurs obtenus jusqu'alors par les New-Kent devinrent inférieurs, à partir de cette époque, et il est étonnant que l'opinion publique ait pu résister, comme elle l'a fait en plusieurs lieux, et notamment parmi les éleveurs si intelligents du Nord, à un ensemble de mesures machiavéliques aussi habilement tissu. Elles eurent d'ailleurs pour effet d'enlever à la Charmoise le placement des béliers New-Kent de son troupeau, c'est-à-dire de l'empêcher d'exister ; car le seul moyen qu'ait un simple particulier de maintenir en France un troupeau anglais de pur-sang, consiste à en vendre les mâles à un prix tel, qu'il puisse couvrir les dépenses extraordinaires qu'il exige.
Les sacrifices inhérents à un pareil troupeau, longtemps continués sans compensation, devinrent impossibles. Après huit années de persévérance [1837-1846], force fut au pot de terre de céder au pot de fer. Le propriétaire du troupeau New-Kent de la Charmoise, qui avait consacré à l'importation de ce précieux moyen d'amélioration tant de voyages, d'études, de peines et de dépenses ; qui, à l'aide de soins inouïs, était parvenu à le maintenir avec l'intégralité de ses caractères, sous le climat du centre de la France et au milieu des circonstances ennemies, cet éleveur malheureux eut la douleur d'annoncer au ministre que ce troupeau lui devenait désormais trop lourd à entretenir, et qu'il était obligé de le sacrifier. A cette déclaration était jointe un procès-verbal, signé des personnes les plus considérables et les plus compétentes de la contrée, aidés des deux bouchers les plus capables, constatant que l'un des troupeaux de la Charmoise, celui composé exclusivement de New-Kent, était dans l'état le plus parfait de santé et de prospérité, et que, sans aucun engraissement préalable, il était en état de partir sur les marchés de Sceaux et de Poissy. La lettre au ministre annonçait le jour où les animaux seraient vendus. Ces communications restèrent, bien entendu, sans réponse, et le triste sacrifice fut consommé.
Plusieurs agriculteurs distingués, émus de pareils résultats, engagèrent le propriétaire de la Charmoise à les signaler à l'indignation publique. Il eût fallu pour cela descendre à des personnalités qui lui répugnaient, et flétrir la conduite et le népotisme d'hommes utiles d'ailleurs, qu'il estimait et qu'il respectait en dehors de leurs faiblesses. Ce rôle ne lui allait pas. Aujourd'hui, l'ancien gouvernement à disparu [monarchie de Juillet] ; les faits vieillissent, ils perdent de leur irritabilité ; ils peuvent, ils doivent dès lors être connus, afin d'être soumis à une froide appréciation, éclairer, renseigner d'une manière certaine les hommes spéciaux, les législateurs et les administrations qui pourraient avoir de nouveau à s'occuper de ces questions si pleines d'intérêt et d'avenir.
Pendant que toutes ces misères, inséparables de notre pauvre humanité, se passaient en quelque sorte derrière le rideau, les faits se produisaient sur la scène agricole ; ils se groupaient en faisceau de jour en jour plus compacte, et ils acquéraient un degré de force et de certitude susceptible de convaincre les plus incrédules, d'éviter désormais bien des essais infructueux, et d'épargner les écoles et les dépenses aux cultivateurs désireux d'entrer dans la voie du progrès.
Une impression marquée avait été produite à Alfort sur les Dishley, par le climat nouveau auquel ils étaient soumis, climat si différent de celui qui les avait vus naître, et sous l'influence duquel Bakewell avait obtenu la réunion de leurs caractères et composé leur ensemble. Cette impression se reproduisit à la Charmoise sur les New-Kent, et partout où les animaux des deux races provenant de ces deux établissements ou importés directement d'Angleterre, furent introduits.
M. Yvart, qui suivait, avec le zèle les plus intelligent et le plus tenace, la marche de la naturalisation et de la reproduction des Dishley à Alfort, comprit de bonne heure, avec la sagacité qui le distingue, qu'un troupeau vivant de sacrifices perpétuels onéreux et improductifs n'obtiendrait pas longtemps les faveurs et les allocations ministérielles, qu'il ne tarderait pas à être supprimé, et que la question d'améliorations dont les bêtes à laine anglaises pouvaient être l'objet en France éprouverait par cette suppression un échec funeste. Ne pouvant délier le nœud gordien, il le coupa. Ne réussissant pas à naturaliser les Dishley à Alfort, il obtint du Gouvernement d'alors la création d'une bergerie royale à Montcavrel, et y transporta son troupeau. Montcravel, situé près de Montreuil-sur-Mer, dans le Boulonnais, placé à quelques kilomètres des côtes de l'Angleterre, sur un sol à peu près semblable à celui des comtés méridionaux de la Grande-Bretagne, et sous un climat sensiblement le même que le sien, réunissait presque toutes les conditions d'analogie désirables, et replaçait les animaux dans leurs conditions natales. Nous disons presque, car la liberté au grand air et en toutes saisons, accordée aux animaux en Angleterre, présentait peut-être quelques difficultés en France, même sur les côtes du Boulonnais, où les habitudes locales étaient toutes différentes, où les enclos enherbés étaient insuffisants, où les loups enfin, assez rares dans la contrée eussent pu être attirés. En pareilles circonstances, le troupeau Dishley s'est maintenu et se maintient encore à Montcarvel, mais il s'est retiré par le fait du terrain d'expériences de naturalisation, et ses produits ne présentent aucun avantage sur ceux tirés d'Angleterre et vendus, chaque année, en même temps que les siens. Il n'offrirait même plus assez d'intérêt pour être conservé, sans le peu de dépenses qu'il occasionne à l'Etat.
A la Charmoise, s'étaient reproduites les mêmes difficultés de naturalisation qu'à Alfort ; elles y avaient même eu une intensité beaucoup plus considérable, en raison de la situation plus méridionale du département de Loir-et-Cher, de son climat plus chaud et plus sec, et de son sol se prêtant moins que celui des environs de Paris aux récoltes vertes et au pâturage. On y comprenait parfaitement qu'éluder la question de naturalisation n'était pas la résoudre, et quand même on eût désiré le faire, on ne pouvait, à l'exemple du gouvernement, transporter le siège de l'établissement dans une contrée appropriée à la nature et aux besoins du troupeau New-Kent qui servait de base aux expériences. De cette nécessité d'opérer en circonstances défavorables, il résultat une persévérance, et qui finit par rester maîtresse du terrain. Les obstacles furent abordés un à un, et le succès, d'abord problématique, devint, d'années en année [1837-1844], moins douteux.
Le terrain présentait en hiver une humidité intolérable aux animaux ; on l'assainit par le drainage ; on ménagea des pentes ; on établit des fossés ouverts partout où ils pouvaient être utiles.
Il n'existait pas de pâturages dans le pays ; on en sema d'appropriés au sol et au climat. On les entoura de clôtures.
Le soleil brûlait les animaux en été ; on leur ménagea de l'ombre et des abris, qui servirent encore à les garantir des brusques variations de notre température, si fréquentes dans notre climat et si rares dans le leur. 
Les pâturages desséchés par le hâle et la chaleur ne présentaient aucune ressource du 15 juin au 15 septembre ; on y suppléa par la culture des fourrages verts, choux, maïs, dravières [mélange de vesce et de pois dans le Pas-de-Calais], luzernes.
Enfin, les loups, communs dans la contée, prouvèrent, par plusieurs visites ensanglantées, qu'il n'y avait aucun moyen de laisser les animaux en liberté, même à proximité des habitations ; des enceintes établies en plein air, à l'aide de filets goudronnés, garnis de sonnettes et de lumières, concoururent, avec les bergers et les chiens, à éloigner ces dangereux ennemis.
Cet ensemble de mesures indiquées par l'expérience et le besoin, longues à réaliser, exigeant plus ou moins de dépenses, plaça enfin le troupeau de New-Kent dans des circonstances favorables ; l'élève y devint de plus en plus réalisable ; les animaux les moins disposés au climat disparurent, et ceux d'entre eux nés et élevés avec succès en France donnèrent naissance à des extraits irréprochables, reproduisant tous les caractères de la race importée, et s'élevant avec facilité au milieu des circonstances décrites. Une amélioration sensible se produisit dans l'épaisseur et la finesse des toisons ; amélioration pressentie par la vielle expérience de sir Richard Goord et prédite par lui.
Ce succès, il est vrai, résolvait la question d'une manière absolue ; mais il n'en était pas un sous le rapport économique. Il prouvait évidemment qu'un troupeau New-Kent pouvait être entretenu en France dans un état de pureté, mais il ne pouvait l'être avec bénéfice ; et il restait à ce troupeau tout son intérêt sous le rapport des croisements, qui avaient une tout autre importance que celle des troupeaux de progression [croisements d’absorption ou rétrocroisements] ou de race pure, ces derniers, comme nous venons de le voir, ne pouvant réunir, sans frais extraordinaires, le concours de circonstances nécessaires à leur élevage facile, et par conséquent lucratif.
Ces résultats, bien constatés aujourd'hui sur deux races anglaise, Dishley et New-Kent, ne laissent plus l'ombre d'un doute sur le désavantage économique qu'il y a à les importer, et à les entretenir en France dans leur état de pureté. Ces races, qui, sur leur sol natal, font l'admiration de tous les hommes compétents, et qui s'y sont formées sous l'influence d'un climat tout spécial et de conditions hygiéniques toutes particulières, exigent impérieusement la continuité de ces mêmes circonstances pour se reproduire, d'une manière facile et lucrative, avec l'intégralité des caractères qui les distinguent. Rustiques chez elles au dernier point par rapport à leur position et à leurs habitudes natives, elles perdent sous un autre climat, et soumise à un autre régime et à une influence nouvelle, cette vigueur sauvage et cette santé qui faisaient le premier et le plus solide de leurs avantages.
Nous avons vu qu'il était possible de les maintenir en France sans altération, au moins l'une d'elles, et très probablement l'une et l'autre ; mais ce résultat ne peut s'obtenir qu'à l'aide de mesures extraordinaires. Comme elles ne sont pas à la portée d'un grand nombre de cultivateurs, elles ne pourraient jamais être généralisées, en raison des dépenses que ces mesures occasionnent ; dépenses telles, que, dans l'ordre ordinaire des choses, elles ne peuvent être couvertes par les rentrées. Dès lors, une pareille entreprise ne peut être placée entre les mains d'un simple particulier sans que le Gouvernement ne vienne à son secours, ou sans qu'il y ait une source de produits extraordinaires capable de couvrir le déficit. Cette dernière condition peut être remplie par la vente de béliers à un prix moyen de 300 fr. l'un.
A présent, est-il préférable d'avoir en France des troupeaux anglais de progression, fournissant aux éleveurs les béliers nécessaires à l'amélioration de leurs propres troupeaux, béliers issus d'une race anglaise, mais nés en France et s'y acclimatant progressivement, comme le troupeau que nous avons vu se maintenir avec succès à la Charmoise ? ou vaut-il mieux tirer annuellement d'Angleterre les types nécessaires à nos besoins ? Le premier de ces moyens est, absolument parlant, le meilleur, et il mérite d'être renouvelé, ne fût-ce que comme terme de comparaison ; l'autre est le plus facile et le plus certain, à la condition toutefois d'importer des animaux de deux ans, et avec l'attention de les amener en France à la fin de l'été, afin qu'ils aient le temps de se refaire des fatigues de leur voyage, et de s'accoutumer à leur nouvelle position avant le retour du hâle, de la sécheresse et des chaleurs, qui sont si contraires à leur constitution.
Ce que nous avons dit jusqu'ici ne s'applique pas exclusivement aux New-Kent et aux Dishley, mais également aux South-Down et à toute autre race anglaise ancienne ou nouvelle, et que l'on serait tenté d'essayer à son état de pureté en France, parce que toutes sont nées sous l'empire des mêmes circonstances, et qu'elles ont reçu la même empreinte. Les South-Down, que nous sachions, n'ont pas été soumis chez nous aux mêmes expériences de naturalisation en grand que les New-Kent à la Charmoise, et les Dishley à Alfort ; mais partout où ils ont été essayés en petit, les mêmes résultats se sont reproduits. Ils ont confirmé la constatation du fait énoncé plus haut, que les races de bêtes à laine anglaise ne pouvaient être substituées avec avantage, dans leur état de pureté, à nos troupeaux français, qui cependant ne satisfont pas convenablement aux besoins de l'époque, et qui doivent subir des modifications profondes pour arriver à la hauteur de leur nouvelle position.
MALINGIÉ-NOUEL,
Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
 
 
 
 
p. 474
Extrait
CONCOURS NATIONAL DE VERSAILLES
"Quant à M. Guillemot, si, en n'obtenant qu'un troisième prix, il a eu un moindre rang que n'en aurait eu assurément M. Graux, c'est que son troupeau est encore de formation récente, et que ses qualités veulent encore du temps pour être regardés comme fixés.
Le même motif, selon le rapport de M. Yvart, aurait fait réserver le premier prix dans la 4e région (Centre). Il n'y avait que 5 animaux croisés mérinos ou croisé New-Kent, race de la Charmoise, de M. Malingié. Ce dernier a obtenu le prix unique qu'on y ait décerné, le second prix ; récompense, d'ailleurs, qui s'augmente des termes si honorables pour lui du rapport de M. Yvart. La race qu'a formée M. Malingié a des formes fort belles ; et quoique les laines de ses béliers, qui ont pour base de sang les races solognote et berrichonne, ne puissent jamais égaler à ce titre celle des anglo-mérinos (ex. Dishley-Mérinos, future race Ile-de-France adaptée aux terres riches, créée par Yvart à Alfort), leur introduction dans les troupeaux communs des pays pauvres aura souvent des services à rendre ; et c'est là l'un des beaux côtés du concours de Versailles, de mettre en présence et en relief chaque distinction et chaque aptitude, sous le jour propre qui es caractérise.
p. 476
Extrait
CONCOURS NATIONAL DE VERSAILLES
Quatrième région. (Centre.)
Espèce ovine. - 5 béliers concouraient.
Pas de 1er prix
2e prix. - Une médaille d'argent et 300 Fr., à M. Malingié, directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher), pour un bélier de race croisée New-Kent, dite de la Charmoise, âgé de 24 mois.
Pas de 3e prix

1851 (2nd semestre)

Journal d'agriculture pratique et de jardinage, 2e semestre 1851

p. 54-60
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
LES MOUTONS DE LA CHARMOISE.

Ne pouvant pas augmenter la pureté et l'ancienneté du sang de nos béliers, nous avons pensé qu'il fallait diminuer la pureté et l'ancienneté de nos brebis. Pour expérimenter dans ces conditions, il était nécessaire d'avoir des béliers anglais les plus purs et les plus anciens possible dans leur race, et de se procurer, pour allier avec eux, des brebis de races de récente formation, ou plutôt n'ayant, par la multiplicité des sangs dont elles seraient composées, aucun caractère arrêté de race bien distincte. Ces conditions sont plus faciles à réunir qu'elles ne semblent l'être au premier abord. D'un côté, nous trouvions des béliers parmi les meilleurs et les plus beaux mâles de la race New-Kent, régénérée par sir Richard Goord ; de l'autre, il est, en France, une foule de localités limitrophes de provinces qui possèdent des races bien caractérisées de bêtes à laine, localités où il est facile de trouver des brebis participant de l'une et de l'autre race. Ainsi, pour en citer des exemples et aborder la question d'une manière pratique, on rencontre, sur les limites du Berry et de la Sologne, des bêtes ovines, issues d'alliances entre deux races bien tranchées qui se sont conservées dans ces deux provinces : on peut choisir, parmi ces animaux, les moins défectueux, ceux qui se rapprochent le plus ou plutôt qui s'éloignent le moins du type que l'on l'intention de reproduire ; on les allie avec des animaux de la même espèce, choisis également le mal possible, sur les confins de la Beauce et de la Touraine, et qui participent des races tourangelles et mérinos natives de ces contrées, et auxquelles ils doivent leur existence. Il résulte de ce mélange des extraits participant des quatre races solognote, berrichonne, tourangelle et mérine, n'ayant aucun caractère prononcé, sans fixité, sans grand mérite intrinsèque, mais conservant l'avantage de bêtes faites à notre climat et à nos circonstances, et n'apportant désormais, dans l'importante formation des animaux de la race nouvelle à constituer, qu'une influence annihilée en quelque sorte par la division même des éléments dont elle se compose.
Qu'arrive-t-il, en effet, lorsqu'on croise des brebis de sangs mêlés, telles que nous venons de les voir, avec un bélier Goord parfaitement pur ? On obtient un animal composé de cinquante centièmes (50 %) de sang anglais le plus pur et le plus ancien possible, et de douze centièmes et demi (12,5 %) de chacun des sangs français solognot, berrichon, tourangeau et mérinos, lesquels, perdus individuellement dans la masse du sang anglais, et entièrement absorbés par lui, mélangés d'ailleurs récemment entre eux, disparaissent presque entièrement, pour ne plus laisser paraître que le type améliorateur. L'influence de ce type est tellement prononcée et prédominante, que tous les extraits obtenus se ressemblent d'une manière frappante, au point que les Anglais eux-mêmes les prennent pour des animaux appartenant à une race pure de leur pays. Mais ce qui est les plus probant encore : an alliant entre eux les mâles et les femelles résultées de cette combinaison, on reproduit des sujets absolument semblables à leurs ascendants immédiats, sans retour prononcé aux anciennes races françaises, auxquelles les éléments primitifs de la mère brebis ont été demandés. Tout au plus s'en reproduit-il quelque léger souvenir, sensible à peine à l'œil le plus exercé. Ces souvenirs, d'ailleurs, dis paraissent en les éloignant soigneusement du troupeau, c'est-à-dire en ne livrant pas à la reproduction les mêles et les femelles chez lesquels on les a remarqués. Ceci s'appelle fixer une race, en lui donnant de jour en jour la faculté plus prononcée de se reproduire d'une manière parfaitement identique, avec des caractères très bien tranchés.
Tel a été tout notre secret ; secret toutefois dont nous n'avons fait mystère à personne, et que nous avons dévoilé dans chacune ses déclarations qui sont demandés lors des divers concours de Poissy et de Versailles. Aussi ne comprenons-nous pas l'insistance avec laquelle on a signalé, malgré nos réclamations, nos animaux lors de la proclamation des prix, et dans les documents imprimés, comme étant le résultat d'un croisement Dishley-Kento-Berrichon. Il n'y avait cependant pas une goutte de sang Dishley dans leurs veines. On a mis une égale obstination à ne vouloir pas les considérer comme une race nouvelle, formant souche, et se reproduisant avec l'intégralité de ses caractères. A la bonne heure ! nous n'avons aucune objection à faire à cela, et nous cherchons à imposer à personne notre manière de voir ; mais il ne fallait pas, pour être juste, faire honneur aux Dishley d'un succès qui ne leur était pas dû. Si on ne voulait pas qualifier les vainqueurs en raison du lieu de leur origine, et si l'on tenait à les signaler comme résultat d'un croisement ordinaire, il convenait de les désigner sous le nom de Kento-Solognots-Berrichons-Tourangeaux-Mérinos. Mais laissons ces dénominations erronées ou compliquées, et revenons à notre race, que nous prierons nos lecteurs de continuer à appeler du nom le plus euphonique de la Charmoise.
Nous avons vu précédemment combien il était important de ne pas donner aux nouveaux animaux une proportion de sang anglais plus forte que celle de 50 %, si on voulait leur conserver le tempérament français qui convient aux circonstances au milieu desquelles ils sont appelés à vivre. La race de la Charmoise, ne dépassant pas cette proportion, conserve la rusticité d'une race française pure ; les agneaux s'élèvent avec la même facilité que ceux d'une race indigène quelconque, et ils supportent sans faiblir le premier été, si redoutable aux bêtes anglaise. Ils ne paraissent, ni alors ni plus tard, souffrir, plus que les races indigènes, de la chaleur, du hâle et de la sécheresse.
Les mères auxquelles on a confié le germe anglais à reproduire avaient été formées elles-mêmes d'individus empruntés à des races généralement petites, et douées des qualités qui sont assez ordinairement l'apanage des animaux de petite stature, finesse, petitesse relative de la tête et de la charpente osseuse, sobriété. Les mérinos seuls n'avaient pas ces qualités précieuses, mais ils ne figuraient que pour 20 % dans les mères, et par conséquent pour 12,5 % seulement dans la race nouvelle ; et le petit désavantage apporté par eux, sous les rapports de la charpente osseuse, de la viande et de la graisse, se trouvait compensé sous celui de la toison, dont nous parlerons plus bas.
Faisons observer ici que, dans la formation d'une race, il de beaucoup préférable de se servir de brebis empruntées à diverses petites races ayant les qualités ci-dessus désignées, qu'à des races fortement charpentées, osseuses, grossières, dévorantes, telles que celle du nord et de l'ouest de la France, que nous, etc....
 

p. 188-195
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
QUALITÉS DES MOUTONS DE LA CHARMOISE.
.
p. 273-275
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
L'HIVERNAGE POUR L'ALIMENTATION DES MOUTONS.

p. 321-327
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
DES CHOUX POUR L'ALIMENTATION DES MOUTONS.

p. 369-370
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
DE LA FÈVE POUR L'ALIMENTATION DU MOUTON.

p. 399-403
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
DU MAïS POUR L'ALIMENTATION DU MOUTON.
 

1851

Eloge par J-B BIOT

Journal des Savants. Année 1851. Paris.
p. 386-399
Premier article sur l'ouvrage de Malingié
p. 462-474
Deuxième article sur l'ouvrage de Malingié

par M. Jean-Baptiste B. BIOT (1774-1862) de l'Institut, Académie des sciences, et membre libre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; physicien, astronome et mathématicien français, pionnier de l'utilisation de la lumière polarisée pour l'étude des solutions.

Ouvrage de Malingié :

Considérations sur les bêtes à laine au XIXe siècle, et notice sur la race Charmoise, qui a remporté pendant ces dernières années les premiers prix, aux concours de Poissy et de Versailles, par M. Malingié-Nouel, propriétaire-directeur de la ferme-école de la Charmoise, etc. 1 vol. in-8° de 80 pages, avec trois planches, lithographiées par Soulange-Teissier, d'après les dessins de Mlle Rosa Bonheur. A la Librairie agricole de la Maison Rustique. Paris, 1851.

 

 

1841-1851

Création de la race de LA CHARMOISE

Journal des Savants. Année 1851. Paris. Imprimerie nationale. M DCCC LI [1851].
M. BIOT, de l'Institut, Académie des sciences, et membre libre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Extrait :
p. 466-468
Ces premières expériences de M. Malingié lui avaient donc appris ; qu'en alliant des béliers anglais de race pure avec nos brebis indigènes, il fallait, de toute nécessité, s'arrêter au premier degré de croisement [F1] pour obtenir des animaux viables [acclimatés], et qu'il y eût quelque profit à élever. Mais ce fait avait pour lui des conséquences fort décourageantes. L'efficacité du croisement unique était fort restreinte dans les individus où elle était le plus sensible, et elle était comme nulle sur le très grand nombre des autres. Il aurait été à peu près inutile de se mettre en frais, pour n'obtenir qu'une amélioration si insignifiante et si chanceuse. A la vérité, en isolant les individus déjà à moitié améliorés, les croisant entre eux, et purifiant de génération en génération leurs produits successifs, comme avait fait Bakewell et sir Richard Goord, on aurait pu concevoir théoriquement l'espérance d'en dériver à la fin une nouvelle race [F1>F2>F3....Fn] ; meilleure que les indigènes, et acclimatée comme elles. Mais outre les avances de fonds considérables, qu'une pareille opération exige, et qui la mettent chez nous, hors de la portée des particuliers, l'influence du sang des mères, dans les produits, se montrait trop puissante, pour qu'il ne fallût pas employer beaucoup d'années à l'éteindre, si toutefois il était possible de la faire disparaître assez complètement pour qu'on ne fût pas exposé à le voir revenir et reprendre le dessus. Acculé dans ces difficultés qui le désespéraient, M. Malingié s'avisa d'un moyen qui le mit immédiatement hors d'affaire ; et il le dut à la combinaison intelligente de deux résultats physiologiques, déjà constatés isolément, mais que l'on n'avait pas encore fait sciemment concourir. Une race quelconque d'animaux domestiques est d'autant plus difficile à modifier, par son croisement avec d'autres, que son type propre est plus anciennement établi [fixé ; homozygotie] ; voilà le premier point. Le second, c'est que à égalité d'ancienneté de ce type, l'efficacité du mâle pour opérer la modification, est d'autant plus grande, qu'il est lui-même dans da race, individuellement mieux constitué d'un sang plus pur. Les béliers Goord, que M. Malingié avait conservés, ne laissaient rien à désirer, sous ces derniers rapports. Ils avaient même, pour des croisements, un grand avantage sur ceux de cette race que l'on aurait pu tirer immédiatement d'Angleterre ; car, bien qu'aussi beaux, aussi forts, et possédant toutes les qualités de ceux-là, ils appartenaient à une deuxième génération, issue d'un troupeau primitif, que M.  Malingié avait entretenu, et maintenu artificiellement, avec tant de frais, à la Charmoise. Ils y étaient nés ; par une exception rare, leur croissance s'y était accomplie sans accident ; leur constitution s'y était développée au milieu des vicissitudes du climat, non seulement sans déchoir, mais sans qu'ils présentassent aucune différence avec leurs ancêtres. En un mot, c'étaient des béliers Goord devenus indigènes. D'après le fait général que j'ai d'abord rappelé, pour donner à ces précieux animaux le plus haut degré d'influence possible dans un croisement, il ne fallait pas les appareiller avec des brebis appartenant à des races profondément foxées, comme les Mérinos, par exemple, dont l'origine se perd dans les siècles, ou même comme celles du centre du Berry, de la Sologne, de la Beauce, qui, sans être probablement aussi anciennes, offrent néanmoins des types parfaitement distincts entre eux, et nettement caractérisés. Mais, sur les limites de ces provinces, où les troupeaux ont dû occasionnellement se rencontrer, et s'allier avec ceux des provinces voisines, on trouve des animaux de sang mêlé, dans lesquels les caractères spéciaux sont affaiblis. Parmi eux, Malingié a choisi les individus que leur conformation éloignait le moins de l'aptitude à l'engraissement qu'il voulait leur faire acquérir. Il les a pris de taille médiocre ; arrondie, plutôt qu'élancée ; à membrure fine, plutôt que fortement osseuse. Ce partage fait, il les a croisés avec d'autres métis, choisis dans la même intention, sur les confins de la Beauce et de la Touraine, où les races natives ont été aussi quelque peu alliées aux Mérinos. Cette fusion lui a donné des brebis participant des quatre races, Solognote, Berrichonne, Tourangelle, et Espagnole [Mérinos] ; n'ayant aucun caractère prononcé ; sans fixité, sans grand mérite intrinsèque ; mais conservant la rusticité qui leur était commune ; habituées aux vicissitudes de notre climat et aux conditions d'existence de nos troupeaux français ; et n'apportant désormais dans la formation des animaux qu'on voulait leur faire produire, aucune disposition spécifique, à cause de la promiscuité des types qui la composaient. De sorte que l'influence du sang paternel qu'on y infuserait, par des mâles étrangers de race pure, devaient y devenir plus promptement et plus fortement dominante, que si l'on eût mêlé ce même sang à des types très distincts.
Ce fut en effet ce qui arriva. Le premier croisement de ces brebis métis, avec des béliers Goord, de la Charmoise, eut lieu en 1841. Les agneaux nés au printemps de 1842, présentaient déjà tout l'ensemble des caractères de la race anglaise ; offrant à peine, dans un petit nombre, quelques traits des mères dont ils étaient issus. La même opération (F1 : bélier New-Kent X brebis métis] réitérée d'année en année, jusqu'en 1851, sur ces mêmes brebis indigènes, donna constamment des résultats pareils. Mais une autre expérience encore plus importante fut entreprise et suivie simultanément. Les béliers et brebis provenus du premier croisement [F1], s'étaient élevés avec facilité, comme des animaux indigènes, et ils étaient devenus adultes en 1843. Au mois de septembre de cette même année, on les croisa entre eux, en n'excluant que le très petit nombre d'individus qui semblaient garder quelques traces d'origine française. Cette fois la transformation se trouva complète, et générale. Les animaux provenus de cette alliance toute indigène [F2], née en 1844, étaient des Goord perfectionnés et acclimatés. Tout au plus, un œil exercé pouvait-il soupçonner dans quelques rares individus, un souvenir éloigné des mères françaises. Ces croisements, en dedans [in and in], furent continués depuis avec les mêmes soins, jusqu'en 1851 [F2 > F3 > F4 > F5 > F6 >F7], c'est-à-dire pendant sept années consécutives avec une invariable constance dans les résultats. Tellement qu'aujourd'hui [1851], dans ce troupeau entièrement français, on voit parfois des individus, ayant non seulement le port, la constitution, le lainage, mais jusqu'à des marques spéciales qui distinguaient quelques-uns de leurs ascendants anglais de race pure. Celle-ci est donc désormais ce qu'on appelle fixée, c'est-à-dire qu'elle perpétuera indéfiniment dans sa propre variété actuelle, si l'on n'y mêle pas de sang étranger. Tout en la formant, et la perfectionnant ainsi, M. Malingié a continué jusqu'à cette année de croiser des béliers Goord primitifs, avec des brebis de races indigènes mélangées, qu'il avait triées et préparées, pour y infuser le sang anglais. Mais cette opération parallèle à l'autre, est maintenant arrivée à son terme. Car le troupeau de la Charmoise se trouvant amené aujourd'hui à un effectif de 500 brebis pures supérieurs plutôt qu'inférieures aux New-Kent anglais, il y aurait de quoi en approvisionner toute la France.
 

1851

Considérations sur les bêtes à laine au XIXe siècle, et notice sur la race Charmoise, qui a remporté pendant ces dernières années les premiers prix, aux concours de Poissy et de Versailles, par M. Malingié-Nouel, propriétaire-directeur de la ferme-école de la Charmoise, etc. 1 vol. in-8° de 80 pages, avec trois planches, lithographiées par Soulange-Teissier, d'après les dessins de Mlle Rosa Bonheur. A la Librairie agricole de la Maison Rustique. Paris, 1851.

1851

Le comte Conrad de GOURCY visite La Charmoise

Notes extraites d'un voyage agricole dans l'Ouest, le Sud-Ouest, le Midi et le Centre de la France, et le Nord de l'Espagne, exécuté par M. le comte Conrad de Gourcy, Librairie d'agriculture de Mme Bouchard-Huzard, Paris 1851, 84 pages, Cote A239

1851

BAKER Alan R. H., Farm Schools in Nineteenth-Century France and the Case of la Charmoise, 1847-1865. The Agricultural History Review, Vol. 44, N° 1 (1996), p. 47-62

p. 51
"Experienting with selective breeding, Malingié had by 1844 produced a new breed, the Chamoise, the result of cross-breeding pure New-Kent rams [béliers] with cross-bred ewes [brebis]  (themselves a balanced cross of local ewes from the Sologne, Berry and Touraine, and of Mérinos). By then in-breeding the new, cross-bred rams and ewes Malingié established what he claimed was a new, fixed breed and by 1851 he had a flock [troupeau] of 500 such Charmoise ewes."

1852

Journal d'agriculture pratique. Troisième série. Tome IV. Janvier à Juin 1852.
p. 341
Concours national de Poissy (7 avril 1852)
La race ovine était nombreuse, et présentait une qualité supérieure dans son ensemble à l'exposition dernière. On comptait 46 lots formant ensemble 920 têtes ; ils se répartissaient ainsi :


1re Classe. - Animaux de 24 mois au plus : Sept lots, ensemble... 140 têtes.
2e Classe. 1re catégorie. - Moutons mérinos et métis mérinos ; Treize lots, ensemble... 260 têtes. 2e catégorie. - Grosses races à laine longue : Quinze lots... 300 têtes. 
3e Classe. -Petites races à laine commune : Onze lots... 220 têtes.
Total : 920 têtes.


Les animaux se classaient ainsi suivant les races :

Métis mérinos (11 lots) : 220 têtes
Dishley mérinos (6 lots) : 120 têtes
Anglo-artésiens (5 lots) : 100 têtes
Dishley-berrichons (4 lots) : 80 têtes
Berrichons anglais (4 lots) : 80 têtes
Solognots (3 lots) : 60 têtes
Berrichons (1 lot) : 20 têtes
Mérinos (2 lots) : 40 têtes
Mérinos Mauchamp (2 lots) : 40 têtes
La Charmoise (1 lot) : 20 têtes
Races diverses (artésienne, normande, south-down, berrichonne, etc. (7 lots) : 140 têtes


MM. Malingié, Lupin, de Bonnival, Pluchet, Crespel-Pinta, Lachenille; Bella (école de Grignon), Desmoutiers, étaient les principaux concurrents. Nous avons vu avec plaisir M. Malingié recevoir le premier prix des jeunes bêtes et remporter ainsi une récompense bien méritée. Ce jugement sera confirmé certainement par tous nos lecteurs qui ont eu sous les yeux son excellent travail sur la race ovine.
Dans la classe des mérinos et métis, les régions du Nord et du Pas-de-Calais ont battu pour la première fois peut-être Seine-et-Oise et Seine-et-Marne. La Brie et la Beauce auront à prendre une revanche au prochain concours.

1852

Concours national de Versailles

3 au 8 mai 1852

Journal d'agriculture pratique. Troisième série. Tome IV. Janvier à Juin 1852.
p. 434-435

Nombre de béliers ayant concouru depuis trois ans : 1850 (57), 1851 (103), 1852 (208)

Race mérinos pure.

1er prix : 800 fr., bélier mérinos âgé de 30 mois, à M. Montenot, à Nesles (Côte-d'Or).
2e prix : 600 fr., bélier mérinos âgé de 30 mois, à M. Moquet, à Brassoir (Oise).
3e prix : 500 fr., bélier mérinos âgé de 16 mois, à M. Hutin, à Montron (Aisne).
4e prix : 400 fr., bélier mérinos âgé de 17 mois, à M. Conseil, à Oulchy-le-Château (Aisne)
5e prix : 300 fr., bélier mérinos âgé de 30 mois, à M. Dutfoy, à Eprunes (Seine-et-Marne).
Mention honorable : M. Dumont, à Morienval (Oise), pour un bélier mérinos âgé de 30 mois.
Mention honorable : M. Achille Maitre, à Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) , pour un bélier mérinos âgé de 40 mois.


Métis-mérinos


2e prix : 300 fr., bélier mérinos mauchamp âgé de 17 mois, à M. Guillemot, à Connantre (Marne).
3e prix : 200 fr., métis mérinos âgé de 19 mois, à M. Chopin, à Somme-Brionne (Marne).


Races étrangères à laine longue pures.


1er prix : 6 000 fr., bélier anglais âgé de 12 mois, à M. de Bretonnière, à Colleville (Mayenne).
2e prix : 500 fr., bélier dishley âgé de 12 mois, à M. Poutrel, à Bavent (Calvados).


Races étrangères à laine courte pures.


2e prix : 500 fr., bélier south-down âgé de 36 mois, à M. Ponsard, à Omey (Marne).


Races ou sous-races à laine longue, françaises ou provenant de croisements quelconques, non comprises dans les classes ci-dessus.


1er prix : 600 fr., dishley mérinos âgé de 16 mois, à M. Pluchet, à Trappes (Seine-et-Oise).
2e prix : 400 fr., bélier de la Charmoise âgé de 12 mois, à M. Malingié, propriétaire à la Charmoise (Pontlevoy, (Loir-et-Cher)
3e prix : bélier mauchamp âgé de 15 mois, à M. Graux à Mauchamp (Aisne).
4e prix : 200 fr., dishley croisé âgé de 12 mois, à M. de la Bretonnière, à Golleville (Manche).
Races ou sous races à laine courte.
2e prix : 400 fr., à M. Sabatier, à Bourges (Cher).

1852

Journal d'agriculture pratique, de jardinage et d'économie domestique, 1er semestre, 1852.


p. 45-51
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
CONSTRUCTION ET DEVIS D'UNE BERGERIE.

p. 45-51
par MALINGIÉ-NOUEL, Directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher)
VALEUR DE LA PAILLE POUR LES CULTIVATEURS.

 

1852

Le Constitutionnel. Vendredi 23 juillet 1852
AGRICULTURE
La Charmoise
Une nouvelle race de moutons a fait parler d'elle en France, depuis quelque temps. Elle a un nom propre, elle a des ennemis et des envieux, ce qui est toujours flatteur, même pour les bêtes à laine. Mais les honneurs d'un autre genre ne lui manquent pas non plus. Parlons donc de la race Charmoise et du curieux domaine situé dans le Loir-et-Cher où elle a été créée.
Quatre ans de suite, la race Charmoise a remporté dans les concours de Poissy, et à 14 mois, le premier prix de précocité et de graisse sur tous les rivaux présentés, français, anglais, croisés ou purs ; sa laine a obtenu une médaille d'or au dernier concours de Versailles ; la voici installée dans le beau domaine de MM. de Saint-Maur, en Algérie, et l'Ile-de-France, où elle réussit parfaitement. Le prince-Président [Napoléon III], a voulu la voir, et se l'est fait présenter par M. Lezay de Marnézia, ancien préfet de Loir-et-Cher ; un beau diamant est venu exprimer la haute satisfaction du prince, et cent charmoises ont été demandées pour orner le parc de Saint-Cloud. Cette énumération de belles fortunes serait incomplète, si je n'ajoutais que le grave Journal des Savants s'est occupé, lui aussi, de cette race intéressante. Le fait est d'autant plus curieux, que le très savant physicien, auteur du travail en question, y a pris la science agricole à partie, et lui a couvert le visage d'égratignures douloureuses. D'où j’ai tiré cette triple conclusion : que l'honorable M. Biot est un écrivain fort aimable et spirituel ; que les taupes seules sont vraiment dignes de labourer la terre, vu leur état de myopie notoire ; et que la science n'est peut-être science qu'à 10 000 mètres au-dessus de la surface de notre petit globe.
Il y a quinze ans que M. Malingié possède la Charmoise, terre de 440 ha, dans la plaine aride de Pontlevoy. Les mauvais bois et la bruyère qui couvraient la presque totalité de ce sol improductif, avaient séduit l'agriculteur du Nord. Il y apporta, je ne dis point sa science, puisqu'il est convenu qu'on ne doit pas savoir l'agriculture pour faire de la bonne agriculture, mais en me servant d'un terme adouci, M. Malingié vint à la Charmoise avec des connaissances réfléchies et raisonnées dont on se moqua tout d'abord aux alentours, dès qu'on le vit à l'oeuvre. Dix après, en 1847, le comice de Montrichard ouvrait une souscription à 25 centimes, pour offrir une médaille d'or à M. Malingié, son président, lequel avait fait de la Charmoise un magnifique domaine rural, et, par cet heureux exemple, transformé toute l'agriculture du canton. Huit-cent personnes souscrivirent, et treize maires, revêtus de leur écharpe, présentèrent ce superbe témoignage de reconnaissance. Depuis que les propriétés si remarquables du noir animal sur les défrichements de bruyères sont connus, M. Malingié a défriché 900 ha de mauvaises terres, à l'Arâtrie, entre Montrichard, Montrésor et Saint-Aignan. Il y cultive le colza, même en première récolte ; il en avait 110 ha, cette année, qui donnent 20 à 25 hl. Lorsque l'effet du noir (noir animal) est produit, les meilleures terres sont mises en culture réglées ; le reste est converti en bois de bouleau et de châtaignier. La première de ces essences protège la venue de la seconde, qui reste ensuite seule maîtresse du terrain, et se vend avec profits aux vignerons du voisinage.
Avant d'entrer dans la bergerie de la Charmoise, il est bon de passer par une vigne de deux hectares, plantée en côt, auvernat et pineau champenois ; c'est la première que j'ai vue sur un terrain positivement drainé, terrain abominable. Or, les sols abominables ne sont bons qu'a planter de la vigne, et, en conséquence, à payer un gros impôt foncier. Cette vigne donne un vin très coloré, comme tous ceux de la contrée ; mais il a du goût, quelque sève, et, en vieillissant, il lui arrive un fort joli bouquet. On en conviendra, c'est un chef-d'oeuvre pour le cultivateur flamand qui se permet de telles libertés près des vignobles de la côte du Cher, immense fabrique de couleur noire, laquelle avec une pièce, convertit sept pièces de vin blanc en admirable vin rouge ou bleu de Paris.
Il y a aussi un grenier très curieux, qui contient le plus de blé possible dans le plus petit espace possible. C'est une caisse à dix compartiments, en bois de peuplier, ayant 4 m de hauteur, sur largeurs variables, mais de mesure métrique, de façon à savoir toujours ce que contient chaque division. On y loge 2 500 hl de blé. Un tube de fer-blanc, ajusté à la trappe du fond, laisse couler le grain dans un récipient inférieur, d'où une roue à godets le reporte au sommet de la caisse, et le restituer à son compartiment. Deux bambins, aux moments perdus, se livrent à cette besogne, qui n'a pas l'air de les fatiguer beaucoup. Voilà donc du blé qui n'est plus en tas éparpillé ; le voici à l'abri des influences atmosphériques, de la poussière, des rongeurs, des charançons, et même des bipèdes. Le bon grain non remué s'y conserve excellent ; avarié, le mouvement fréquent et rapide l'améliore et lui donne un meilleur aspect. Je recommande ce silo aérien aux amateurs de silos et à tous ceux qui s'épouvantent de la déperdition très considérable des céréales dans le grenier vulgaire.
Lorsqu'on arrive à la Charmoise par Pontlevoy, on remarque à gauche un hangar immense et très élevé, qu'entoure, sur une surface de 4 ha, un fossé profond, avec palissades inclinées en dehors. Que-ce que cela ? un camp retranché ? un block-haus ? Mon Dieu oui. Le troupeau y broute, y rumine, y dort en paix, en plein air, à l'anglaise, n'ayant souci des loups embusqués dans la forêt voisine de Montrichard, où ils passent fièrement à côté du voyageur, entre chien et loup, c'est-à-dire à ce moment de la soirée où il est difficile de distinguer à laquelle des deux races on peut avoir affaire. La Charmoise n'a point de prairies naturelles ; la vacherie n'y donnait aucun bénéfice ; on l'a donc hardiment supprimée. Quel scandale ! point de vaches ! Mais le laitage ? - On l'achète plus économiquement aux voisins - Et le fumier ? - Ceci est autre chose. On a 8 chevaux en permanence, plus 4 bœufs qu'on occupe pendant 3 mois par an, après quoi ils se vendent avec profit quand on leur a mis un peu de viande sur le corps. On a des composts formés de la boue des chemins et de pailles de colza piétinées. On a enfin 1 500 moutons ; ce qui, tout calcul fait, équivaut à une tête de grand bétail par hectare, la meilleure de toutes les conditions de culture, si l'on y ajoute les tourteaux et une forte dose de chair sèche et pulvérisée. Voyons le troupeau.
On sait la peur terrible qu'inspirent les laines d'Australie de ce côté-ci du monde. J'ai vu du drap australien, et ce n'est vraiment pas trop mal fait pour du drap des antipodes. Plusieurs frémissent à l'idée que quelque jour l'Australie ferait faire en Europe des distributions immenses et gratuites de pantalons, paletots et redingotes tout confectionnés par la philanthropie locale. Mais l'or australien a dérangé les calculs et troublé la spéculation ; pas une brebis n'est tondue cette année faute de doigts pour conduire la cisaille. Cependant, M. Malingié, toujours très craintif à l'endroit des laines d'Australie, s'est demandé quelle race il adopterait pour la Charmoise. Les races beauceronne, solognote, ou berrichonne ne convenaient point à cet agriculteur progressif ; ni les mérinos, ni les dishleys, ni leur croisement ne lui allaient non plus, pour une multitude de motifs trop longs à énumérer ici. Il songea aux moutons de Kent, si bien améliorés par Richard Goord. Il en alla chercher en Angleterre, en ramena à grands frais, les multiplia avec bonheur, et, à force d'obtenir des..... découragements, il se défit de son troupeau, et ne garda que les béliers d'élite.
Ce fut alors que M. Malingié songea à créer une nouvelle race française, en croisant le New-Kent avec les meilleurs brebis des races locales qu'il avait sous la main. Mais le jeune sang anglais était toujours dominé et à peu près effacé par le vieux sang solognot, berrichon et beauceron. Le temps, les efforts, les soins, l'argent furent perdus, il y eut échec complet, et c'est ici que brille du plus vif éclate la patiente ténacité de cet homme de fer. Il s'avisa d'un procédé qui devait le conduire à la victoire. Il se mit à découdre, défixer ses vieilles races, en les croisant l'une avec l'autre. Rajeunis, confondues par ce procédé original, puis alliées aux New-Kent, elles donnèrent finalement la race actuelle, robuste, sobre, d'une grande perfection de formes, précoce quant à l'engraissement, avec viande fine et savoureuse, et laine à peigne se vendant bien. Je lui trouve l’œil plus vif et intelligent que ne l'a d'habitude la race ovine, si brute et obtuse en général. C'est à l'unanimité que les jurys couronnent ces superbes animaux, et, jusqu'ici, aucun reproche, que je sache, ne leur a été adressé ; mais le diable n'y perd rien.
La plus grande preuve d'habilité que Bakwell, Richard Goord et les Collins me paraissent avoir donnée, c'est de n'avoir point fait leur dishley, leur New-Kent et leur durham de ce côté-ci du détroit ; ils n'y eussent trouvé ni l'appui ni les sympathies qui les ont aidés puissamment à vaincre de grandes difficultés. L'oeuvre de ces braves gens était à peine achevée qu'on se disputait leurs premiers produits. En France nous n'avons pas de ces vivacités approbatrices ; le doute, sinon la malveillance, accueille toujours ce qui est nouveau en agriculture : un doute opiniâtre et dur, qui, pour toute raison, branle la tête, et dit aux moutons de la Charmoise, par exemple : Vous n'êtes pas une race fixée [voir André Sanson]. - On oublie qu'il n'y a pas de date précise pour la fixation d'une race quelle quelle soit. Cette fixité n'existe même jamais pour aucune et d'une manière absolue, puisque toutes peuvent rapidement dégénérer de leur beauté première dans de mauvaises conditions et sous un régime maladroit. 
A ce compte, les races de moutons anglais ne sont pas fixées, car elles n'ont pu réussir dans les pays où elles ne se trouvaient point entourées des circonstances au milieu desquelles on les a formées et perfectionnées. Parvint-on en France à la maintenir dans toute leur intégrité, et cela s'est vu à la Charmoise même pour les New-Kent, le profit serait encore au-dessous des frais. La vérité vraie, en matière semblable, est qu'une race se trouve constituée lorsque, pendant plusieurs générations, établies sur une grande échelle, on la voit maintenir fidèlement son type, et reproduire exactement l'ensemble des qualités de forme et d'aptitude qui la distinguent. La fixité ne peut s'entendre ici que de l'identité entre les descendants et les ascendants. Or, l'homogénéité des charmoises est chose frappante pour l'observateur le moins attentif ; personne ne s'y est mépris dans les concours. Dans le troupeau nombreux de la Charmoise, comme à Rambouillet, comme partout ailleurs, qu'il s'agisse de chevaux, de taureaux, de moutons, de porcs ou de volailles, on peut donner la préférence à des sujets plus magnifiques, mais le cachet est assez profondément imprimé sur tous, pour que nous puissions nous féliciter désormais d'avoir une très belle et très bonne race de plus, parfaitement en rapport avec les besoins de la consommation actuelle. Ne marchandons pas avec le mérite réel, ce serait injustice ; ne chicanons pas le bonheur qui nous vient, c'est maladroit.


LOUIS LECLERC.
 

1852

Excursions agricoles faites en France en 1867 suivi de notes agricoles diverses de lettre et rapports par Le Comte Conrad de Gourcy. La Maison Rustique, Paris 1869, 579 pages, Cote A251
p. 492-495
Extrait d'une lettre de F. DE VAULX (Les Morets, par Saint-Gérand-le-Puy, Allier), du 24 janvier 1868
"C'est seulement en 1852 que nous avons introduit les moutons dans nos exploitations ; à cette époque, un agneau et une agnelle étaient ramenés de la Charmoise au prix de 250 fr et l'année suivante, nous demandions à M. Malingié deux brebis de plus pour élever à meilleur compte les reproducteurs qui devaient améliorer nos petits troupeaux de brebis choisies à Crevan [près de la Châtre] et en Berry.
Vers 1863, nous achetions cinq brebis Southdown chez M. le comte de Bouillé, au prix de 105 fr la tête, et un bélier de même race à M. Henri Michel au prix de 100 fr.

1853

Notes agricoles extraites des divers journaux d'agriculture anglais , par M. le comte Conrad de Gourcy, Imprimerie et Librairie d'agriculture et d'horticulture de Mme Vve BOUCHARD-HUZARD, Paris 1853, 76 pages, Cote A240

p. 28
- Concours de Versailles. - M. Malingié avait 7 béliers de la race de la Charmoise ; il n'a eu qu'un second prix de 300 fr., et on ne l'a pas donné à un de ses plus beaux béliers, il s'en faut. Ses bêtes étaient fort belles, elles ont des toisons tassées, mais n'ayant ni la finesse ni le lisse des toisons des troupeaux Mérinos du Dishley. M. Pluchet avait exposé 5 béliers de son troupeau dérivé d'un croisement Mérinos-Dishley, composé de 5/8 Mérinos et 3/8 Dishley : ses bêtes sont plus élevées que celles de M. Malingié ; leurs formes ne sont pas, je pense, aussi bonnes, mais il a de fort belles toisons qui se vendent comme de fort beau métis Mérinos, et ses animaux prennent fort bien la graisse à 15 mois.
M. Yvart fait grand cas de ce dernier croisement, qui se perpétue depuis une dizaine d'années sur lui-même. Il estime on ne peut plus les carcasses du troupeau de la Charmoise mais leur reproche leurs toisons. Il fait grand cas des troupeaux Mérinos de M. Achille Maître, de Châtillon (Côte-d'Or), et de M. Conseil, propriétaire à Oulchy-le-Château, et encore d'un troupeau Mérinos des environs de Sainte-Menehould dont j'ai oublié le nom, mais dont les toisons de brebis se vendent 13 fr et dont les moutons pèsent encore 20 kg. Il trouvait très bon les taureaux de M. Salavat [Loir-et-Cher] et ceux de M. Tachard.

p. 31-32
- Concours de Poissy. - M. Malingié a exposé deux lots de 20 moutons de la race de la Charmoise : il a obtenu, pour le premier, dont l'âge est de un an, le premier prix des jeunes moutons, qui est de 800 fr ; il les a vendus à un boucher 108 fr la paire, après qu'ils ont été tondus. Le second lot, qui avait deux ans, a eu un prix de 400 fr, et il s'est vendu 117 fr la paire, après la tonte.
M. Lupin, qui avait aussi deux lots âgés de 15 mois, a obtenu, pour les Dishley-Mérinos, une prime de 300 fr. Les Dishley-Mérinos n'ont pas été primés, quoique fort remarquables. Les premiers, en laine, ont été vendus 40 fr la pièce, et le second l'ont été à 30 fr, aussi avec leur laine.
M. Pourtalès avait un lot de Dishley-Crevants, qui s'est vendu, en laine, 42 fr ; il a eu le troisième prix des jeunes moutons, 600 fr.
M. Pluchet avait un lot de Dishley-Mérinos, du même âge que les précédents, qui étaient fort gras ; il les a vendus 50 fr la pièce; et les toisons ont été vendues 11 fr par le boucher. Ces bêtes ressemblaient assez à des Mérinos, et leur laine était belle. M. Pluchet vend les toisons de son troupeau croisé de 8 à 10 fr la pièce.

 

1854

Journal d'Agriculture pratique. 4e série, Tome II. Juillet à Décembre 1854.
p. 67-69

RACE OVINE DE LA CHARMOISE

Fig 26. Brebis de la race de la Charmoise qui a remporté le prix des races diverses au Concours de Paris, appartenant à M. Malingié fils, directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher). - Longueur 0,94 m, hauteur 0,60 m, largueur de poitrine 0,49 m.

Lettre de M. FAUVELLE, Cultivateur à Beaumanoir-Rémi (Oise) [commune de REMI près de Compiègne, domaine de Beaumanoir]


Monsieur le Rédacteur,
Malgré la répugnance que j'éprouve, comme la plupart des cultivateurs, à livrer mes réflexions à la publicité, deux choses m'ont décidé à vous envoyer ce petit article :
Le désir de payer, comme soldat de la grande armée agricole, ma dette personnelle, en faisant connaître une race que je crois appelée à un immense avenir. 
Le sentiment de reconnaissance que j'éprouve pour celui qui a créé cette race : je veux parler de M. Malingié.
En prenant une exploitation rurale, j'avais le dessein bien arrêté de suivre les préceptes de nos grands maîtres agricoles, des praticiens justement vantés du département du Nord ; préceptes qui consistent à multiplier, autant que possible, les plantes fourragères pour nourrir un nombreux bétail ; car, de tout temps et partout, l'abondance des récoltes a toujours été en raison directe de l'abondance des fumiers. Dans notre contrée, c'est le mérinos, plus ou moins pur, qui peuple la plupart de nos fermes ; or, en présence de l'avilissement, qui va chaque année croissant, du prix des laines, nous produisons le fumier à un prix exorbitant. Sept à huit livres de laine en suint, voilà ce que donne en moyenne le mérinos ; on ne peut espérer le livrer à la boucherie avant la quatrième année au moins, et, à cette époque, ceux seuls qui veulent le pousser à un état d'engraissement avancé savent ce qu'il en coûte. Quatre ou cinq mois d'une nourriture abondante et substantielle sont nécessaires, et encore il en reste toujours une partie rebelle à tous les efforts. J'en étais là, bien embarrassé sur la marche à suivre, quand j'eus la connaissance de la race Charmoise, par le travail de M. Malingié, publié dans votre Journal. Je me rendis, au mois de septembre 1852, chez M. Malingié, et là je pus voir de mes propres yeux que tout ce qu'avait écrit ce savant agronome était amplement justifié par ce que je voyais. J'achetai un bélier, et, au mois de février suivant [février 1853], je fis l'acquisition de 20 agnelles d'un an et d'un second bélier. Mon précieux troupeau arriva sans encombre à ma ferme. J'entourai de soins assidus des bêtes qui m'avaient coûté assez cher, et sur lesquelles je fondais de grandes espérances. Je ne tardai pas, au bout de 3 à 4 semaines, à m'apercevoir que ces soins minutieux étaient inutiles ; mes nouveaux moutons, non seulement s'entretenaient mieux mieux que la race du pays, mais il mangeaient moins délicatement, avec beaucoup plus d'avidité, sans faire comme nos métis, qui, soit qu'ils mangent en bergerie, soit qu'ils pâturent, flairent de droite et de gauche avant de se décider à desserrer les dents. Mes nouveaux hôtes, débutant sous de si favorables auspices, furent mis tout simplement avec des métis de 3 ou 4 ans, et reçurent la ration commune, qui consiste en paille, trèfle et sainfoin. C'était déjà un premier terme de comparaison, car nos métis, non seulement reçoivent la première année une abondante provision d'avoine et de son ; mais la deuxième année, à la fin du parc, il faut de nouveau, pendant 4 ou 5 mois, leur rappeler ce cher grain d'avoine, sans qu'ils aient encore pour cela une mine bien florissante. Nos Charmoises supportèrent victorieusement l'épreuve ; mises au parc vers le 20 mai, elles s'y comportèrent tellement bien, qu'à la mi-novembre, au moment de rentrer à la bergerie, elles avaient atteint un état d'engraissement assez avancé. Pendant 5 semaines environ après sa rentrée jusqu'au moment des grandes neiges, le troupeau, recevant une ration de paille le matin; allait l'après-midi ramasser sur place les collets coupés et les feuilles demi fanées des betteraves qu'on avait voiturées.
J'ai omis de dire qu'au commencement de septembre mes jeunes bêtes, ainsi que mes brebis métisses, avaient été saillies par mes béliers Charmoise. A cause de cette circonstance, et aussi en considération de leur extrême jeunesse, puisqu'elles n'avaient à cette époque que 22 mois, elles reçurent fin décembre deux bottes de féveroles en surplus de la ration commune aux autres brebis. L'agnelage commença en février. Pour éviter toute confusion, elles furent mises à part jusqu'à ce que le dernier agneau fût venu. Je dois dire en passant que la race du pays ne donne son premier agneau qu'à trois ans ; si on la soumettait, comme les Charmoises, à cette dure épreuve, un an plus tôt, je crois qu'il en resterait la moitié en chemin. Aujourd'hui, 10 avril, mes agneaux Charmoise ont à peine deux mois en moyenne ; ils sont mêlés, comme leurs mères, au reste du troupeau ; et, malgré la grande amélioration apportée par le sang des béliers Charmoise dans mes métis-mérinos, on les reconnaît aussitôt à la beauté de leurs formes, à leur vaste poitrine, à leur dos large et droit, à leur tête et leurs extrémités ténues, à leur corps parfaitement cylindrique, et surtout à leur état bien plus grand d'embonpoint. Je dois dire cependant que, comparativement aux extraits de notre race, ils naissent très petits, probablement à cause de la petitesse de leur système osseux ; mais au bout de 15 jours, 3 semaines, ils prennent rapidement un grand développement, et on bientôt surpassé leurs voisins.
Pour 3 de mes 20 agnelles, le saut a été infructueux ; ces insuccès, dû peut-être à leur état d'embonpoint, sera à vérifier de nouveau dans la suite ; on conçoit que le remède au mal serait on ne peut plus facile. M. Malingié a dit quelque part que, dans une culture où les fourrages seraient abondants, on pourrait, la deuxième année, arriver avec sa race à un résultat économique tel, qu'il supprime les frais, toujours grands de l'engraissement. Les trois bâtes mêlées au reste du troupeau justifient pleinement, par leur parfait état d'engraissement, les prévisions du savant éleveur.
Je n'ai pas encore parlé de la laine : mes 20 agnelles m'ont donné en moyenne 4,10 kg de laine ; ce résultat, qui pourra surprendre et qui m'a surpris, je ne crois pas l'obtenir les autres années, car M. Malingué fixe la moyenne des toisons à 2,5 kg ; il est vrai que les miennes, à cette tonte, n'avaient pas encore eu d'agneaux ; j'ai vendu mes toisons en suint, rendues gare de Compiègne, 2,30 fr/kg, à M. Cariolle-Baron, filateur à Angers. Un fait à observer, c'est que les bêtes les plus aptes à l'engraissement, comme l'a fait, je crois, remarquer M. Malingié, sont celles dont la toison est le moins lourde. Ces deux qualités, grande aptitude à l'engraissement et poids élevé des toisons, semblent s'exclure. Peut-être cette observation encouragera-t-elle peu nos voisins à adopter la nouvelle race ; en voyant nos Charmoises, leur première exclamation est celle-ci : mais ces moutons donnent-ils autant de laine que les vôtres ? ce qui signifie ; non-seulement nous voulons qu'ils soient plus rustiques que les nôtres, qu'ils s'entretiennent mieux avec moins de nourriture, qu'ils puissent engraisser trois ans plus tôt, qu'ils donnent un rendement de viande net beaucoup plus considérable ; mais nous voulons encore qu'ils ne donnent pas 0,5 kg ou 1,0 kg de laine en moins. C'est toujours l'éternelle question du bœuf de travail et du bœuf d'engrais ; on veut des animaux propres à tout usage. J'excuserais le vieux culte que vous professez pour votre laine si elle avait la même valeur qu'il y a 30 ans (1824) ; alors la laine se vendait bien, vous aviez sur le marché intérieur un débouché sûr ; vous n'aviez pas à subir la concurrence que vous ne pouvez pas soutenir de l'Australie, et bientôt de l'Afrique ; aujourd'hui faites de la viande, puisqu'elle coûte moins à produire, puisque les demandes et par suite les prix s'élèvent de plus en plus ; puisque, par suit du développement de la richesse publique, vous avez devant vous un immense avenir. Vous pouvez avec la race Charmoise faire en une année 30 kg de viande, tandis qu'avec vos métis vous ne pourrez jamais faire plus de 3,5 à 4,5 kg de laine.
Un ancien ministre des finances disait : Faites-moi de la bonne politique, et je vous ferai de bonnes finance ; nous, pourrions dire : Faites-nous de bonnes finances, et nous ferons de la bonne agriculture. Si, au lieu de produire le fumier avec perte, on peut le produire avec bénéfice, le problème du progrès agricole sera résolu ; on voudra faire des engrais de plus en plus : de là augmentation de viande et de blé.
Si ces considérations paraissent mériter l'attention des lecteurs de votre journal, je ferai connaître ultérieurement les nouveaux résultats que j'obtiendrai. M. de Tocqueville, qui est le président et l'âme de la Société d'agriculture de Compiègne, M. Gossin, professeur distingué d'agronomie, qui en est le secrétaire, sont venus encourager notre importation par leur visite à notre troupeau, que le Comice a bien voulu honorer d'une prime et d'une médaille. Beaucoup de cultivateurs l'ont aussi visité à différentes époques, et ont pu juger de leurs propres yeux. Selon moi, la création de la race Charmoise sera l'éternel honneur de M. Malingié.
Puisse ce faible témoignage de reconnaissance, déposé sur sa tombe trop vote fermée, faire bénir sa mémoire et lui donner des imitateurs ! Trop longtemps l'oubli seul a été la récompense des hommes dévoués au bien-être général, des agriculteurs surtout ; espérons que la génération actuelle aura meilleure mémoire.


FAUVELLE, Cultivateur à Beaumanoir-Rémi (Oise) [commune de REMI près de Compiègne, domaine de Beaumanoir]
 

1854

Journal d'Agriculture pratique. 4e série, Tome II. 2e semestre, 1854.
p. 187-190


DE LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE par Eugène GAYOT, Ancien directeur de l'Administration des Haras

A M. Fauvel [Fauvelle], cultivateur à Beaumanoir-Remi (Oise).

Les créateurs de races utiles sont au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. Vous demandez que l'oubli ne soit pas la seule récompense à ceux qui se dévouent au bien-être de tous, et c'est un sentiment de reconnaissance pour un éducateur intelligent, pour le créateur de la race ovine de la Charmoise, qui vous a porté à publier vos premières observations touchant les résultats d'une petite importation d'animaux de cette précieuse race sur un sol nouveau pour elle.
Une seule chose peut sauver de l'oubli le praticien heureux ou capable, qui, durant une courte carrière, - vita brevis, - a jeté les fondements d'une nouvelle race et développé jusqu'à l'utilité, dans une variété née souvent d'un caprice de la nature, les germes d'une aptitude féconde et non encore cultivée ; c'est la continuation de l'œuvre commencée par des successeurs habiles ou dévoués.
Backwell a fait parler de ses devanciers Thomas Gresley et Webster, dont nous aurions certainement tous ignoré les noms s'ils ne se fussent rattachés au sien ; mais la célébrité de Backwell, si réelle déjà de son vivant, eût-elle vaincu le silence de la tombe et serait-elle venue jusqu'à nous si ses émules, si des éleveurs nouveaux ne s'étaient pas disputé l'honneur de le continuer, si des fermiers qui n'avaient pu lui dérober sa pratique n'avaient eu hâte de s'approprier ses travaux pour en tirer avantage, s'ils n'avaient de la sorte sauvé d'une dégénération prompte et certaine l'œuvre grandiose et gigantesque d'un maître ès-arts ? Grâce à ce concours d'hommes envieux, cupides ou dévoués, que le feu des enchères anime, que le désir de monopoliser en leurs mains les fruits d'un long et dispendieux soutient, encourage, excite, qu'une bonne pensée aussi attire et pousse, grâce à cette rivalité d'intérêt et à cette émulation pour le bien, l'œuvre du maître ne sera pas seulement conservée, elle sera dépassée. Le temps achèvera sans efforts, à l'aide d'un peu d'intelligence l'ébauche du génie, et la mémoire d'un grand homme passera à la postérité, par cela seul que ses travaux ont pu être recueillis, par cela seul que les continuateurs ne lui auront pas manqué.
Que seraient devenus les perfectionnements longuement poursuivis et enfin réalisés, chez le cheval de pur sang anglais, si la passion du jeu, di l'amour du lucre - auri sacra fames, - n'avaient pas multiplié dans la spéculative et riche Angleterre les éleveurs de chevaux de noble race, et n'avaient donné des successeurs intéressés à ceux qui, en obéissant les premiers à un sentiment ou à un calcul, avaient obtenu l'un des plus beaux succès de production que l'imagination puisse rêver et caresser ?
La race ovine de Naz, qui a brillé d'un si vif éclat pendant quelques années, ne laisse rien après elle : on ne lui connaît pas un essaim. La voilà morte et enterrée ; mieux que cela, tout à fait oubliée. Pourquoi ? - N'est-ce pas que les manufacturiers ont obtenu des procédés de fabrication les moyens de perfectionnement qu'o avait autrefois exclusivement demandés au savoir de l'éducateur des bêtes à laine ? S'il en est ainsi, les créateurs de la variété mérine dite de Naz n'auront pas de continuateurs. A peine on parlera de celle-ci et de ceux-là, si quelqu'un se fait un jour l'historien de l'élève du mouton en France.
Qui s'occupe aujourd'hui de la précieuse race chevaline, créée avec tant de sollicitude et si parfaitement réussi d'ailleurs, il y a moins de 100 ans, à Deux-Ponts, par le duc Christian ? Malgré ses mérites et son entière appropriation aux besoins les plus pressés de l'époque, elle s'est éteinte sous l'oubli, faute de continuateurs, et le duc Christian serait complètement inconnu s'il n'avait d'autre raison de vivre dans l'histoire. Qui se rappellera jamais la formation de la famille anglo-arabe pure, si heureusement douée et si promptement obtenue au haras de Pompadour ? Malgré son utilité, en dépit de sa bonne influence que les familles équestres qu'elle était appelée à rehausse et à mettre en valeur, un ordre de vente, dicté par un sentiment que d'autres qualifieront plus tard, en a disséminé la première collection, qui ne tardera pas à s'éteindre : nul en France n'était en mesure de la recueillir et de poursuivre la continuation d'une race de chevaux de pur sang français. Encore une ruine faute de successeurs.
A la mort prématurée de M. Malingié-Nouel, nous nous étions demandé avec inquiétude quelle allait être la destinée de la race ovine de la Charmoise, cette récente création qui peut, dites-vous, faire bénir sa mémoire. Facile à pose, la question était moins aisée à résoudre. Je trouve une réponse tout à fait satisfaisante dans votre lettre au rédacteur en chef de ce journal ; et, prenant acte de ce que vous désirez si bien vous-même pour les autres, je fais appel à votre zèle et à vos lumières, à l'intérêt que vous inspire tout ce qui est agriculture et richesse publique.
Le hasard vous a constitué le continuateur heureux de M. Malingié. Acceptez, vous, "soldat de la grande armée agricole," la situation que les circonstances cous ont faite ; devenez le disciple du maître, et poursuivez la solution pratique de plusieurs difficultés encore pendantes dans la science du perfectionnement des animaux domestiques. Quoi qu'il arrive, vous êtes certain d'être utile en éclairant la route qui reste à parcourir : vos observations, je ne veux plus dire seulement vos expériences, deviendront pour tous un phare précieux.
Les cultivateurs, vous le constatez avec vérité, ont beaucoup de répugnance à livrer leurs réflexions à la publicité. Convenez pourtant que, si M. Malingié n'avait pas dominé ce sentiment, vous n'auriez rien su de ses travaux, qui vous profitent personnellement aujourd'hui, et vous ne seriez pas préoccupé du désir de voir atteindre par d'autres l'immense résultat que vous vous êtes proposé : - la production du fumier à bas prix, afin d'obtenir un grand accroissement des récoltes de toute espèce, viande, blé, etc. ; en d'autres termes : la transformation d'une agriculture pauvre et besogneuse en agriculture large et riche. Est-ce que là n'est pas la solution pratique de tous les problèmes dont la société est en mal ?... Ces vérités agricoles sont celles qu'on peut toujours dire, et qui en a dans la main doit l'ouvrir pour les laisser tomber sur le sol qui peut les féconder.
Voyons donc ce que vous avez déjà fait et où vous êtes. J'analyse votre "petit article," si plein de faits substantiels et d'intéressantes données.
Votre troupeau métis-mérinos, indigène à la localité, se montre trois fois insuffisant : il donne une laine qui ne se vend plus que couci-couci ; en raison de la lenteur avec laquelle ils se développent, les sujets ne peuvent être livrés au boucher avant leur quatrième année au moins : ils prennent difficilement la graisse et coûtent énormément à pousse au fin gras quand la fantaisie en vient ; en deux mots, ce troupeau appartient à une race vieillie quant à sa spécialité, la production d'une laine fine ; à une race prodigue, quand, au lieu de laine, on veut faire produire de la viande. Conclusion : race à changer.
Pour la remplacer, vous importez 20 agnelles et 2 béliers d'une race nouvelle, complètement étrangère à votre localité. Sa culture semble vous promettre les avantages suivants : nature rustique, peu exigeante par conséquent ; développement et fécondité précoces ; facile entretien ; aptitude à prendre la graisse dès l'âge de 2 ans ; production abondante, à prix réduit, d'une viande de bonne qualité ; possibilité d'élever et d'engraisser deux individus pour un dans un même laps de temps. 
Mais elle soulève une objection, une seule ; la voici : La récolte de laine est moindre. Le poids moyen de la toison du métis-mérinos s'élève à 3,75 kg ; il ne donne sur la race Charmoise, que 2,50 kg : différence 1,25 kg par tête.
Vous suivez parallèlement deux routes très distinctes : 1° vous produisez une race Charmoise dans toute sa pureté, pour la multiplier et vous l'approprier, s'il y a lieu ; 2° vous opérez le croisement de la brebis métis-Mérinos par le bélier Charmoise pur, afin d'en étudier les résultats et de bien élucider la question de savoir lequel de ces deux moyens offrira le plus d'avantages ou de profit, la reproduction de la race pure ou le mélange de celle-ci (et en quelle proportion) avec la race locale, avec le troupeau devenu indigène. Vous conservez sans doute un troisième terme de comparaison en entretenant, comme par le passé, des métis-Mérinos sans mélange avec le sang de la race Charmoise.
Voilà trois productions à isoler, ou tout au moins à ne pas confondre, afin que l'étude reste facile dans chaque groupe, et que la conclusion, quand elle pourra être livrée, demeure inattaquable.
L'importation s'est effectuée dans les meilleurs conditions. Au lieu de souffrir sur votre sol, et d'exiger les soins particuliers que nécessitent assez généralement des animaux dépaysés, votre petit troupeau semble être venu dans un milieu plus favorable à sa nature que celui d'où il a été extrait. N'est-ce pas un résultat précieux ? Le voilà donc tout à coup, sans aucune des souffrances, compagnes ordinaire de l'acclimatation, devenu indigène lui aussi, impatrinisé chez vous, si l'on peut dire, plus florissant en quelque sorte que sur la terre natale, et prospérant mieux à tous égards que les métis-mérinos.
La première génération qu'il vous donne, obtenue un an plus tôt que de la vieille race, réussit à souhait, au delà presque de toute espérance, et il en faut dire autant des premiers métis nés des œuvrés du bélier pur. Aucune déchéance n'apparaît sur les agneaux de la Charmoise ; une amélioration très marquée distingue les métis de cette race des produits qui lui sont restés étrangers.
De ces faits deux questions surgissent qui peuvent être examinées dès à présent : l'une, tout technique, est du domaine de la zootechnie ; la seconde est du ressort de l'économie proprement dite. Toutefois cette dernière rentre immédiatement dans l'autre et se fond avec elle. Il s'agit de la condition dans laquelle se trouvent les animaux importés, de la réussite complète de leurs extraits et du rendement proportionnel des deux races accusé par les chiffres d'une comptabilité simple, facile, intelligible par tous.
Il n'est pas sans exemple qu'une race dépaysée ou importée s'améliore, que ses produits de toute espèce s'élèvent, deviennent supérieurs à ceux de la race mère. Justifions bien vite cette dernière expression. Une race importée n'est plus qu'une émanation, une variété d'elle-même, du moment que ses rejetons n'ont pas fidèlement répété tous les caractères des ascendants, du moment où ils ne sont pas restés exactement semblables, quant aux formes et quant aux aptitudes, au type d'où ils sont sortis. Prouvons le fait. Le mérinos de France ne s'est pas conservé semblable en tous points au mérinos d'Espagne, qui nous l'a donné. Cependant c'est bien toujours la race Mérine, et nul n'a certainement jamais songé à la disqualifier. La seule différence, d'ailleurs, était dans la supériorité acquise. Le mérinos d'Espagne a si bien prospéré sur notre sol qu'il s'est surpassé lui-même. Et la race de Naz, qu'était-ce autre chose que le perfectionnement extrême de la toison du Mérinos pur de France, après son entière et complète acclimatation sur notre sol ? L'âne du Poitou, cet animal unique, cette race sans égale, dont les produits hybrides sont si recherchés par l'Espagne elle-même, à qui nous l'avons dérobé, emprunté si l'on veut, ne s'est-il pas perfectionné dans notre vieille province, au point que la race mère, sans avoir rien perdu de sa valeur primitive, lui est restée fort inférieure à tous les égards ? Le cheval de pur sang anglais présente sur le cheval arabe, dont il descend en ligne directe, des améliorations qu'on ne saurait contester, alors même qu'on ne les verrait que partielles au lieu de les voir absolues. Eh bien ! quand les haras de l'Etat l'ont reproduit comme race d'élite, comme type régénérateur, est-ce qu'ils ne l'ont pas élevé et montré supérieur à lui-même ? Il s'était retrempé dans le repos et sous l'influence d'un régime conservateur. Quand le fait a été contesté, les preuves ont été pour lui, et les grandes courses l'ont révélé plus puissant et plus énergique qu'aucun autre du continent. La race arabe pure, soigneusement et habilement reproduite au haras de Pompadour, n'a-t-elle pas été, en réalité, une plus haute expression du type que les sujets mêmes qui avaient servi à l'édifier.
La question scientifique est donc bien élucidée. Très éloquemment elle réfute par les faits l'opinion de de ceux qui ont érigé en loi de nature, fatale, inévitable, la dégénération des races éloignées de leur berceau, extraites du point même où elles ont pris naissance. Non, la loi de le dégénération n'est pas absolue ; oui, une race dépaysée peut se reproduire entière, être conservée sans déchéance, ou même s'améliorer si le nouveau milieu dans lequel on la pose est plus favorable à son existence, au développement large et fécond de toutes ses qualités, ou seulement de l'aptitude spéciale qui domine les autres. L'entière réussite de la race de la Charmoise, au Beaumanoir-Remi, ne nous paraît pas devoir infirmer cette assertion ; elle serait bien plutôt, croyons-nous, un nouvel argument en sa faveur, ou, plus exactement, une preuve ajoutée à toutes celles qui nous sont déjà connues. Mais au temps seul il appartient de décider d'une manière absolue dans une question de ce genre.
Encore au point de vue scientifique autour duquel la lumière n'est peut-être pas complète, et que vous tiendrez certainement à éclairer de tous points. Les bêtes les plus aptes à l'engraissement sont celles dont la toison est le moins lourde. Ces deux qualités, grande aptitude à l'engraissement et poids élevé des toisons emblent s'exclure. Il y a ici deux choses très distinctes : il est évident que la bête à laine, exclusivement cultivée en vue de son plus grand rendement en laine, doit offrir une dépouille plus considérable et plus lourde que celle dont on dirige toutes les facultés vers la production abondante de viande. Ce ne serait faire l'ombre d'un doute, et le fait est certainement acquis à la discussion comme à la science ; mais le point douteux dans notre esprit est celui-ci : la réduction du squelette et des issues dans les races les plus aptes à l'engraissement, concordant nécessairement avec la production plus abondante de viande, détermine-t-elle forcément aussi, dans un rapport inévitable, la diminution du poids de la toison ? Peut-être non : la chose vaudrait bien qu'on la vérifiât. Quant à nous, nous pensons pouvoir avancer ceci, par exemple ; Certaines races, à toison légère et valant peu, s'améliorent dans le sens d'une plus grande aptitude à l'engraissement, se développent dans toutes les dimensions, offriront d'une manière très marquée le rapport physiologique inverse déjà accusé et parfaitement connu de la dimension du volume, des os et du poids des issues, en même temps que s'accroîtra le poids de la viande nette ; mais la toison aussi participera des perfectionnements obtenus, le brin de laine s'allongera et la toison donnera plus que précédemment, plus qu'elle ne produisait chez la bête avant son amélioration.
Votre petite troupe de la Charmoise, transportée, vous a donné en laine un produit supérieur à celui de la race vivant à la Charmoise même. Vous avez à vérifier si cette augmentation de la toison n'est qu'un accident, ou résulte d'une meilleure condition, d'une amélioration due à des circonstances générales ou particulières, plus favorables à la race au Beaumanoir-Remi qu'à la Charmoise. Cela ne nous apparaît pas absolument impossible. S'il en était ainsi, vous récolteriez, après quelques générations, sur vos Charmoises et leurs métis, une quantité de laine supérieure à celle que la race porte au lieu où elle est née ; s'il en était ainsi, le rendement de laine du nouveau troupeau se rapprocherait beaucoup du rendement en laine du troupeau ancien, et la théorie du rapport proportionnel entre la production de viande et la production de laine se présenterait peut-être sous une forme moins absolue. La comparaison serait sans doute plus exacte et plus vraie, si le rapport proportionnel s'établissait entre l'augmentation du poids de la viande et la réduction dimensionnelle des os. En effet, nous avons lu ceci quelque part, car nous ne l'inventons pas : La longueur du brin de laine est généralement en raison inverse du poids du squelette, et le rapport physiologique entre la quantité de nourriture nécessaire à la production des os est à la production de viande comme 10 est à 100. Ces faits demandent vérification ; vous pouvez les soumettre à un nouvel examen : vos observations aideront certainement à fixer la science et la pratique sur des points qu'il est fort intéressant d'éclairer.
Mais en supposant que le rendement de la toison des Charmoises ne doive pas augmenter, n'avez-vous pas un décompte à établir pour chacun des groupes dont va maintenant se composer votre troupeau avant son entière transformation ? Car vous cesserez d'entretenir le métis-mérinos, s'il reste dans la condition inférieure où vous le montrez quant à présent, et si la race Charmoise, conservant l'avantage qu'elle a en ce moment, ne se dément pas et tient toutes ses promesses. Vous avez posé vous-même les termes de la proposition à éclaircir : 
"Avec la race Charmoise, on peut faire en une année 30 kg de viande ; avec la métis-mérinos, on n'obtiendra jamais plus de 3,5 à 4,5 kg de laine".
Vous avez par-devers vous, tous les éléments de ce double compte. Pourquoi ne le livreriez-vous pas à la facile appréciation des éducateurs de moutons ? Vous avez une vérité dans la main, laissez-la donc échapper ; elle fera son chemin. L'intérêt est plus encore qu'un grand maître, c'est un puissant mobile. On croira aux détails d'une comptabilité exacte, car la comptabilité est un contrôle qui ne trompe jamais.

Eugène GAYOT, Ancien directeur de l'Administration des Haras.
 

1854

Le comte Conrad de GOURCY visite La Charmoise

Voyage agricole en France par la Cte de Gourcy, année 1854, Librairie de la Maison Rustique, Paris 1859, 351 pages, Cote A241

1855-1867

Le comte Conrad de GOURCY visite La Charmoise

Voyage agricole en France en 1855 par le comte Conrard de Gourcy, Paris 1859, 303 pages, Cote A242

Voyage agricole en France en 1855 par le comte Conrad de GOURCY, Librairie de Mme Bouchard-Huzard et Librairie agricole, Paris 1859, 303 pages, Cote A243

Pérégrinations agricoles. Paris 1858, 96 pages, Cote A245

Quatrième voyage agricole en Angleterre et en Ecosse fait en 1859. Paris 1861, 286 pages, Cote A246

Voyages agricoles en France et en Angleterre pendant les années 1860, 1861, et 1862, 413 pages, Cote A247

Voyage agricole en Normandie dans la Mayenne, en Bretagne, dans l'Anjou, la Touraine, de Berry, la Sologne et le Beauvoisis. Paris 1862, 312 pages, Cote A248

Voyage agricole en Prusse, Hollande, Belgique et dans plusieurs parties de la France, Paris 1863, 352 pages, Cote A249

Voyages agricoles dans le Nord et le Centre de la France en 1865. par Le comte Conrad de Gourcy, Paris, Ed. Bouchard-Huzard,1867. 268 pages, Cote A250

Excursions agricoles faites en France en 1867 suivi de notes agricoles diverses de lettre et rapports par Le Comte Conrad de Gourcy. La Maison Rustique, Paris 1869, 579 pages, Cote A251

 

1858

Journal d'agriculture pratique, Tome 1 Janv-Juin 1858 p. 406-410, Tome 2 Juil-Déc 1858 p. 365-367 et Tome 1 Janv-Juin 1859, p. 394-397.

Par Eugène GAYOT, Ancien Directeur d'Administration des Haras

ENQUÊTE SUR LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE

L'heureuse création de MALINGIÉ-NOUEL nous a toujours frappé d'admiration. Quiconque s'est essayé sur la matière vivante, pour en modifier et la forme et les aptitudes, a bien vite appris à quelles difficultés s'attaque un créateur de race. Mieux qu'un autre nous avions apprécié les travaux du maître ; aussi étions-nous plein d'inquiétude sur l'avenir réservé à la précieuse race de la Charmoise complètement avec ses précédents d'hier, pour la maintenir fidèlement dans le type, quand la mort l'a si prématurément enlevé à son œuvre (1852).

C'est assurément une difficile tâche que de prendre des mains d'un autre une race à peine confirmée, et que de s'identifier assez pour faire qu'elle reproduise exactement l'ensemble des qualités qui l'ont mise en relief, pour la conserver entière, en un mot, sans perte et sans défaillance.

Cela posé, répondons par des faits à cette question : où en est la race ovine de la Charmoise (1858) ?

Elle a aujourd'hui deux centres de production et compose deux troupeaux distincts : celui de la Charmoise entretenu avec une très grande sollicitude par M. Paul MALINGIÉ [fils d'Edouard Malingié] à Pontlevoy (Loir-et-Cher), et celui de Verrières à Lissay-Lochy Cher), qui appartient à M. Charles MALINGIÉ, son frère.

A la mort du père [Edouard MALINGIÉ], la race composait un troupeau de 796 têtes, savoir :

Béliers 62,

Brebis 436,

Agnelles d'un an 225,

Moutons d'un an 73.

Depuis lors, l'importance numérique s'est accrue ; la race comptait dans les deux troupeaux :

Au 1er janvier 1855 : 886 têtes,

Au 1er janvier 1856 : 1138 têtes

Au 1er janvier 1857 : 1413 têtes

Au 1er janvier 1858 : 1312 têtes

Mais nous avons des renseignements plus précis sur celui qui est resté à la Charmoise. Le premier fait fixe notre attention a trait à la fécondité de la race.

C'est au mois d'août qu'à la Charmoise on met les béliers en rapport direct avec les brebis. L'agnelage a donc lieu le cours du mois de janvier et de février. Entre 1854-1855 et 1856, le nombre des femelles livrées au mâle s'est élevé en totalité à 1027 : il est né 974 produits, et 974 existaient au sevrage. Le chiffre des naissances de 1857 a été diminué par avortement accidentel, sans cause connue, de 29 brebis. Si nous ajoutons ce nombre à celui des gestations complètes, nous trouvons que les fécondations ont été dans le rapport de 97,66 %, et les naissances heureuses dans le rapport de 94,84 %.

Tout à l'avantage de la vitalité de la race, ces chiffres forment certainement l'un des éléments de sa valeur.

Les agneaux qui ne doivent pas être vendus comme béliers sont mis à l'engrais de très bonne heure, et livrés au boucher de 11 à 14 mois. 235 bêtes ainsi vendues ont obtenu, laine à part, un prix moyen de 45,10 francs à très peu près.

Pendant le même laps de temps, c'est-à-dire de 1855 à 1857 inclusivement, M. Paul MALINGIÉ a vendu pour la reproduction : 122 béliers et 123 mères. Les brebis dépouillent 3 kg de laine, les moutons à l'engrais, 4 kg, et le béliers 5,5 kg.

La vente des laines a été faite au même marchand, depuis 9 ans, et voici les prix des 3 dernières années : En 1855 2,35 fr/kg, En 1856 2,4, En 1857 2,5 ..........

Rappelons que la race Charmoise prend honorablement part aux Concours d'animaux de boucherie et d'animaux reproducteurs. Elle y lutte avec d'autant plus d'avantages qu'elle n'y rencontre pas toujours un extrême bon vouloir. Pendant plusieurs années même, on s'est refusé à la désigner sous son véritable nom ; on l'a dénationalisée, défrancisée plusieurs fois. Honneur pourtant à celui des nôtres qui a su doter l'agriculture d'une race pareille, car elle tient un rang élevé parmi toutes celles qui forment la richesse du pays !

De 1849 à 1857 inclusivement, elle a remporté à Poissy 14 prix, à Nantes 3 prix, et nous ajoutons à son exemple 1 prix donné à un lot de charmoise-berrichons, primé également au Concours de Loire-Inférieure ; total 18.

Elle n'a pas fait défaut, une seule année, aux Concours d'animaux reproducteurs. Elle débute à Versailles en 1850, et y remporte un prix qui ouvre toute une série de succès ; car, récapitulation faite, jusque y compris 1857, elle compte 40 prix et 2 mentions honorables, plus une mention honorable accordée à un croisement Southdown-Charmoise. Versailles, Nevers, Caen, Moulins, Guéret, Paris, Périgueux, Bourges, Clermont, Rouen, Tulle, Tours, Evreux et Châteauroux ont tour à tour primé la race Charmoise aux mains de son créateur Edouard MALINGIÉ (père) et de MM. Paul et Charles MALINGIÉ (fils), de LABOIRE, ANSELMIER, PAROUTY, JOUFFREY, baron de THOURON, POISSON et NOBLET, pour le croisement dont nous venons de parler.

Elle a eu d'autres couronnes dans nombre de Concours locaux.

Arrivons à un autre ordre des faits qui nous permettra de la suivre chez quelques-uns des agriculteurs qui ont cherché à se l'approprier. Les documents que nous avons sous les yeux sont tous signés, et nous sommes autorisés à les publier.

M. le chevalier de CHAMBON de MÉSILLAC de Pontlevoy (Loiret-Cher) …...

M. POULAIN fermier aux Bordes (Loir-et-Cher) ......

M. HÉNAULT-BOURDEAU, fermier à Pontlevoy (Loir-et-Cher) .....

M. CHAUMAIS-BLED fermier à Theney près de Pontlevoy.....

M. de GESTAS, propriétaire à Saint-Martin-des-Bois

M. le comte de MAROLLES, propriétaire à l'abbaye d'Aiguevives

M. BOUTRON, à Grionnerie

M. DAVELUY, directeur de la ferme-écoles des Hubaudières à Chédigny (Indre-et-Loire)

M. PARENT, fermier à Thauvenay (Cher)….

M. P. M. de TASCHER.....

M. le comte de PAZZIS au château d'Ougny-en-Bazois (Nièvre)

M. de VAULX aux Mozès (Allier) .....

M. VIVIEN, notaire à Aigle (Orne)

M. de LABOIRE, propriétaire à Castillon (Calvados)

M. A. LAFOND, propriétaire au Peut près Lussac-lez-Château....

M. H. LAFOND  à Adriers (Vienne) .....

M. DUPEYRAT, directeur de la ferme-école de Beyrie (Landes)....

M. de BARRAU, propriétaire dans les environs de Castres (Tarn) ….

M. le baron de LAIGER.....

M. PINSON (Loiret non loin d'Orléans)....

M. ANSELMIER, directeur de l'Ecole d'Agriculture de Montberneaume (environs de Pithiviers, Loiret)...

M. JULIN, directeur des abattoirs de Nantes.....

M. E. BAUDEMENT....

M. HARDOUIN, boucher à Blois....

M. DELETTREZ, boucher à Paris, rue Saint-Jacques.

M. FAUVELLE, éleveur dans l'Oise...

M. L. V. GERVAIS, à la Grange-Colombe (Seine-et-Marne).....

M. PRAQUIN à Beaupuits par Saint-Just (Oise)...

M. GUÉNOT à Bouillancy par Retz....

M. DUPRESSOIR à Ereuse....

M. GRÉDELU à Chavres, par Villers-Cotterets (Aisne)...

M. DORCHEY à Mélicoq....

M. DUMONT à Thury par Betz….

 

On nous avait accusé bien à tort de n'être pas partisan de la race Charmoise Ne sachant ce qu'était devenue après la mort de M. MALINGIÉ [1852], nous avions saisi la première occasion qui nous avait été offerte de l'apprécier dans son état actuel. L'enquête à laquelle nous nous sommes livrés, sans parti pris, l'élève haut sur l'échelle de l'espèce. Elle a des avantages incontestables qui la sauvent de l'oubli en donnant à ceux qui la cultivent des bénéfices supérieurs, aux bouchers qui l'emploient des profits qu'ils accusent satisfaisants, aux consommateurs, enfin, un produit alimentaire plus abondant et de meilleur goût.

Nous pouvons désormais ne plus rien dire de la race Charmoise ; elle fara da se.

 

1860

Le professeur Louis MOLL et Eugène GAYOT reconnaissent la fixité des races issues de métissage : Charmoise et Dishley-Mérinos

La connaissance générale du bœuf, études de zootechnie pratique sur les races bovines de la France, de l'Algérie, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Autriche, de la Russie et de la Belgique, avec un atlas de 83 figures, par les auteurs de l'Encyclopédie pratique de l'Agriculteur publiée par Firmin DIDOT Frères, Fils et Cie, sous la direction de Louis MOLL Chevalier de la Légion d'honneur, Fermier à Vaujours, Professeur d'Agriculture au conservatoire impérial des Arts et Métiers, Membre du Conseil général d'Agriculture, De la Société impériale et centrale d'Agriculture, etc., etc.. et Eugène GAYOT Ancien directeur de l'Administration des Haras, Membre de plusieurs Sociétés scientifiques. Paris 1860. 600 pages. Cote A368

p. XXXIII
Toutes ces races sont aujourd'hui parfaitement fixées, à caractères uniformes et constants, très distincts de ceux des races indigènes ou voisines. Nous pouvons ajouter à cette liste la magnifique race des moutons Malingié [Charmoise] et la race non moins remarquable [Dishley-Mérinos], créée par M. Yvart au moyen du triple croisement de Mérinos, de Dishley et de Mauchamp.
Il faut reconnaître, malgré cela, que cette méthode est la plus incertaine de toutes, qu'elle est souvent très lente à donner des résultats satisfaisants quand elle en donne, et que, soit qu'on s'arrête au demi-sang ou qu'on pousse jusqu'au trois quarts ou même aux sept huitièmes de sang, c'est-à-dire jusqu'à la troisième génération, l'emploi du type améliorateur, on a toujours, pendant un temps plus ou moins long, des produits variant de formes et de caractères, et oscillant entre le type paternel et le type maternel. Ce n'est qu'après un certain nombre de générations opérées dans la race même que, les circonstances locales, le régime et l'emploi aidant, il s'effectue une fusion entre l'influence de la race paternelle et celle de la race maternelle, et que la nouvelle création acquiert l'uniformité et la fixité qui constituent une race. etc..

1861

Le métissage est reconnu pouvoir engendrer de nouvelles races

La connaissance générale du cheval, études de zootechnie pratique. Publiée par Firmin-Didot et Cie sous la direction de MM. Louis MOLL (officier de la Légion d'honneur, Fermier à Vaujours, Professeur d'Agriculture au Conservatoire des Arts et Métiers, Membre du Conseil général d'Agriculture, de la Société nationale d'Agriculture de France, etc., etc.,)
et Eugène GAYOT, Ancien Directeur de l'Administration des Haras, de la Société nationale d'Agriculture de France etc.
Troisième édition. PARIS, 1883 (première édition en 1861). 740 pages.

p. 378-379
Leurs (en parlant des anglais) races de bétail perfectionnées se reproduisent in and in (inbreeding) c'est-à-dire par elles-mêmes et sans déchoir ; leurs chevaux demi-sang ne se rencontrent nulle part à l'état de variété constante et homogène, susceptible de se reproduire en dedans ; à l'état de race capable de former au-dessous d'elle d'autres variétés utiles.
D'où vient cette anomalie ? Étrange, en effet, car au point de vue scientifique, rien ne la justifie. C'est en vain qu'on a essayé d'ériger ce fait en doctrine et qu'on a soutenu cette énormité, par exemple : Les races de demi-sang, toutes sorties de la métisation, ne sauraient se soutenir par elles-mêmes, c'est folie de le tenter : les métissages et les croisements donnent des individus, créent des produits utiles, ils ne fondent pas de races nouvelles.
Les preuves abondent de toutes parts contre cette hérésie. Qu'est-ce donc que les races bovines et ovines les plus récemment perfectionnées au-delà du détroit ? Des races métissées, qui se répètent très fidèlement aujourd'hui. Que sont encore ces nombreuses variétés de l'espèce porcine qui nous viennent d'Angleterre, parce que nous n'avons pas essayé de les obtenir nous-mêmes ? Et nos charmoises ? et nos dishley-mauchamp-mérinos ? Toujours des métis qui se reproduisent exactement qui vont portant, autour d'eux comme au loin, les perfectionnements qui les distinguent, le genre d'aptitudes qui leur est propre.
Nous venons de dégager un principe : le métissage créé des races.
Un mot à présent sur les deux familles demi-sang qui ont été formées, en France, en vue de l'amélioration plus rapide et plus certaine du reste de notre population chevaline.

p. 501
Une autre question reste encore à vider, elle se pose en ces termes : ne donner à des femelles que des étalons plus petits qu'elles ; ne point chercher à accroître la taille des produits par le père.
Bien souvent l'expérience s'est inscrite en faux contre ce principe qui n'est point inflexible car il admet des exceptions. Déjà nous l'avons constaté chemin faisant, en nous occupant des croisements et de la métisation dans l'espèce bovine, et nous trouverons d'autres exemples très frappants quand nous aurons parlé de la création de certaines races de moutons, de celle de la charmoise, entre autres, dont les commencements physiologiques présent plus d'un point de ressemblance avec les commencements du cheval angevin.

 

Note :

Charles DARWIN publie "L'origine des espèces" en 1859

"L'Origine des espèces (anglais : On the Origin of Species) est un ouvrage scientifique de Charles Darwin, publié le 24 novembre 1859 pour sa première édition anglaise. Cet ouvrage est considéré comme le texte fondateur de la théorie de l'évolution. Dans ce livre, Darwin présente la théorie scientifique de l'évolution des espèces vivantes à partir d'autres espèces généralement éteintes, au moyen de la sélection naturelle. Darwin avance un ensemble de preuves montrant que les espèces n'ont pas été créées indépendamment et ne sont pas immuables."
 

1865

André SANSON

"Le métissage ne peut engendrer de nouvelles races"

SANSON André. Sur la variabilité des métis. In : Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, 1° Série. Tome 6, 1865, pp. 572-575 ; 
doi : https://doi.org/10.3406/bmsap.1865.9510
https://www.persse.fr/doc/bmsap_0301-8644_1865_num_6_1_9510

Sur la variabilité des métis.
Par M. André SANSON.
"Dans la séance du 18 mai 1865, j'ai mis sous les yeux de la Société les portraits peints à l'aquarelle, avec une grande exactitude, par M. Mégnin, de plusieurs moutons Dishley-Mérinos ayant eu des prix au dernier concours régional agricole de Versailles. J'ai montré qu'en les rapprochant de ceux des types purs dont ils sont issus, on pouvait constater le retour à l'un ou à l’autre de ces types, Mérinos pur Dishley.
J'avais souvent affirmé devant vous ce retour, témoignage de la fixité ou de la permanence de la race naturelle, et qui est la loi du métissage pour toutes les races dans toutes les espèces observées sous ce rapport.
J'en donne aujourd'hui une nouvelle et plus évidente preuve encore, par ce qui est arrivé pour le métis de la Charmoise, créés par Malingié.
Ces métis ont été obtenus par le croisement de la race anglaise New-Kent avec la race française du Berry. Depuis longtemps ils se reproduisent entre eux, étant considérés par les éleveurs de moutons et par quelques auteurs de zootechnie comme constitués en race nouvelle mixte et fixée.
Il suffira de jeter les yeux sur les aquarelles qui accompagnent cette note, et qui sont encore dues à l'habile pinceau de M. Mégnin, pour s'apercevoir qu'il y a ici, comme pour les Dishley-Mérinos, illusion.
Les individus représentés ont été scrupuleusement copiés d'après les dessins publiés par l'administration de l'agriculture, dans ses comptes rendus annuels des concours régionaux d'animaux reproducteurs. Ce sont les lauréats des premiers prix de ces concours, par conséquent les plus remarquables individus de leur catégorie. Ils n'ont pas été choisis pour les besoins de la cause. Et j'appelle de nouveau l'attention sur ce fait, qui donne à mes démonstrations un caractère de rigueur et de généralité incontestable.
J'ai fait représenter pour servir à la comparaison d'où résultent ces démonstrations, les deux types purs ascendants des moutons métis de la Charmoise. Ils ont été, eux aussi, l'un et l'autre, pris d'après nature sur des individus ayant été classés premiers dans nos concours. Leurs types crâniens diffèrent à ce point qu'il est impossible de s'y méprendre. Le diamètre transversal de celui du New-Kent (que je me permettrai d'appeler ici brachycéphale) est presque le double de celui du Berrichon (que je qualifierai de dolichocéphale). On voit très bien sur les figures ; mais on en aurait la preuve mathématique en mesurant avec un compas la distance de l'angle interne de l'œil à la ligne du profil frontal. Les arcades orbitaires du New-Kent sont aussi beaucoup plus saillantes que celles du Berrichon, et le profil des sus-naseaux de ce dernier forme en outre une ligne dont la courbe est beaucoup plus accentuée que celle du profil anglais.
En regard du type New-Kent se voient, sur la planche que je présente à la Société, deux sujets de la Charmoise, un bélier et une brebis, tous les deux premiers prix de leur catégorie aux concours de Nevers et de Tours, en 1854 et 1856, provenant l'un et l'autre du troupeau paternel de la Charmoise, dont M. Paul Malingié [fils], l'exposant, avait hérité. Par leurs caractères cranioscopiques. Par leurs caractères cranioscopiques, par leur physionomie, - saillie des arcades orbitaires, situation des orbites, étendue du diamètre transversal du crâne, faible courbure du chanfrein - il est évident que ces deux sujets sont entièrement revenus au New-Kent.
En regard du type Berrichon, deux autres individus, premiers prix de la catégorie des Charmoises aux concours de Blois en 1858, où ils avaient été exposés également par M. Paul Malingié [fils] parmi les béliers et les brebis, montrent que le retour à ce type s'effectue de même dans le troupeau de cet éleveur. Ils n'en diffèrent véritablement par aucun de leurs traits.
J'ai voulu joindre, aux quatre sujets de la Charmoise dont il vient d'être parlé, deux autres individus, une brebis et un bélier, premiers prix des concours de Bourges et de Tours, en 1855 et 1856. Ceux-ci bien qu'ils se rattachent au type Berrichon, comme les précédents, ont cependant certains traits de physionomie qui leur sont propres. Leur tête s'est pour ainsi dire affinée. C'est peut-être parce qu'ils ne proviennent pas du même lieu que les autres. Ils appartenaient en effet à M. Charles Malingié, qui à la mort de son père, a transporté une partie de l'héritage paternel à la ferme de Verrières, dans le département du Cher.
Quoi qu'il en soit, la comparaison des six portraits de moutons de la Charmoise que je mets sous les yeux de la Société démontre péremptoirement, comme deux de Dishley-Mérinos que je lui ai déjà soumis :


1° Que les individus qu'ils représentent, et qui sont bien l'expression de la moyenne du groupe auquel ils appartiennent, se rattachent à deux types distincts et nettement tranchés ; par conséquent que ce groupe manque du caractère indispensable pour constituer une race : l'homogénéité.
2° Que ces types sont ceux du New-Kent et du Berrichon, souches originaires de la Charmoise ;
3° Que la loi naturelle du métissage, - la variabilité individuelle des métis par leur retour au type de la race permanente - y trouve une nouvelle confirmation.
 

André SANSON

André Sanson (1826 - 1902) est un vétérinaire qui fut professeur de zootechnie à l’École nationale supérieure d'agronomie de Grignon et à l’Institut national agronomique, et membre du comité central de la société d'anthropologie de Paris de 1862 à sa mort en 1902. Il a publié de nombreux ouvrages traitant de la classification des races animales domestiques, de la sélection et de l'élevage des animaux domestiques et des soins à leur apporter. [...] .Dans une communication devant la Société d'Anthropologie de Paris intitulée "Sur la variabilité des métis", il affirmait l'existence d'une "loi de la fixité ou de la permanence de la race naturelle" et niait que les ovins métis de la Charmoise puissent donner une race (la race de la Charmoise créée par Édouard Malingié), de même les métis Dishley-Mérinos ne pouvaient non plus, selon lui, donner une nouvelle race (l'Île de France, créée par Yvart).

 

1870

https://fr.m.wikisource.org/wiki/%C3%89tudes_d%E2%80%99%C3%A9conomie_rurale._%E2%80%94_La_Laine_et_la_Viande

Etudes d’économie rurale - La laine et la viande
Eugène Liebert
Revue des Deux Mondes T.89, 1870, 15 pages
 

1876

Publication d'Alfred Leroy : Le Mouton de la Charmoise

Journal officiel de la République Française. N° 246, Mardi 11 septembre 1900
Exposition universelle de 1900.
XLVIII. Ministère de l'agriculture.
Concours international d’animaux reproducteurs tenu à Vincennes du 7 au 18 juin 1900.
p. 6101-6102

Enfin, le défenseur le plus ardent, le plus convaincu, fut le regretté M. Alfred Leroy, ancien élève de Charmoise qui, agriculteur dans l'Aisne, a entretenu pendant des années un troupeau de la Charmoise. Et c'est après l'avoir bien étudié, qu'il publia en 1876 sa très intéressante brochure : le Mouton charmoise. L'auteur rapporte la prophétie de Malingié : Le mouton de la Charmoise sera aussi bien le mouton des pays pauvres que celui des pays riches. Et il explique comment, si cet animal peut être exploité avec bénéfice dans des conditions si différentes, cela tient à ce qu'à la précocité, à l'aptitude, à l'engraissement du Dishley et du Sourhdown, il joint l'endurance et la rusticité du berrichon et du solognot.

 

LEROY A. Le mouton Charmoise, Paris, nd, c 1876

 

1890

André SANSON

Le métissage ne peut engendrer de nouvelles races

Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, IV° Série. Rome 1, 1890. p. 464-475.
https://www.persee.fr/doc/bmsap_0301-8644_num_1_1_3430
Communications
Sur quelques faits d'hérédité croisée.
Par M. André SANSON
M. SANSON. L'idée qui correspond à l'expression d'affolement de la race, dont certains auteurs se sont servis, et qui est d'ailleurs une idée fausse, n'est point exactement celle dont Mme Clémence Royer vient de parler. L'affolement prétendu de la race par des croisements multiples aurait pour effet de lui faire perdre toute puissance héréditaire. En outre, ce n'est pas par des croisements réitérés entre deux races seulement, mais entre plusieurs, entre le plus grand nombre possible, qu'il se produirait. C'est ainsi que Malingié, par exemple, qui grâce à l'appui de l'illustre physicien Biot, a le plus contribué à faire passer l'expression dans le langage scientifique, c'est ainsi que Malingié prétendait avoir créé sa race ovine de la Charmoise, en accouplant avec le bélier New-Kent des brebis affolées par le mélange des sangs Berrichon, Solognot, Tourangeau et Mérinos. La vérité est que les brebis en question avaient été achetées aux environs de Valençay, dans l'Indre, et que chez elles ce mélange était purement supposé. Du reste, Berrichon, Solognot, Tourangeau, tout cela est d'un seul et même type naturel, qui est celui du bassin de la Loire (O. A. Ligeriensis). La prétention de Malingié était d'arriver à ce que le type New-Kent prévalût dès le premier accouplement [F1], sur celui des brebis supposées affolées. La vérité est encore que, dans le troupeau de la Charmoise, on constatait, ainsi que je l'ai montré il y a déjà longtemps [1865], la réversion se manifestant tantôt du côté Berrichon, tantôt di côté New-Kent. Et ce qui arrive infailliblement toutes les fois que les métis se reproduisent entre eux.

* Edme Nouel (1801-1887), beau-frère de Malingié (frère de la deuxième épouse de E. Malingié), polytechnicien, lieutenant artilleur, habite avec Malingié à Eppe-Sauvage (Nord) jusqu'en 1935 avec E. Malingié. En 1935, Edme Nouel prend le poste de professeur de physique au collège de Pontlevoy (Loir-et-Cher), et il devient sous-directeur en 1841. Il achète une maison à Pontlevoy et a de nombreux enfants. En 1847 E. Nouel prend le poste de professeur de physique au lycée d'Orléans. Il sera directeur du Musée d'histoire naturelle d'Orléans à partir de 1864. Un de ses fils, diplômé de l'École normale supérieure à Paris deviendra professeurs de physique au Mans, puis à Orléans et enfin à Vendôme.
E. Malingié vend son domaine d'Eppes-Sauvage et acquiert le domaine de la Charmoise à Pontlevoy en 1835. Nous supposons qu'il a désiré suivre sont beau-frère E. Nouel.
[Nous supposons qu'Edme Nouel connaissait bien Jean-Baptiste Biot (polytechnicien, et physicien renommé) qui a fait l'éloge de l'ouvrage de E. Malingié en 1851 dans la Revue des Savants. Cela expliquerait la remarque de A. Sanson : "C'est ainsi que Malingié, par exemple, qui grâce à l'appui de l'illustre physicien Biot, etc...]

1890

Journal d'agriculture pratique. 1er semestre. 1890
p. 665-668


L'ECOLE D'AGRICULTURE DE L'AISNE ET SON TROUPEAU DE LA CHARMOISE.
Il y a quelques jours, l'un des collaborateurs de ce journal rendait hommage au Conseil Général de l'Aisne pour avoir accepté l'offre gracieuse de Mme Delhomme, de Crézancy, et posait à ce sujet cette interrogation : "Le département de l'Aisne est possesseur d'un splendide troupeau de race charmoise, qu'en fera-t-il ?" Cette question révèle une inquiétude chez M. Ferté, inquiétude que partagera tout éleveur soucieux de l'avenir des races françaises de boucherie. 
Si pareille interrogation peut se produire aujourd'hui, c'est qu'elle a un germe dans les modifications profondes apportées à notre système cultural. Il y a 25 ans (1865), la question n'eut pas été posée ou, du moins, l'eut été sous un autre aspect, probablement sous cette forme : "Le troupeau de la ferme-école de l'Aisne sera-t-il mérinos, dishley, southdown, ou de race charmoise." L'existence même d'un troupeau, sa nécessité ne pouvait être, à cette époque, sujette à examen ; la race seule eut donné lieu à des débats contradictoires, passionnés peut-être. Nous aurions vu, d'un côté, les partisans de Rambouillet, de l'autre ceux du Haut-Tingry.  (transférée en 1859 au Haut-Tingry près de Boulogne). C'est là que la race ovine Boulonnaise fut définitivement fixée vers 1880). Continuateurs de Daubenton, disciples de Jonas Webb et de Bakewell en auraient appelé à ce journal pour décider s'il fallait, avec les Duclert, les Battaille, le Hutin, donner préférence aux mérinos ou s'il était plus rationnel d'entre dans la voie nouvelle tracée par les Crespel, les Pilat, les Bertin, les Pluchet. De toute façon, le maintien d'un troupeau serait resté en dehors du litige.
Mais ce dernier quart de siècle a modifié le milieu dans lequel se meut l'agriculture de cette région, et cette évolution est telle que nous rencontrons partout, dans ce département si renommé jadis pour ses troupeaux, des agriculteurs, des praticiens qui nous disent : "Un troupeau dans la ferme-école, pour quoi faire ?" C'est que la génération qui prend pied sur le sol de ce département depuis 25 ans n'a plus la passion du mouton, ni peut-être même le goût. Bien rares seraient aujourd'hui les éleveurs qui feraient un pas pour aller entendre Yvart ou Baudement ! M. Georges Ville suffit à tous. La bergerie départementale c'est - pour le plus grand nombre – le laboratoire de la station agronomique, ce sont les gisements du Pérou et du Chili (guanos), c'est même, pour quelques-uns, la sidération. Et, ce que les découvertes de la science ont commencé, notre législation économique l'a achevé. Les traités de commerce, ces traités néfastes qui excluent de notre marché national, au profit de l'étranger, des produits qui sont dans notre sol, ont avili notre laine et mis en péril la production même de la viande. L'Allemand, l'Australien, l'Argentin, ont été substitués à nos éleveurs de Sissonne, de Villers-Cotterets, de Neuilly-Saint-Front. Encore un peu nous ferions publiquement cette déclaration que le mouton, qui nous arrive mort de la Saxe et des terres pauvres de la Poméranie, est plus succulent que nos viandes fraîches des bords de l'Aisne.
On comprend aisément, en présence de tant de circonstances contraires, que le maintien du troupeau de la ferme de la Croix-de-Fer soit mis en cause, et qu'une émotion sincère se produise parmi les éleveurs que le culte de la science ne rend pas exclusifs.
Si le célèbre agriculteur de Loir-et-Cher, Malingié, créateur de la race qui a pris le nom de son domaine, eut été le généreux donateur qui s'appelle Mme Delhomme, il eut certainement stipulé que son œuvre serait maintenue, conservée, poursuivie après lui, et le département aurait respecté sa volonté. Mais Mme Delhomme n'a pas fait cette réserve ; nous reprocherions de lui en faire un grief. L'existence d'un troupeau qu'elle cède au département est donc subordonnée aux tendances du comité de direction, dont les conseils sont appelés à prévaloir, car il est vraisemblable que le Conseil général n'interviendra pas dans ce débat entre anciens et modernes. Et comme, d'autre part, M. le professeur départemental d'agriculture se désintéressera probablement de la solution, c'est dans la petite phalange d'éleveurs, qui subsiste dans ce département, que nous devrons chercher les défenseurs du troupeau de Crézancy.
Si notre avis pouvait avoir quelque crédit près du comité de direction (lequel comprendra certainement quelques agriculteurs initiés à l'élevage), nous luis dirions : "Conservez un troupeau et que ce troupeau soit celui qui vous est légué." un labeur opiniâtre dans l'industrie ou l'agriculture, ont honoré le pays ; elle fait aisément table rase de tout ce qui n'est pas dans le mouvement de l'actualité ; elle croit souvent avoir touché le progrès tandis qu'elle n'en a eu que la fièvre. Il appartient à nos voisins d'outre-Manche de rendre un hommage durable à ces belles créations qui, dans l'éducation du bétail, sont la récompense de recherches patientes, d'un jugement sûr et surtout d'une lutte opiniâtre contre les déceptions passagères. Si l'éducation de l'espèce ovine, comme celle d'ailleurs des races bovines, a atteint dans le Royaume-Uni ce savoir-faire incomparable et cette perfection qui forcent notre admiration, c'est que le souvenir des premiers pionniers dans la voie du progrès a été conservé et entretenu. Dans la carrière agricole, comme dans celle des armes, il y a des traditions.
Mais à côté de ces considérations, qui seront de peu de poids dans une exploitation départementale qui devra tout au moins balancer ses recettes et ses dépenses, il en est d'autres qui importent au succès même de l'entreprise.
Dans tout culture bien organisée, prudemment conduite, le fumier reste l'assise première de l'amélioration du sol. Se passer de cet élément de fertilité est une opération possible pendant quelque temps, mais que les résultats finissent par condamner. Or il y a bien des manières de produire du fumier de ferme. Dans les cultures peu étendues et absolument intensives des Flandres, le troupeau peut ne plus avoir sa raison d'être. A Crézancy, c'est-à-dire sur un sol de composition différente et moins riche, sol sur lesquels il serait téméraire de poursuivre la culture des régions privilégiées, un troupeau sera le facteur principal de toute fabrication de fumiers bien aménagée et bien comprise, qui consiste à mélanger dans une fosse commune les fumiers de diverses provenances, ceux des chevaux, de la bouverie, de la vacherie. Chaque fumier a ses qualités particulières, ses propriétés distinctes et, de la réunion de ces qualités et de ces propriétés dépendent la fertilité et le bon état physique du sol.
"Le mouton, a-t-on dit, est un mal nécessaire." Par ces mots nos ancêtres, ont voulu marquer l'exigence de la race ovine et constater qu'il est bien difficile de s'en passer. C'est la conclusion à laquelle s'est aussi arrêté l'éminent directeur de la ferme-école du Paraclet, qui possède un troupeau dishley-picard. Le troupeau, envisagé comme mal nécessaire, nous rappelle cette séance de la dernière session du Conseil général dans laquelle l'un de nos honorables collègues, défendant la liberté des colombiers disait : "Oui, je reconnais bien que les pigeons font du tort à certaines cultures, à la culture des légumineuses surtout, à celle des pois notamment ; mais, si nous fermons nos colombiers, c'est-à-dire si nous supprimons le pigeon, nous allons à un autre écueil : ces pois, qui se cultivent dans mon rayon sur de vastes espaces, sont tellement exigeants que la colombine est le seul engrais qui leur convienne." Cela est vrai pour certains terrains et l'est, je crois pour Crézancy. Fermer la bergerie serait supprimer le principal élément de fertilité de l'exploitation départementale.
Est-ce à dire que les descendants du troupeau de la ferme-école de Pontlevoy interdiront l'entrée aux engrais minéraux et aux méthodes scientifiques. Nous estimons que MM. Edouard Malingié et Georges Ville peuvent vivre en bonne harmonie. Pas d'exclusivisme ! Conservons le bien que le passé nous a légué et demandons au présent, c'est-à-dire à la science, de nous venir en aide pour rendre les résultats moins aléatoires et surtout plus réguliers.
Or, s'il est accepté que le système cultural basé sur le bétail peut coexister avec les méthodes nouvelles qui s'inspirent des enseignements du laboratoire, s'il reste acquis que, même de nos jours, la ferme sans bétail est la cloche sans batail, on arrivera facilement à nous accorder que le troupeau qui doit garnir la bergerie de Crézancy est celui qui l'occupe actuellement.
En s'en tenant à ce qui est, le département n'a pas à se livrer à des essais, lesquels sont toujours coûteux et souvent infructueux ; il peut s'appliquer la maxime Beati possidentes (Heureux ceux qui possèdent.), car il est réellement en possession d'un troupeau qui a fait bonne figure aux expositions de 1889 et de 1890. Et, s'il résulte de notre situation économique, que le troupeau d'un ferme-école doit être avant tout producteur de viande, c'est-à-dire de race précoce, rendant cette viande à moins de frais que d'autres races qui ne sont pas non plus sans mérite, il faut bien reconnaître que Mme Delhomme met aux mains du département le meilleur outil qu'il puisse utilise à cet effet.
Il es douteux que la laine nous ramène les beaux jours que nos pères ont connus. Autrefois la laine payait la redevance de la ferme ; aujourd'hui elle suffit seulement au berger. Les traités de commerce arrivant à échéance, nous feront peut-être une situation meilleure, en ce sens qu'ils ne seront pas renouvelés et que la France restera maîtresse de ses tarifs ; mais on se ferait illusion si l'on attendait cette échéance de 1892 un droit sur la laine assez élevé pour ramener le cours antérieur à 1860. Notre génération a le devoir de réparer les fautes commises dans cette année néfaste, mais il faut aussi qu'elle apporte dans cette réparation du passé, le tempérament et l'équité qui sont la sauvegarde de nos grands établissements français qui travaillent la laine et opèrent sur une une production annuelle de plus de 400 millions. Si le droit de douane est élevé, il portera la plus grande atteinte à une industrie nationale ; s'il est de peu d'importance la viande restera l'objectif de l'éleveur de moutons. Dans cet ordre d'idées encore la race de la Charmoise répond aux préoccupations du moment. 
Enfin, sous un dernier aspect, celui de l'enseignement, le troupeau de Crézancy, qui est la race même des bergeries fameuse des Montalivet, des Bodin, des Benoist d'Azy, rappelle les luttes honorables du passé pour frayer à l'élevage français une voie nouvelle. La race de la Charmoise, composée de sangs berrichon, mérinos, new-kent, n'est pas moins classique (si l'on veut bien me permettre cette expression) que le métis mérinos actuel, fusion d'une race étrangère avec plusieurs races indigènes. La fixité, qui est acquise au métis-mérinos, est réalisée au même degré par le mouton d'origine charmoise. L'élève aura donc, sous ses eux, à la ferme-école, un troupeau qui offre tout un passé d'investigations, tout un avenir d'opérations fécondes ; il pourra d'ailleurs étudier simultanément, dans les bergeries renommées qui seront à ses côtés, ces métis-mérinos soissonnais, qui furent autrefois un élément de richesse pour ce département et presque un sujet de gloire pour notre pays. Et plus tard cet élève, devenu chef de culture ou fermier, pourra opter suivant les circonstances et suivant le milieu dans lequel son action personnelle sera appelée à s'exercer.
Pour les raisons que nous venons d'exposer, nus espérons, que nous avons même la confiance que le troupeau de Mme Delhomme ne sera pas envoyé à la boucherie. A cet égard, le département doit se piquer d'honneur. Il était de mode, il y a quelques années, de le traiter en pays de routine. Le département de l'Aisne avait eu un tort, celui de la clairvoyance. Il avait entrevu la ruine, à brève échéance, de l'agriculture française mise en péril par des traités imprudemment consentis. Or notre tempérament national n'aime pas qu'on lui dise qu'il y a péril en la demeure. Signaler ces points noirs à l'horizon économique était un crime à nul autre pareil. Et pourtant elles avaient bien qualité pour sonner l'alarme, ces populations qui avaient porté si haut le progrès cultural : perfectionnement de la mécanique agricole, appropriation de cet outillage à la division du sol, création d'herbages comparables à ceux de la Normandie, élevage de troupeaux splendides dans lesquels le monde entier
venait puiser ses reproducteurs, introduction de cultures industrielles suivant les méthodes les plus perfectionnées. Plus les sacrifices et le progrès réalisé avaient été grands, plus rude fut le coup porté au nom d'un faux libre-échange, dont ces vaillants agriculteurs étaient dupes. Et, par surcroît, un déchaînement inouï d'accusations de toutes sortes fondit sur cette culture qui osait se plaindre. Encore un peu on l'eut accusé de manquer de patriotisme, comme on en accusa Thiers au jour de la déclaration fameuse qui préluda à nos désastres. Mais comme Thiers, et avec lui dans l'ordre économique, les populations de l'Aisne avaient pour elles la raison. Or la raison, c'est la force, et, avec le temps, c'est le succès. Isolés hier, les protectionnistes sont aujourd'hui légion.
Sous le nouveau régime économique, qui ouvre déjà et élargira bientôt l'ère des réparations, la culture de ce département reprend sa vitalité. Qu'une législation stable lui soit donnée et l'avenir est à elle. En présence de ce réveil, il fallait à l'agriculture de l'Aisne une station agronomique et une ferme-école départementale. La station agronomique est fondée ; elle fonctionne, ses débuts garantissent son avenir. La ferme-école, le département la possède ; il lui appartient d'inscrire à son frontispice la devise même de ce journal : Progrès avec prudence ; pratique avec science.
De toutes les branches du travail national l'agriculture est peut-être celle qui exige de nos jours, la plus grande somme de connaissances pratiques, techniques, scientifiques. Aussi nous ne pouvons tenir pour véritable école d'agriculture que celle dont l'organisation est basée sur un enseignement qui se partage entre les cours faits par le professeur et la démonstration donnée par le chef de service. L'élève ne doit pas seulement tenir la plume, occuper le tableau, manipuler le creuset du laboratoire, il faut encore qu'il tienne le mancheron de la charrue et le régulateur du semoir, qu'il connaisse l'organisme des machines agricoles et celui de leur moteur, qu'il sache sonder le sabot du cheval et panser le mouton, qu'il possède la connaissance des divers engrais et sache les associer, qu'il puisse combiner judicieusement les rotations culturales, qu'il étudie les plantes dans leur rapport avec le sol qui convient à chacune d'elles ; il faut enfin que les éléments généraux de la comptabilité et du droit commercial ne lui soient pas étrangers. Mais ainsi, dès l'école, aux prises avec toutes les difficultés qu'il rencontrera dans la vie, cet élève deviendra un homme digne de sa carrière et de son pays. Tel est le praticien que l'école de Crézancy doit produire. Or, ce praticien serait incomplet si l'éducation du bétail lui faisait défaut. On en a jugé ainsi au Paraclet, école assise sur une organisation absolument pratique. Et c'est parce que nous considérons que cette organisation est celle qui doit présider à la mise en exploitation de la ferme-école de l'Aisne que nous demandons, avec M. Ferté, que le beau troupeau de Crézancy ne soit pas envoyé à la mort.
ERNEST ROBERT
Conseiller général, vice-président du comice de Saint-Quentin, membre de la commission de Crézancy.


Journal d'agriculture pratique. 2e semestre. 1891.
p. 40

Ecole pratique d'agriculture Alexandre Delhomme, à Crézancy (Aisne).
Le 8 juillet 1889, Mme veuve Delhomme offrait au département de l'Aisne sa propriété de la Croix-de-Fer, située à Crézancy pour y établir une école pratique d'agriculture, et dans ses sessions d'avril et août 1890, le conseil général, après avoir accepté cette généreuse donation votait les dons nécessaires pour les travaux d'aménagement et l'acquisition du matériel.
De son côté, M. le Ministre de l'agriculture, par un arrêté du 26 février 1891 instituait sur le domaine de Crézancy, l'Ecole pratique d'agriculture sous le titre d'Ecole Alexandre Delhomme.
Directeur : M. Brunel (ingénieur INA Paris)
Elèves ; 40
Terres : 103 ha
Cheptel : 10 chevaux, 10 bœufs de travail, 15 vaches, 500 moutons (charmois), 30 porcs.
Ouverture de l'école : Octobre 1891.
 

1893

Concours général de Blois

Journal officiel de la République Française. N° 246, Mardi 11 septembre 1900
Exposition universelle de 1900.
XLVIII. Ministère de l'agriculture.
Concours international d’animaux reproducteurs tenu à Vincennes du 7 au 18 juin 1900.
p. 6101-6102
9e catégorie. Race de la Charmoise

En 1893, au concours général de Blois, Baron vint sur mon invitation faire une leçon de choses sur la Charmoise, qui eut un grand succès. Il déclara que Malingié fut un grand métisseur et il reconnut que si les moutons de la Charmoise, comme le dit Sanson, ont le facies du Kent, ils ont aussi le facies berrichon parce que, somme toute, le Kent et le berrichon sont deux formes de la même déviation initiale ovine toute entière. Les Charmois sont des métis, mais des métis d'animaux ayant l'un pour l'autre du penchant.

1896

Constitution du Syndicat de la race ovine de la Charmoise

 

Journal d'agriculture pratique. 1896. 60e année. Tome I, p. 451
Syndicat des éleveurs de la race de la Charmoise
Les éleveurs de la race ovine de la Charmoise, réunis à Paris à l'occasion du concours agricole, ont résolu de se constituer en syndicat. Établir un lien entre éleveurs, afin d'étudier en commun les questions professionnelles ; créer un mouvement d'opinion en faveur de cette race injustement mise en oubli pendant si longtemps ; obtenir pour elle non seulement une classification et des prix plus nombreux dans dans les concours régionaux, mais un concours spécial chaque année, tel est le but visé par la nouvelle association syndicale dont les promoteurs sont : MM. de Bodard, Bodin, Henru Tauvin, Charles Tauvin, de Loir-et-Cher ; - Brunot de l'Yonne; - Chomet, de la Nièvre ; Corderoy (Junyen), Poinet (André), le la Vienne; - Corderoy (Victor), de la Charente ; - Auguste Ferté de l'Aisne et Guyot de Villeneuve, du Cher.
Les adhésions sont reçues chez M. de Bodard, à Pontlevoy (Loir-et-Cher).

1896

Journal d'agriculture pratique. 1896. 60e année. Tome I. 
p. 455
LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE AU CONCOURS DE PARIS
Le concours général qui fermait ses portes, il y a quelques jours, était imposant par le nombre d'animaux exposés et remarquable par la qualité de ces animaux. etc....

1897

Journal d'agriculture pratique, Tome 1, Janv-Juin, 1897
p. 605-606
LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS
La race de la Charmoise a occupé cette année une place plus considérable que d'habitude au concours général de Paris.
Si souvent décriée depuis Malingié, elle prend chaque jour une importance croissante, grâce à ses sérieux avantages. Longtemps elle a été accablée de reproches. Quels sont ceux qui lui ont été le plus souvent adressés ? On a répété sur tous les tons : la race n'est pas fixée, elle ne donne pas des animaux de poids comme es races étrangères pures. On n'a pas osé dire sérieusement qu'elle n'était pas rustique, qu'elle n'était pas précoce, qu'elle ne fournissait pas une viande de première qualité. La fixité semble pourtant maintenant bien certaine, et une visite au concours de cette année le montrait de suite, même aux plus prévenus. Du reste, elle est admise officiellement, puisque les programmes des concours de l'Etat lui font une catégorie spéciale, depuis plusieurs années. Elle s'étend tous les jours, ce qui prouve qu'elle est estimée des cultivateurs. Pour qu'elle le soit de ceux-ci, il faut qu'elle le soit aussi des bouchers, toute fin des animaux de la ferme étant l'étal du boucher ; pour qu'elle soit acceptée par ce dernier, il faut qu'elle soit appréciée du consommateur, le boucher sérieux ayant intérêt à plaire à sa clientèle. Animaux estimés du cultivateur, cela veut dire animaux rustiques, précoces, avantageux à élever ; recherchés du boucher cela veut dire animaux donnant un bon rendement en viande nette, sans trop de suif ; appréciés du consommateur, cela veut dire viande savoureuse, juteuse, de première qualité.
En 1893, au concours des reproducteurs de Paris, la catégorie de la Charmoise comprenait 21 numéros ; en 1894, 27 ; en 1895, 22 ; en 1896, 39 ; en 1897, 47. En ajoutant à ces chiffres ceux des lots d'animaux gras de même espèce, on arrive à constater l'importance de la race Charmoise au concours général.
Cette année, comme presque tous les ans, une des cases des prix d'honneur a été occupée par des jeunes moutons de la Charmoise. Si, pour les reproducteurs, il n'en a pas été de même, ce n'a pas été sans une très grande surprise de beaucoup de visiteurs du concours.
Comme poids et comme précocité, on retiendra que les moutons, prix d'honneur, étaient âgés de onze mois dix jours et pesaient 212 kg. Ils ont du reste été vendus à la boucherie pour plus de 400 Fr. les trois, ce qui est un prix élevé pour des bêtes grasses, à une époque comme celle où se tenait cette année le concours.
On observera enfin que, dans la catégorie des animaux des agnelages de l'automne 1895, de l'hiver et du printemps 1896, le 4e prix et le 7e prix étaient adjugés à des charmois qui concourraient avec des southdowns, des berrichons et des croisements dishley, alors que dans les animaux des agnelages de l'automne 1894, de l'hiver et du printemps 1895, le 1er prix revenait à des charmois de 21 mois, pesant 252 kg et battant d'autres races françaises et étrangères.
Pendant la durée du concours, le Syndicat des éleveurs de la race de la Charmoise a tenu son assemblée dans la salle du jury. Il a renouvelé son bureau, émis des votes intéressant l'élevage, et les membres présents ont constaté avec plaisir que le nombre d'adhésions reçues, depuis les quelques mois d'existence du Syndicat était considérable.
E. CHOMET
 

1897

Journal d'agriculture pratique, Tome 1, Janv-Juin, 1897

p. 682-683

LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE

Monsieur le Rédacteur en chef,

Voulez-vous permettre à un ancien abonné, cultivateur lui-même et pas théoricien du tout, de vous signaler un fait d'une importance capitale à mon avis, et qu'aucun compte rendu du concours de Paris qui vient de finir n'a mis encore en lumière. Je veux parler des achats d'animaux de la race Charmoise faits pour le compte de l'Institut agronomique de Halle (Allemagne).

Votre très estimable journal a été autrefois mêlé à toutes les polémiques auxquelles a donné lieu la création de MALINGIÉ et un de vos rédacteurs, Eugène GAYOT, concluait en 1858 une enquête ouverte par ses soins, en reconnaissant tous les mérites de la race de la Charmoise.

Depuis cette époque, la mévente des laines n'a fait que s'accentuer et la substitution du mouton à viande par le mouton à laine aurait dû être la conséquence de ce fait économique ; il n'en a rien été et nous avons vu encore en 1897, le gros paquet de prix et de plaques garnir au concours général les boxes des mérinos qu'ils soient précoces ou Rambouillet, alors que les races françaises à viande de la Charmoise et autres recevaient un nombre de prix absolument dérisoire.

Il semble de ce fait découler cette indication que le gouvernement, qui est le plus grand dispensateur des prix dans les concours, et qu'il n'a rien fait lors de l'élaboration du tarif des douanes pour protéger les laines françaises, encourage de toutes ses récompense une industrie qu'il combat d'autre part par ses tarifs, et voit d'un mauvais œil les cultivateurs qui cherchent du côté de la production de viande un dédommagement à la mévente de leurs toisons.

Le fait est au moins étrange ! Nos voisins les Allemands ne comprennent pas les choses comme nous, et, placés en face du même fait économique, ils ont de suite cherché une compensation dans la production de viande ne pouvant pas lutter contre les prix des laines étrangères.

Ils ont essayé du Leicester, ils ont essayé du Southdown, probablement sans succès puisque les voilà aujourd'hui, après une enquête en France depuis 1895 par leurs éminents professeurs, acheteurs de moutons de la Charmoise. Ils ont acheté en 1896, ils sont revenus en 1897 et voilà les derniers prix qu'il ont payé au concours de Paris :

2 béliers à M. CAFFIN, 350 fr.,

2 béliers à M. G. de VILLENEUVE, 400 fr.,

1 bélier à M. PRÉVOST, 253 fr.

Pendant ce temps-là, l'enseignement officiel apprend en France, à nos futurs agronomes, que la race de la Charmoise n'est pas une race, mais un croisement kento-berrichon à l'état de variation désordonnée. Et tout cela parce que la science pure a inventé le craniomètre et que certains animaux de la Charmoise ont le crâne en ogive au lieu de l'avoir en plein cintre !!

Dans quelques années, lorsque les Allemands enverront à la Villette des fils des reproducteurs de la Charmoise qui feront sans peine baisser la viande des mérinos, il sera bien tard pour lutter avec avantage et pour revenir aux faits pratiques, car si le mouton à laine se vend encore à Paris malgré sa qualité de viande défectueuse, cela tient à la mauvaise qualité des moutons importés, allemands et algériens.

Il y a là un danger pour l'élevage du mouton en France et une indication, il me semble, pour les dispensateurs des prix et récompenses. Sans vouloir copier les Allemands, sachons au moins reconnaître que cette question du mouton (en tant qu'enseignement officiel), nous faisons fausse route depuis trente ans (1867).

Louis BODARD

Secrétaire général du Syndicat des éleveurs de Charmoises.

 

1898

Journal d'Agriculture pratique, Tome 1er Janvier à Juin, 1898

p. 15-20
LA RACE OVINE DE LA CHARMOISE
La presse agricole a voulu faire connaître la race ovine de la Charmoise et malgré la bonne intention de ses publicistes, presque tous ces écrits renferment des erreurs.
Une des erreurs, et la plus fréquemment imprimée, est relative au type améliorateur anglais choisi par Malingié dans la création de la race de La Charmoise.
Des écrivains mal renseignés prétendent que Malingié s'est servi du Dishley, bien que jamais reproducteur de cette race n'ait été introduit à La Charmoise.
J'ai demandé aux journaux propagateurs de ces erreurs de rétablir la vérité, les uns s'en sont abstenus, d'autres l'ont fait en entrefilets lilliputiens, pas un n'a inséré intégralement mes réclamations et leurs preuves (Nous ne croyons pas que le Journal d'Agriculture pratique ait jamais commis l'erreur signalée par M. Mérien-Malingié. Dans tous les cas, nous ne nous rappelons pas que l'honorable auteur de cet article nous ait adressé de note rectificative. Ferme-école, 1847-1852).
Élève de Malingié pendant la période où, sur sa propriété de La Charmoise, il créait la race ovine de ce nom, je puis dire que j'ai vu, ce que j'ai appris de ce savant zootechnicien. 
Depuis que j'ai l'honneur de faire partie de sa famille, je connais des documents intimes réfutant victorieusement les calomnies et les dénigrements qui, encore de nos jours, s'acharnent sur la mémoire de Malingié et sur la race, résultat de sa science et de ses travaux.
Le lecteur me permettra de lui faire connaître les circonstances matérielles t morales qui déterminèrent Malingié à nous donner cette race si bien appropriée à notre climat, à notre sol, et qui aurait une vogue considérable si elle était parée d'un nom étranger.
Malingié avait étudié passionnément les sciences naturelles ; par elle il fut entraîné à se faire agriculteur. Il apporta à cette profession l'esprit d'observation et d'analyse qui le distinguait.
En 1835, il se rendit acquéreur du domaine de La Charmoise (commune de Pont-Levoy, Loir-et-Cher) C'était, avec les bâtiments, quelques hectares de terre d'ancienne culture et une centaine d'autres de mauvais bois de chêne et de châtaignier. Il y avait aussi des bruyères et des étangs. Ces derniers furent desséchés et convertis en prairies.
Transformer en terres arables les bois et les bruyères était à cette époque œuvre difficile, coûteuse, capable d'effrayer tout autre que le nouveau propriétaire.
Pour créer de l'humus dans ces terres saturées d'acidité et en obtenir les premières récoltes, il eut recours au chaulage et à des fumures abondantes.
Pour avoir ces dernières, il fallait du bétail. Malingié eut dans ses étables les diverses races bovines et ovines de sa contrée, les observant, cherchant la plus profitable, c'est-à-dire celle qui paierait le mieux la nourriture et laisserait ainsi son fumier au meilleur marché.
Sa constatation fut que dans les circonstances où il se trouvait, la bête à laine était moins onéreuse que la bête à cornes, et aussi que les races ovines qu'il engraissait ne le rémunéraient pas de ses dépenses.
Dans les meilleurs lots, il restait toujours un trop grand nombre d'animaux, une queue, qui, complètement réfractaire à l'engraissement, n'indemnisait pas le propriétaire de ses frais.
Ces faits, les conditions économiques de l'époque, l'installation de bêtes à laine de races anglaises à l'école vétérinaire d'Alfort, déterminèrent Malingié à étudier ces nouvelles races. Il projeta d'acclimater celle qu'après examen il croirait le mieux convenir au climat du centre de la France et produire de la viande à un prix rémunérateur et aussi de la laine de peigne que nos grands industriels du Nord achetaient alors à l'Angleterre.
Il ne craignait pas de faire, à ses frais, sans autre recommandations que ses relations personnelles, de longs et coûteux voyages d'études, des acquisitions onéreuses de reproducteurs, nous montrant ainsi l'exemple de ce que peut l'initiative prive dans un pays où l'on implore toujours la tutelle de l'Etat.
Je n'entrerai pas dans le détail de ses voyages, de ses recherches, des conseils qu'il demanda aux industriels et aux agriculteurs des départements du Nord, les premiers mettant en œuvre les laines estimées du comté de Kent, les autres ayant essayé l'amélioration de leurs troupeaux par des béliers anglais.
Malingié passa en Angleterre et fut convaincu de la supériorité de la race du Kent améliorée par Sir Richard Goord de Coleshil. Les raisons de cette supériorité étaient : 1° A l'abattage le Dishley était inférieur au New-Kent. 2° La chair de ce dernier était préférée par les consommateurs anglais comme plus fine et n'ayant pas le goût de suif souvent reproché aux Dishleys. Enfin la toison était de beaucoup supérieure à celle des Dishleys. [Race Ile-de-France créée par Yvart à Alfort en 1830 est issu d'un croisement Dishley x Mérinos, Flock-book créé en 1921].
Dans ses trois voyages en 1837, 1838 et 1841, il introduisit en France sur sa propriété de La Charmoise des brebis et des béliers de cette nouvelle race nommée alors New-Kent.
L'acclimatation de ces animaux fut pendant plusieurs années l'objet de soins, d'observations judicieuse et de dépenses pour pallier le plus possible aux conditions différentes de climat et de mode d'élevage et d'entretien existantes entre le pays natal de ces animaux et le centre de la France.
Une nourriture spéciale, des bergeries aérées, des enclos de verdure, la séparation en petites troupes des mères et de leurs produits, furent les moyens généraux concourant au succès de l'acclimatation.
En même temps, Malingié travaillait à l'amélioration de nos races indigènes par le bélier New-Kent. Les races flamande, solognote, berrichonne, mérine furent essayées par lui dans le but d'obtenir des sous-races plus avantageuses que nos anciennes races et, en même temps plus rustiques, moins exigeantes que les New-Kent, et par ces qualités susceptibles d'être adoptées par la majeure partie des cultivateurs français.
C'est ici qu'il faut connaître la loyauté de Malingié. Loin de faire mystère de ses tentatives et de leurs résultats, son exploitation agricole était ouverte à tout visiteur. Chaque année, en séance publique de la Société d'Agriculture de Loir-et-Cher, il faisait part à ses collègues de ses travaux, de ses projets, de ses espérances et aussi de ses déceptions.
Ainsi, il expérimenta et démontra qu'il est presque impossible de créer, avec deux races pures alliées entre elles, une autre race homogène se reproduisant avec les mêmes caractères. La majeure partie des produits dégénère et retourne au type le plus ancien et le plus pur.
A la Charmoise, c'était au type maternel que se produisait ce retour, les brebis de nos vieilles races françaises et particulièrement de la race mérine, ayant un sang plus ancien et plus pur que celui des Kent de sir Richard Goord.
En poussant plus avant le croisement anglais, on obtenait des sujets plus parfaits mais ne pouvant vivre dans la condition générale d'existence des troupeaux de la majeure partie de la France.
La concurrence déloyale, faite à Malingié par la haute direction des bergeries royales [M. Yvart], le priva de la vente lucrative de ses béliers New-Kent purs et ainsi des moyens de subvenir aux frais que nécessitait son troupeau de cette race (sélection conservatrice pour ses propres besoins et la vente).
D'un autre côté, les croisements des races françaises avec les reproducteurs de cette race anglaise ne lui donnaient pas satisfaction puisqu'il n'en obtenait pas une race fixe.
Malingié avait observé que, parmi les agneaux nés de ces croisements, ceux qui ressemblaient le plus au type améliorateur New-Kent et le conservaient le mieux avaient pour mères des brebis de race moins pure, de sang mélangé.
Ce fut par la pratique de ces observations qu'il créa la race désirée par lui, et après réussite, il lui donna le nom de sa propriété, la Charmoise.
Je ne peux mieux faire que de résumer ici les passages de son ouvrage : Considérations sur les bêtes à laine au milieu du XIXe siècle, où il explique la formation de cette nouvelle race ovine.
"Ne pouvant augmenter la pureté et l'ancienneté du sang des béliers, il fallait diminuer la force de résistance, c'est-à-dire diminuer la pureté et l'ancienneté [homozygotie] des brebis. Pour opérer dans ces conditions il était nécessaire d'avoir des béliers les plus purs et les plus anciens possibles de leur race, et de se procurer pour allier avec eux des brebis de race de récente formation ou plutôt n'ayant, par la multiplicité des sangs dont elles seraient composées, aucun caractère arrêté de race bien distincte."
Pour arriver à posséder ces brebis, Malingié acheta sur les limites de la Sologne et du Berry : "des bêtes ovines issues du croisement entre les deux races de ces contrées et s'éloignant le moins possible du type améliorateur ; il les allia avec d'autres choisies également le moins mal possible sur les confins de la Beauce et de la Touraine et qui participent des races tourangelles et mérinos.
"Il obtient ainsi des extraits sans caractère prononcé, sans fixité, participant des quatre races solognote, berrichonne, tourangelle et mérine, conservant l'avantage de bêtes faites à notre climat, à nos circonstances et n'apportant dans l'important formation des animaux de la race nouvelle à constituer qu'une influence annihilée. Les brebis de ces mélanges furent donnes à des béliers choisis parmi les meilleurs et les plus beaux de la race New-Kent régénérée par Sir Richard Goord, mais nés et élevés à la Charmoise. Le produit de ce croisement fut un animal composé de 50 % de sang anglais le plus pur et le plus ancien possible et de 12,5 % de chacun des sangs français solognot, berrichon, tourangeau, mérinos, lesquels, perdus individuellement dans la masse du sang anglais et entièrement absorbé par lui, disparaissaient pour ne laisser paraître que le type améliorateur. En alliant entre eux les mâles et les femelles résulté de cette combinaison, on reproduit des sujets absolument semblables à leurs ascendants immédiats sans retour prononcé aux anciennes races françaises. Il ne reste plus qu'à éliminer ensuite les animaux présentant quelques imperfections, de peu d'importance du reste. Tel a été notre secret, dit Malingié, secret dont il n'a été fait mystère pour personne."
J'ajoute que toutes simples que paraissent ces opérations, elles demandent des connaissances spéciales, beaucoup de temps, d'argent et une grande force de volonté.
Maintenant que la formation de la race de la Charmoise est connue, quelles sont ses qualités et que peut-on en obtenir.
La race de la Charmoise a la rusticité, l'endurance d'une race française pure, et l'aptitude à la production de viande et à l'engraissement de ses pères les New-Kent de Goord. Sa force d'assimilation est grande, et l'est d'autant plus, que les jeunes animaux auront été bien nourris dans les premiers mois de leur existence. Les organes de la respiration et de la nutrition se développent alors plus rapidement que chez des sujets d'autre races, et ceux de la nutrition deviennent assez puissants pour que les Charmoises adultes utilisent avec profit la nourriture la plus grossière dédaignées des autres races ovines.
Malingié soumit ses Charmoises au régime du grand air et du pâturage le plus possible.
Ses béliers étaient en liberté sur une pâture où se trouvait un abri. Les animaux savaient s'y réfugier par le mauvais temps.
Les brebis vivaient également à la pâture, et l'hiver sortaient sur des champs de turneps pendant deux ou trois heures.
Aussi ses animaux avaient une endurance remarquable et se rapprochaient beaucoup de la taille des New-Kents.
J'ai connu à la Charmoise les derniers béliers New-Kents et les premiers béliers Charmoises. Ces derniers égalaient leurs pères anglais.
Cette année, j'ai eu la satisfaction de voir, chez un éleveur de Charmoises, les mêmes principes mis en pratique, les résultats sont remarquables. Ses béliers précédemment tenus à la bergerie, comme chez presque tous les cultivateurs français, étaient devenus d'une grande agilité. Chez les adultes l'excès d'embonpoint avait disparu et, chez les jeunes la taille s'accroissait. Je regrette de ne pouvoir donner ici la description détaillée des paddocks de cet intelligent éleveur.
Je cite ces faits parce que l'on reproche aux Charmoise de n'avoir plus la taille qu'ils avaient il y a un demi-siècle. Ceci est vrai chez plusieurs éleveurs, mais cela s'explique par les motifs suivants :
Quelques-uns depuis que la spéculation fructueuse de l'agneau gras s'est généralisée, ont voulu, avec juste raison, profiter des admirables aptitudes du Charmoise pour l'engraissement et les développer à l'extrême.
Pour cela ils se sont servis de jeunes béliers et même de jeunes brebis d'un an. Ils ont développé chez les produits le tempérament lymphatique, arrondi les formes, créé des animaux plus fins, plus gracieux, engraissant dès leur naissance, mais n'ayant plus la rusticité, la taille des Charmoises de Malingié.
Puis, comment veut-on que dans ces circonstances, où beaucoup d'agneaux sont livrés au boucher avant l'âge de cinq mois, l'on ait pu faire parmi eux un choix de reproducteurs irréprochables. D'autres agriculteurs, imbus de ce faux principe qu'une race améliorée, rustique par elle-même, n'a pas besoin d'autant de soins que les autres, font lutter soixante brebis et plus par un bélier, agneau de huit mois. A l'agnelage, ils négligent de donner aux produits la nourriture nécessaire à leur bonne formation. Les agneaux mal nourris, produits d'un père fatigué, épuisé, sont malingres, "croqués", comme nous disons en termes d'éleveurs. Ils font ensuite des sujets adultes imparfaits.
De ces deux causes toutes différentes résultent les mêmes faits.
Je crois devoir mettre en garde les éleveurs de Charmoises contre le désir d'augmenter la taille de leurs animaux par l'introduction d'un sang étranger. Ils verraient de suite les produits de ce croisement être plus exigeants, moins rustiques et le rendement en viande n'être pas aussi avantageux relativement au squelette.
Malingié, d'après ses observations en Angleterre et son expérience à la Charmoise, ne livrait à la reproduction que des béliers de 30 mois et plus et des brebis de 18 à 20 mois au moins, ces dernières ne devant avoir leur premier agneau qu'à deux ans.
La proportion des béliers pour la lutte était d’un bélier pour quarante brebis.
En général, je crois que les éleveurs se trouveront bien de suivre les préceptes du créateur de la race. Ils auront ainsi, pour leur propre élevage et pour la vente, des béliers robustes, bien conformés, pouvant servir plusieurs années.
Ceux qui ne seront pas dans les conditions favorables pour engraisser leurs agneaux auront ainsi de jeunes animaux qu'ils livreront à la boucherie à l'âge de 12 à 15 mois ; ces sujets seront facilement et rapidement engraissés, parce que leurs organes digestifs bien développés leur permettront de s'assimiler complètement la nourriture.
L'agriculteur ayant à faire consommer de grandes quantités de paille et des fourrages dédaignés par les chevaux et les bêtes à cornes, trouvera dans la brebis Charmoise l'animal utilisant le mieux ces pailles et ces fourrages de peu de valeur.
Si pendant l'allaitement il donne à cette brebis une ration complémentaire de betteraves ou de topinambours, s'il nourrit convenablement les agneaux, cet agriculteur en obtiendra un bénéfice que nulle autre race ovine ne peut donner.
La Charmois a aussi l'avantage de contribuer par le croisement à l'amélioration de presque toutes nos races ovines. Je dis presque toutes, parce qu'il y en a de spéciales à des industries laitières. Celles-là ne peuvent être mieux exploitées.
Mais pour toutes les autres, principalement pour celles du centre de la France, l'amélioration par la Charmoise est un moyen prompt et économique d'obtenir des produits plus rémunérateurs.
C'est ce que j'ai expérimenté sur ces races, même sur le mérinos et, maintenant retiré dans le département de l'Isère, j'occupe à des essais sur les variétés ovines de cette contrée les loisirs que me font l'âge et la maladie.
J'ai toujours été satisfait de ces divers croisements et, ici, j'ai le contentement de voir des propriétaires apprécier le type améliorateur Charmoise et l'adopter.
Je dois ajouter que je ne me suis jamais servi de béliers pris dans mes croisements, j'ai toujours eu des béliers Charmoise purs.
La race de la Charmoise est répandue en France et est appréciée à l'étranger.
En Fiance, je l'ai rencontrée aux deux extrêmes, dans le département de l'Aisne et dans les Hautes-Pyrénées, dans les départements de nos anciennes provinces du Centre, compris ceux du Puy-de-Dôme et de la Creuse. Elle se trouve principalement dans le Loir-et-Cher, le Cher, l'Yonne ; les éleveurs de ces départements sont les plus anciens et ont de tout temps maintenu la réputation et le type de la race pure. Suivent la Nièvre et la Vienne. Je ne connaissais pas ce dernier département et, dans un récent voyage, j'ai été agréablement surpris d'y rencontrer, outre des troupeaux de race pure, un grand nombre d'animaux améliorés par le Charmoise.
A l'étranger, elle a attiré l'attention de l'agriculture officielle allemande. Voici deux ans de suite que le directeur de l'Institut agronomique de Halle, vient, à l'époque du concours général agricole dd Paris, choisir et acheter des sujets d'élite de cette race.
En Roumanie, des essais de croisement ont réussi, et ces derniers mois, pour la deuxième fois, j'ai été chargé d'y expédier des béliers.
Chez nous, le nombre des exposants de la race de la Charmoise augmente dans les concours généraux et régionaux. Cette année, leurs succès ont été nombreux.
De son côté, l'administration supérieure de l'agriculture paraît revenir de ses préventions contre la création de Malingié.
M. Menault, inspecteur général de l'agriculture, mû par un sentiment de justice dont nous lui seront toujours reconnaissant, a voulu que Malingié et son œuvre fussent connus, popularisés.
Dans son remarquable rapport, inséré au Journal officiel, sur le concours général agricole de Paris en 1895, M. l'inspecteur général Menault donne une place glorieuse à Malingié et décrit magistralement la genèse de la race Charmoise.
Sous son impulsion, aux derniers concours régionaux de Blois et d'Orléans, le savant professeur de zootechnie de l'Ecole d'Alfort, M. Baron, a démontré, dans ses leçons de choses, ce qu'est la race de la Charmoise et le grand zootechnicien que fut Malingié.
Si mes lecteurs désirent connaître à fond la race objet de cet article, je les engage à lire l'ouvrage clair et précis de Malingié : Considérations sur les bêtes à laine au milieu du XIXe siècle. Cet ouvrage publié il y a bientôt 50 ans est toujours d'actualité. Malheureusement, il est difficile de se le procurer ; nous espérons que dans quelque mois une édition sera livrée au public agricole.
Je recommande à leur attention une brochure aussi intéressant que pratique, œuvre d'Alfred Leroy, le meilleur élève de Malingié.
Alfred Leroy, mon condisciple et ami regretté, a, peu de temps avant sa mort survenue récemment, condensé dans un écrit intitulé : Le Mouton Charmoise (Le mouton Charmoise, par A Leroy. Librairie agricole de la Maison rustique, 26, rue Jacob, Paris. Prix : 1 Fr.), le résumé de sa science et de sa pratique. C'est le catéchisme de tout bon éleveur de Charmoises.
Le lecteur y trouvera l'historique de la race qui nous occupe et les connaissances nécessaires à son exploitation lucrative.
Il y verra aussi les noms des membres du syndicat des éleveurs de la race de la Charmoise. Le nombre en est plus grand depuis la publication de cette liste, et nous espérons, pour le bien de notre pays et la prospérité de nos collègues en agriculture, que chaque année nous aurons de nouveaux adhérents.


A. MÉRIEN-MALINGIÉ
Vice-président du Syndicat des éleveurs de la race de la Charmoise.
 

1899

Journal d'agriculture pratique, Tome 2, 1899
p. 528

VENTE DU TROUPEAU CHARMOISE DE MONTALIVET-LAGRANGE

Le 2 octobre 1899 avait lieu, à Montalivet-Lagrange, près Sancerre, la vente du troupeau de la race Charmoise ayant appartenu à M. Guyot de Villeneuve. 
Dans la notice qui précédait le catalogue des brebis, agnelles et béliers qui devaient passer aux enchères, M. Théodule Vaillant de Guélis, président du Syndicat des éleveurs de la race de Charmoise, s'exprimait ainsi : "La vente du troupeau de Montalivet-Lagrange constitue un événement pour le Syndicat des Éleveurs de la race de la Charmoise. Tous ceux qui s'intéressent à l'élevage du mouton français y trouveront une exceptionnelle occasion de se procurer des animaux de premier choix.
Les éléments qui la composent proviennent en effet, de la souche primitive de la race, du troupeau même de la Charmoise, dont une partie fut acquise en 1865, à l'époque de la liquidation de la Ferme-Ecole par M. le comte de Montalivet.
Quand, plus tard à la mort de M. de Montalivet, M. Guyot de Villeneuve, son gendre, devint propriétaire du troupeau, l'oeuvre prit un nouvel et rapide essor.
Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d’œil sur l'importance exceptionnelle des récompenses obtenues : 12 prix d'honneur, 110 premiers prix, 33 deuxièmes prix, 12 troisièmes prix, un quatrième prix, 8 prix supplémentaires et 5 mentions honorables, tous remportés dans les concours généraux et dans les concours régionaux sont là pour en témoigner".
Le catalogue comprenait 27 lots de femelles et 33 béliers de différents âges.
Favorisée par un temps superbe, la vente a fort bien réussi, et presque tous les animaux ont trouvé des acquéreurs qui les ont emmenés dans différentes régions.
L'exposition des animaux avait lieu dans la cour de la ferme du château, dans des cases préparées à cet effet. Chaque lot, numéroté et séparé, était ensuite amené dans un parc, où il était mis en vente, devant les amateurs groupés autour.
Parmi les acheteurs, de nouveaux venus dans l'élevage du mouton Charmoise, d'autres, profitant de cette occasion unique pour introduire dans leurs bergeries, déjà formées, du sang nouveau de la meilleure origine. Les acheteurs ont été MM. de Montsaulnin, Lecointre [Grillemont Indre-et-Loire ou Vienne], Corderoy, Chomet, Dumesnil, de Bresson, Alfred de Villeneuve, de Bodard, Bonneau du Martray, Penin, Tendeau-Mascrochet, Pottier, de Schnickler, Pascal, Blondet-Desbordes, Michel Ephrussi, Prévost, Regnier, de Taveau, Duvergier de Hauranne, etc.
Parmi les animaux ayant atteint de beaux prix, on peut citer un lot de 4 brebis, âgées de 28 mois qui, après avoir eu le premier prix au concours régional de Limoges en 1898, et y avoir figuré dans un prix d'ensemble, avaient obtenu en 1899, un premier prix au concours général de Paris. Ce lot a été adjugé, aux applaudissements de l'assistance, à M. le vicomte de Montsaulnin pour la somme de 700 Fr., plus les frais, ce qui met chaque brebis à plus de 175 Fr., prix très élevé, surtout en songeant qu'il s'agissait de femelles n'ayant pas été saillies. On peut citer aussi, le n° 28, un bélier de 18 mois, très développé, très long et bien racé, adjugé 485 Fr., à M. de Schickler et un autre bélier de 6 mois et 15 jours (n° 45), acheté par M. le comte de Bresson, pour la somme de 205 Fr., plus les frais, ce qui est déjà un gros prix pour un animal de cet âge.
Les autres enchères, sans être aussi brillantes que celles que nous venons de citer, ont été animées et le résultat de la vente a été très satisfaisant.
Les éleveurs de la race de la Charmoise, tout en regrettant vivement la disparition d'un aussi beau troupeau, ont vu, avec la plus grande satisfaction, la réussite d'une vente qui indique bien le progrès que fait chaque jour la race qui leur est chère.

E. CHOMET,
Vice-président du Syndicat des Éleveurs de la race de la Charmoise.
 

1900

Journal d'Agriculture Pratique, Tome 1, Janvier à Juin 1900, p. 161-164

UNE BERGERIE CHARMOISE

Les bergeries Charmoise sont, en France, plus nombreuses et plus répandues qu'on ne le croit généralement ; nous en connaissons dans des régions très différentes, dans la Vienne, l'Aisne, la Haute-Vienne, la Nièvre, la Charente, le Loir-et-Cher, les Deux-Sèvres, le Cher, l'Isère, la Haute-Loire, etc.

Dans une récente excursion en Poitou nous avons eu l'occasion de visiter une de ces bergeries qui nous a paru organisée d'une façon susceptible d'intéresser les éleveurs.

La bergerie du Léché, près de Montmorillon, dans la Vienne, appartient à M. le docteur AUTELLET. Etc.

E. CHOMET

Vice-Président du Syndicat des éleveurs de la race Charmoise.

Bergerie du Léché, près de Montmorillon, dans la Vienne, appartenant à M. le docteur AUTELLET en 1900

Bergerie du Léché, près de Montmorillon, dans la Vienne, appartenant à M. le docteur AUTELLET en 1900

1900

Journal officiel de la République Française. N° 246, Mardi 11 septembre 1900
Exposition universelle de 1900.
XLVIII. Ministère de l'agriculture.
Concours international d’animaux reproducteurs tenu à Vincennes du 7 au 18 juin 1900.
p. 6101-6102
9e catégorie. Race de la Charmoise
Cette catégorie comptait 147 déclarations ; 4 bêtes seulement ne sont pas venues. Cette race, qui a été si contestée, a obtenu tant de succès depuis quelques années dans les concours qu'elle est aujourd'hui connue de tous les agriculteurs. Elle a été créée par Malingié, directeur de la ferme-école de la Charmoise (Loir-et-Cher). On croit généralement qu'elle est née tout simplement d'un croisement Kent-Berrichon suivi de métissage ; l'opération n'a pas été aussi simple. Malingié avait compris que les mérinos, surtout producteurs de laine, ne pouvaient plus soutenir la concurrence avec les laines étrangères ; il fallait avoir des moutons producteurs de viande. Il connaissait les races anglaises, il les avait étudiées sur place et savait quelle était leur aptitude à l'engraissement et leur précocité. L'idée lui vint naturellement de les croiser avec nos races françaises ou bien de sélectionner notre bétail : mais cette méthode de perfectionnement des races en elles-mêmes lui paraissait d'une réalisation trop longue pour la masse des cultivateurs ; il s'arrêta donc aux croisements, mais à la condition de ne donner que 50 % de sang anglais à nos animaux, de manière à leur conserver une rusticité relative, une santé vigoureuse. Il préféra le Kent, parce que cette race, égale en formes et en précocité au Dishley et au Southdown, l'emporte sur le premier par la finesse de la laine et le tassé des toisons et sur le second par sa laine propre au peigne.
Il s'agissait donc d'opérer un croisement Kent sur des brebis françaises pouvant exercer une grande influence sur les produits du croisement, sans compter les influences du milieu.
Il fallait donc augmenter l'influence anglaise, mais cela ne lui paraissait pas possible directement ; pour arriver à son but, il songea à diminuer l'influence française. C'est pourquoi il mêla plusieurs sangs français et donna des femelles issues de ce mélange à des béliers anglais purs Kent améliorés par Richard Goord.
Les femelles furent prises sur les limites de Berry et de Sologne parmi les bêtes ovines issues d'alliance entre les deux races bien trachées de ces deux provinces.
D'autres furent choisies sur les confins de la Beauce et de la Touraine et participaient des races tourangelles et mérines n'ayant aucun caractère prononcé, sans fixité, sans grand mérite intrinsèque, mais conservant l'avantage de bêtes faites à notre climat et n'apportant désormais dans l'importante fonction de la race nouvelle à constituer qu'une influence annihilée en quelque sorte par la division elle-même des éléments dont elle se compose.
M. Sanson a combattu durement et sans pitié le chercheur infatigable qui a consacré toute son existence et sa fortune pour créer une race de moutons propre à augmenter les ressources de la consommation.
Le savant professeur de l'Institut Agronomique n'admettait pas que par le croisement et le métissage on pût créer une race et, après avoir malmené Malingié, il dit dans son traité de zootechnie que son oeuvre peu pratique, continuée pendant un certain temps, a dû être abandonnée. Il ajoute : le troupeau de la Charmoise fut dispersé et il n'en existe plus dans le centre de la France aucun autre de quelque importance. Les faits donnent un démenti formel à ce qu'a écrit M. Sanson. Du reste en 1872, dans l'Encyclopédie pratique de Moll et Gayot, après une enquête sérieuse, Gayot se rallia à la théorie de Malingié.
En 1893, au concours général de Blois, Baron vint sur mon invitation faire une leçon de choses sur la Charmoise, qui eut un grand succès. Il déclara que Malingié fut un grand métisseur et il reconnut que si les moutons de la Charmoise, comme le dit Sanson, ont le facies du Kent, ils ont aussi le facies berrichon parce que, somme toute, le Kent et le berrichon sont deux formes de la même déviation initiale ovine toute entière. Les Charmois sont des métis, mais des métis d'animaux ayant l'un pour l'autre du penchant.
Le fractionnement du sang n'a rien d'extraordinaire et même dit Baron, nous trouvons l'opération très rationnelle, car enfin chacun des quatre éléments solognot, tourangeau, mérinos et berrichon destiné à former la masse composante ne présente qu'un huitième du sang qui est annihilé par l'élément améliorateur et vers lequel ils sont tous les quatre obligés de graviter.
Enfin, le défenseur le plus ardent, le plus convaincu, fut le regretté M. Alfred Leroy, ancien élève de Charmoise qui, agriculteur dans l'Aisne, a entretenu pendant des années un troupeau de la Charmoise. Et c'est après l'avoir bien étudié, qu'il publia en 1876 sa très intéressante brochure : le Mouton charmoise. L'auteur rapporte la prophétie de Malingié : Le mouton de la Charmoise sera aussi bien le mouton des pays pauvres que celui des pays riches. Et il explique comment, si cet animal peut être exploité avec bénéfice dans des conditions si différentes, cela tient à ce qu'à la précocité, à l'aptitude, à l'engraissement du Dishley et du Sourhdown, il joint l'endurance et la rusticité du berrichon et du solognot.
Leroy recommande de choisir avec beaucoup d'attention le bélier charmoise, et d'autant plus, dit-il, que dans la race charmoise les mâles parfaits sont beaucoup plus rares que les femelles, chose assez singulière, mais qui n'en est pas moins vraie.
Un bon bélier Charmois doit avoir fine ossature, petite tête, pattes courtes et fines, épaules larges, poitrine vaste, gigots rebondis, côte ronde, corps parfaitement cylindrique, point capital, car il indique que les organes thoraciques sont bien proportionnés à ceux de la digestion dont ils commandent l'action. Il ne doit pas y avoir de laine sous le ventre ni sur les testicules pour produire le plus de viande possible.
Le caractère distinctif de la race est : petite taille, tête dénudée, sans cornes, oreilles petites, fines, dirigées un peu sur le côté, membres courts et fins, toison fine et tassée.
Aujourd'hui la cause est gagnée, comme le prouvent les premiers prix que cette race a remporté depuis dix ans aux concours régionaux, aux concours généraux de Paris, au concours international de 1900.
Il ne nous reste plus, pour donner la raison de ces succès, qu'à répéter ce qu'a dit de la charmoise le président du syndicat de la boucherie en 1895 : La boucherie apprécie au plus haut degré le mouton Charmois tant pour la délicatesse de sa viande que pour sa conformation et son rendement proportionnel. Aujourd'hui le gros mouton perd chaque jour du terrain, et le détaillant parisien préfère les petites races moins osseuses et lui permettent beaucoup mieux de satisfaire sa clientèle par le temps de cherté que nous subissons depuis ces dernières années. La charmoise remplit très bien ces conditions avec cette différence tout à son avantage que le principe adipeux est moins développé que dans les races étrangères.
On peut juger de l'extension de l'aire géographique de cette race par les exposants de divers départements qui ont présenté les animaux de race charmoise au concours de Vincennes. Citons MM. de Bidard, de Loir-et-Cher ; Vaillant de Guelis, du Cher ; de Montsaulnier, du Cher ; Triboulet, de la Somme ; Chaumet, de la Nièvre ; Guillaumont, de la Haute-Vienne ; docteur Autillet, de la Haute-Vienne ; Penin, de la Vienne ; Petit, de l'Eure ; Euphressi, de Seine-et-Marne : c'est donc huit départements où la race charmoise est cultivée, sans compter ceux où elle existe et dont les propriétaires n'ont pas concouru.
De plus, le syndicat des éleveurs de la charmoise, année 1899, fait connaître qu'elle est importée en Allemagne, en Roumanie, dans la province marécageuse de la Dobroudja. Et M. Pariano, propriétaire d'un troupeau de moutons de Karnabat, a choisi la charmoise pour la croiser avec ses animaux, en raison du peu d'exigence de cette race, parce que sa viande est savoureuse et sa laine de bonne qualité.
M. V. Filip, de l'école vétérinaire de Bucharest, rapporte que les essais de croisements faits à Hassanchea entre la charmoise et le karnabat ont très bien réussis ; les produits obtenus ont une très belle conformation. La tête et les pieds sont réduits, mais l'animal est suffisamment développé et supérieur au karnabat ; le principe adipeux est moins développé que dans les races étrangères.
Voici la liste des lauréats du concours général : Pour les mâles, M. Poinet (André), à Montmorillon (Vienne), et M. le docteur Autillet, à Saulgé (Haute-Vienne), ont remporté le premier prix.
M. Chaumet, à Sant-Pierre-le-Moutier (Nièvre), a remporté le 2e prix.
MM. Hermand (Paul), à Chauny (Aisne) et M. Vailant de Guélis (Théodule), à Herry (Cher) ont remporté le 3e prix.
Des mentions honorables ont été accordées à MM. Hermand, Penin, Poinet.
Pour les femelles, les premiers prix ont été attribués à MM. Poinet, précité ; Petit (Albert) et Gamaches (Eure).
Les deuxièmes prix à M. Petit précité et Penin.
Les troisièmes prix à M. le docteur Autillet et Harmand (Paul), précité.
Des mentions honorables ont été accordés à MM. de Bodard, Chomet et docteur Autillet.
10e catégorie. Dishley mérinos. - Cette catégorie était nombreuse, elle comptait 113 déclarations, 12 seulement manquaient à l'appel. etc...
 

1920

 

LOURDEL Fernand. Le berceau d'une race ovine La Charmoise, Malingié et son œuvre. Imp. Centrale Administrative et commerciale 1920. 96 pages.

Fernand Lourdel était vétérinaire.

Bibliothèque Abbé Grégoire à Blois. Fonds patrimoniaux, cote LB 3449

1921

Larousse agricole 1921, tome 1, p. 290
 

Charmoise (race ovine).

La race de la Charmoise a été créée vers 1840 par l'éleveur Malingié, à la ferme de la Charmoise, à Pontlevoy (Loir-et-Cher), en croisant de brebis Solognotes, Berrichonnes et Mérinos avec de béliers anglais du Kent très améliorés au point de vue de la viande et très précoces. Malingié a obtenu par une sélection très attentive de ces métis un mouton assez rustique remarquable par sa belle conformation, sa précocité et son aptitude à la production de la viande qui, sous ce rapport, le rend comparable au Southdown.


Caractères. Taille moyenne ; tête petite à front large, orbites un peu saillantes, oreilles petites, absence de cornes ; encolure courte ; corps cylindrique à poitrine ample, dos horizontal, croupe large, membres courts, fins à gigot rebondi ; toison blanche, à mèches courtes tassées, laissant la tête, les jambes et le ventre dénudés. 


La race de la Charmoise est disséminée dans tout le Centre de la France et les béliers de cette race sont introduits comme améliorateurs dans de nombreuses régions, grâce à l'activité d'un syndicat d'élevage prospère.
 

1927

LA RACE DE LA CHARMOISE

Thèse agricole soutenue en juillet 1927 à l'Institut Agricole de Beauvais devant MM. les Délégués de la Société des Agriculteurs de France par Jacques OUZILLEAU Ingénieur d'Agriculture I. A. B. (Institut Agricoles de Beauvais), Lauréat de la Société d'Agriculture de France, Diplômé de l'Institut Catholique de Paris, Lauréat du Contrôle Laitier. Beauvais, imprimerie départementale de l'Oise, 26 rue de Malherbe, 1927. 93 p.

Extrait :

p. 25-31

Chapitre III

Genèse de la race.

C'est en 1837 que MALINGIÉ pensa créer un troupeau de moutons essentiellement propres à la production de la viande.

Il partit de la Charmoise pour aller en Angleterre, afin de trouver un mouton anglais capable de lui donner satisfaction.

En passant, il s'arrêta à Alfort, où il alla voir les moutons anglais récemment importés en France par M. YVART, directeur de l'Ecole, et il en conclut trois choses :

1° Avoir des brebis et des béliers Dishley,

2° Avoir des brebis Flandrines croisées par un bélier Dishley ou même des brebis Solognotes,

3° Avoir le mouton de la race Kent.

De là, il se rendit à Lille, pour confirmer son opinion, dans diverses filatures, à savoir : que la laine du Kent était préférable à celle du Leicester (Dishley). Et MALINGIÉ se dirigea vers Dieppe, où il embarqua pour l'Angleterre, muni de nombreuses lettres de recommandation pour les éleveurs anglais, que lui avaient donné des parents et des amis.

Par l'intermédiaire d'un M. LANTHAM, il fut présenté à M. COOK, chez lequel il acheta deux béliers Kent, l'un de trois ans, l'autre de quinze mois, puis soixante jeunes brebis de douze à quatorze mois.

Et le 1er avril 1837, il rentrait en France, à bord du Britannia.

Le 5 avril, étant arrivé à Calais au lieu de Boulogne, à cause du mauvais temps, il se mit en devoir de venir avec sa petite caravane jusqu'à la Charmoise, par petites journées.

Il avait à cet effet acheté cheval et voiture ; son berger Laurent l'avait rejoint et, ainsi équipés, ils se mirent en route.

Et l'on peut voir défiler le troupeau, suivi de la voiture, par Boulogne, Aumale, Gisors, Vernon, Chartres, Cloyes, Vendôme, Blois et enfin la Charmoise.

Le troupeau s'installa et tout allait si bien qu'en 1838 MALINGIÉ retourna en Angleterre, non plus chez COOK, mais chez M. Richard GOORD, chez lequel il n'avait pas été l'année précédente, car il ne le voyait pas vendeur.

M. GOORD voulut bien céder quelques animaux, mais avant tout il fit un prix pour les béliers, quel que soit leur âge, soit 20 guinées par tête (520 francs).

Quant aux brebis, après maintes difficultés, MALINGIÉ réussit à pouvoir acheter six agnelles.

Ensuite, il vit six mères de deux ans dans un autre lot ; le prix de chaque brebis était de 10 guinées (260 francs).

Donc MALINGIÉ avait réussi dans ce deuxième voyage à avoir un bélier, six agnelles et six mères.

Mais, en 1840, son troupeau tout entier périt d'épidémie.

A l'aide d'une subvention du Gouvernement, MALINGIÉ retourna pour la troisième fois en Angleterre. Mais aucun mouton anglais ne put résister à notre climat du Centre, et MALINGIÉ renonça définitivement à ses moutons anglais purs ; mais il eut l'idée de les croiser avec des races françaises, et se mit immédiatement à l'œuvre.

Il croisa successivement les races Flandrine, Solognote et Mérinos, sans plus de réussite avec l'une qu'avec l'autre.

MALINGIÉ, dans toutes ses tentatives de croisements, avait été frappé de ce que l'influence du bélier de Kent était d'autant plus efficace que la mère était de race moins pure.

Donc, il fut amené à créer une brebis aussi abâtardie que possible, et voici comment il s'y prit.

Il donna des béliers mérinos à des brebis berrichonnes et des béliers tourangeaux à des brebis solognote, où il croisa les issus entre eux, et enfin il fit saillir les femelles provenant de ces derniers croisements par des béliers du Kent, et c'est ainsi qu'arriva à bonne fin cette judicieuse opération, qui donna naissance à la race Charmoise, laquelle a pris son nom, grâce à sa fixité suffisante.

Dire qu'elle est formée de 1/8 de sang berrichon, 1/8 de sang mérinos, 1/8 de sang tourangeau et 1/8 de sang solognot est vrai, mais dire que MALINGIÉ l'a voulu, non.

Quand il a entrepris de faire ces croisements, il n'a pas voulu en faire un problème de mathématique, et c'est ce que soutiennent certains zootechniciens.

Personnellement, j'ai la conviction que MALINGIÉ n'a jamais mis cela à la base de son croisement, car je me suis entouré d'avis de vieux éleveurs zootechniciens, qui combattent activement l'idée des nouveaux.

Pour fixe sa race, MALINGIÉ a eu, comme nous l'avons déjà vu, à croiser des brebis de sang mêlé avec un bélier Goord pur [Kent].

Il a obtenu un animal ayant un certain pourcentage de sang anglais et des diverses races croisées, lesquelles, perdues dans la masse du sang anglais et absorbées par lui, disparaissent presque entièrement pour ne plus laisser apparaître que le sang améliorateur.

L'influence est tellement grande que tous les sujets obtenus se ressemblent d'une manière frappante, à ce point que les Anglais eux-mêmes s'y sont mépris, les prenant pour les animaux appartenant à une race pure de leur pays.

Et quelque chose de plus probant encore, c'est qu'en alliant les mâles et les femelles issues de cette combinaison, on a reproduit des sujets semblables à leurs ascendants les plus proches, sans aucun retour sur les races françaises auxquelles la souche des brebis a été demandée.

Il s'en est bien produit quelques rares exemples, que l'on a chassés en éloignant du troupeau les animaux chez lesquels on avait remarqué ces défauts, ceux-ci visibles seulement à l'œil d'un fin connaisseur.

C'est ainsi que l'on a fixé cette race, et, comme dit M. YVART : "On fixe une race en lui donnant de jour en jour la faculté plus prononcée de se reproduire d'une manière parfaitement identique et avec des caractères bien tranchés."

Et c'est cette race ainsi fixée que l'on nomme "race Charmoise".

On conseille, dans la création d'une race telle que la race Charmoise, de na pas donner plus de 50 % de sang anglais, si l'on veut conserver le tempérament français, qui convient au milieu dans lequel vivra le troupeau.

La race Charmoise, ne dépassant pas cette proportion, répond à ce désir ; les agneaux s'élèvent bien et supportent sans faiblir le premier été, si dangereux pour les bêtes anglaises. Mais il en est de même plus tard, car les moutons ne souffrent ni de la chaleur, ni de la sécheresse.

Il faut dire aussi que les animaux qui avaient été appelés à reproduire étaient du pays, sauf le bélier mérinos, mais celui-ci ne figure que pour 25 %.

Car les petites races de la contrée sont douées de qualités particulières : petite stature, finesse, sobriété, qui sont préférables et qui restent toujours à la souche maternelle.

Ces animaux ont peut-être plus ou moins de qualités pour celui qui n'a pas l'habitude ; mais le vrai connaisseur reconnaît du premier coup d'œil les animaux de fine ossature.

Pour le mérinos, s'il avait quelques désavantages sous le rapport de la charpente osseuse, de la viande et de la graisse, il les compensait par l'apport d'une magnifique toison dont nous parlerons plus loin.

Maints éleveurs ont reconnu qu'une bête de 50 kg était plus dure à élever que deux bêtes de 25 kg ; les bouchers sont d'accord, eux aussi, sur ce point, à savoir qu'ils aiment mieux un mouton de 25 à 30 kg de chair nette.

C'est à ce poids qu'il est facile d'arrêter les Charmoise.

Je dis que l'on peut arrêter un animal au poids que l'on désire, car le poids ne dépend pas toujours de la taille. En effet, le produit auquel le bélier a donné naissance lui est conforme et il se développe selon la dose de nourriture donnée.

On a vu dans une bergerie des agneaux nés de mêmes parents qui ont été amenés les uns à 32 kg de viande de boucherie à 14 mois et les autres à 20 kg au même âge.

Quand MALINGIÉ croisa ses petites brebis de sang mêlé avec les gros béliers Goord, qui atteignaient 90 à 100 kg, on avait eu peur des produits disproportionnés que ce croisement allait donner et aussi de la mortalité occasionnée par la mise-bas d'agneaux trop gros. Mail il n'en fut rien, et MALINGIÉ explique le résultat de la manière suivante : "Le germe procuré par le bélier se développe en proportion relative à la nourriture qu'il reçoit. Or ici, il n'en avait reçu, pendant tout son séjour dans la brebis, que la quantité que ces brebis pouvaient lui fournir ; ainsi le fruit restait-il petit et agnelaient-elles sans efforts extraordinaires."

Au point de vue de l'engraissement, les premiers mâles castrés de cette race que MALINGIÉ mit à l'engrais réussirent merveilleusement. Ils prirent la graisse comme de vieux moutons de race française, et à la fin de l'hiver ils pesaient 30 à 35 kg de chair nette, avec 3 à 4 kg de suif, et ces caractères ne sont pas tombés depuis ce moment, car j'ai vu à la Charmoise des animaux mâles castrés arrivé à dix mois et produisant 30 kg de viande nette.

Comme nous le voyons, la race Charmoise s'est améliorée depuis la mort de MALINGIÉ (1852), et c'est maintenant une très bonne race, bien fixée, donnant de bons produits, appréciés à la Villette, tant au point de vue de la finesse de la chair que du rendement net.

1933

Bulletin de la Société Nationale d'Acclimatation de France. 1933
p 108-111
Séance générale du 23 janvier 1933
Présidence de M. Jaubert, Sous-secrétaire d'Etat à l'Agriculture.
M. le professeur Mangin souhaite la bienvenue à M. Jaubert et le remercie d'avoir bien voulu représenter le Gouvernent dans cette réunion destinées à commémorer une des meilleures créations de la science agronomique française.
Avant d'exposer l'oeuvre de Malingié, à qui nous devons la race ovine de la Charmoise, le conférencier, M. Martial Laplaud, ingénieur agronome et éleveur expérimenté lui-même, salue la présence de plusieurs descendants du célèbre zootechnicien.
Né à Lille en 1800, Edouard Malingié, etc....
 

1933

Les Annales Agricoles. Supplément des "Annales Africaine". 4, rue Bourbon. -Alger.N°6, 15 mars 1933
p. 2-3
Elevage.
Une fameuse race de moutons : la Charmoise.
Le 23 janvier dernier eut lieu à Paris sous les auspices de la Société Nationale d'Acclimatation de France, une conférence très appréciée de M. Laplaud, ingénieur agronome, membre du Conseil supérieur de l'Elevage, ancien Directeur du Centre National d'expérimentation zootechnique, président du Syndicat central de la race ovine de la Charmoise. etc...
 

1933

 

Création de l'ALLIANCE PASTORALE

 

 

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/2013/06/21/ccccccccccccccccc-274897.html

 

En 1933, huit éleveurs ovins de retour de Patagonie, reproduisent le modèle d'élevage argentin dans le sud Vienne et se structurent en coopérative en créant l'Alliance Pastorale

« L’Alliance Pastorale est créée en 1933 à Montmorillon à l’initiative du marquis Guy de BOISGROLLIER, du Baron REILLE-SOULT et d’une poignée de propriétaires fonciers, pour la plupart d’origine noble…. » CHOCHET Hubert et DUCOUTRIEUX Olivier. SPÉCIALISATION RÉGIONALE ET AVANTAGES COMPARATIFS Le contre-exemple de Montmorillon, Vienne (1930-1970). Histoire et Sociétés Rurales, n° 50, 2e semestre 2018, p. 166

 

https://www.lanouvellerepublique.fr/montmorillon/une-fringante-octogenaire

 

L'Alliance pastorale, qui célèbre ses 80 ans samedi prochain, est une institution du Montmorillonnais. Ce syndicat d'éleveurs est indissociable de l'élevage ovin dans le Sud de la Vienne. Il a suscité son développement dans les années trente, accompagné son essor culminant dans les années quatre-vingt et s'efforce aujourd'hui d'en enrayer le déclin.

« A l'occasion des journées portes ouvertes sur notre site, nous présenterons l'histoire de l'Alliance, mais nous parlerons aussi de l'avenir de l'élevage ovin, explique le président Hervé de MONVALLIER. Nous mettrons en avant les jeunes qui travaillent bien et réussissent. La production est aujourd'hui le maillon faible de notre filière : nous recherchons de jeunes éleveurs à installer dans des ateliers performants, dont ils tireront des revenus intéressants. »

Le défi est vital pour l'Alliance et son vaisseau amiral, une coopérative forte en 2013 de 40 000 adhérents dans 30 pays. Dans le catalogue général, on trouve tout ce qui est nécessaire dans un élevage, des chaussures de sécurité aux biberons pour agneaux, en passant par les clôtures et le matériel vétérinaire.

C'est d'ailleurs de là que tout était parti, dans les années trente. Le baron Henry de Reille-Soult revenait alors d'Argentine avec un modèle prometteur d'élevage ovin extensif. Il s'associa à Guy de BOISGROLLIER, éleveur à Sillars, pour appliquer la méthode dans le Montmorillonnais, récemment débarrassé des loups.

Un microscope en 1933 cinq vétérinaires en 2013

Les clôtures « pampa » firent leur apparition dans le paysage, mais aussi les maladies ovines. Des éleveurs se regroupèrent pour acheter un coûteux microscope en 1933. Ils n'imaginaient sans doute pas la portée de cet acte fondateur. L'Alliance emploie aujourd'hui cinq vétérinaires, possède son laboratoire d'analyse (1)et même une salle d'autopsie.

La baisse du nombre d'élevage n'a pas encore entamé le chiffre d'affaires, 28,5 millions d'euros en 2012. « Il continue de progresser. Nous vendons moins de consommables, compte tenu de la baisse du nombre de brebis. En revanche, les éleveurs investissent dans des équipements de manutention, par exemple. »

Mais l'Alliance Pastorale, c'est bien plus qu'un magasin spécialisé. Au fil des décennies, ses dirigeants ont structuré l'élevage ovin régional. « Nous avons créé tous les outils nécessaires, comme Insemovin et la SODEM, l'abattoir du Vigeant, dont l'Alliance est aujourd'hui actionnaire à 13 %, explique Georges Gilbert, l'un des anciens présidents. L'Alliance a aussi toujours recherché ce qui améliore les conditions de travail difficiles des éleveurs ovins.. Dans l'album de la famille figurent aussi, entre autres, Poitou Ovin et le groupement d'intérêt économique ovin. « Il n'y a pas d'autre filière qui aille ainsi jusqu'au bout du produit, précise Hervé de MONVALLIER. Nous devons aujourd'hui sécuriser ses approvisionnements. »

1936

Journal d'Agriculture pratique. 1936. Premier semestre.
p. 324
Concours général agricole de Paris
Le mouton de la Charmoise présente un type moyen, de conformation irréprochable et très voisine des modèles les plus appréciés d'outre-Manche. Bien que s'accommodant parfaitement de l'élevage en plein air, il ne pouvait être exposé en laine, mais les connaisseurs avaient ainsi plus de facilité pour apprécier la qualité de sa conformation.

1937

Fédération internationale latine des sociétés d'eugénique.
1er Congrès Latin d'Eugénique.
Rapport.
Masson et Cie, Editeurs
Paris, 1er -3 Août 1937

Les leçons de l'expérimentation animale dans le problème du métissage, par M. Etienne LETARD, professeur à l'Ecole Nationale Vétérinaire d'Alfort et à l'Institut National d'Agronomie de la France d'Outre-Mer.

Extrait :

p. 64-65
Chez les moutons, la race ovine de la Charmoise, en laquelle les moins prévenus sont contraints de reconnaître une merveilleuse race à viande, est un mélange des races New-Kent, Berrichonne, Solognote, Tourangelle, Mérinos ; aussi bien son créateur s'est-il appuyé sur la singulière théorie qu'il appelait "l'affolement des races". Un exemple très typique est aussi présenté par la race de Grignon et de l'Ile-de-France, obtenue par des croisements qui furent commencés en 1830 [1833] à l'Ecole vétérinaire d'Alfort entre le mouton Mérinos, parfait producteur de laine, et le mouton de Dishley, bête à viande. Aujourd'hui, la race, fort bien fixée, a d'excellents qualités pour la boucherie, une toison très satisfaisantes, et elle est largement exportée comme amélioratrice.

1950

Les revues ovines : un mémoire de l'élevage ovin.
Présentation des titres et des résumés des articles retenus dans les numéros de la revue LE MOUTON des années 1946 à 1950 (Fond documentaire du CDI Bergerie nationale de Rambouillet)

La Charmoise. Service des géniteurs de l'Union Ovine de France.
Revue Le mouton, n°10, octobre 1950, p. 91-92
Résumé : L'obtention de cette race obtenue par MALINGIÉ est parfaitement décrite avec les objectifs recherchés pour répondre aux contraintes locales. Ces objectifs étaient d'arriver à concurrencer le Southdown, c'est-à-dire une conformation parfaite et une adaptation au Montmorillonnais avec des sols pauvres. Le standard, les qualités et l'aire d'extension sont bien relatés.
 

1952

Éloge pour le centenaire de la mort de Malingié

Comptes rendus des séances de l'Académie d'Agriculture de France. Tome XXXVIII. Année 1952.
p. 764-768


A propos d'un centenaire EDOUARD MALINGIE (1800-1852) ET LE RACE OVINE DE LA CHARMOISE
M. Etienne Letard. [Professeur à l'Ecole Nationale Vétérinaire d'Alfort].

- En cette fin d'année 1952, il nous a paru opportun et juste d'évoquer la mémoire d'un grand éleveur et agriculteur, le pharmacien Malingié, créateur de la célèbre race de moutons de la Charmoise. Il s'est en effet éteint, il y a juste cent ans, exactement le 15 décembre 1852 ; ce centième anniversaire de la fin d'une existence qui fût plutôt courte, mais singulièrement active, et d'autant plus attachante qu'elle a connu aussi l'adversité, nous offre l'occasion d'apporter hommage de notre reconnaissance et de notre admiration et pour l'homme et pour son oeuvre.
Malingié, Edouard, Louis Auguste, naquit à Lille en 1800 [9 février 1799]. Son grand-père et son père furent pharmaciens en cette ville.
Après de fortes études secondaires, au cours desquelles il s'intéressa particulièrement à l'étude des sciences naturelles, il se destina lui aussi à la carrière paternelle, et fut diplômé pharmacien à la Faculté de Paris en 1822.
Il retourna à Lille, occupa l'officine de son père ; mais s'étant marié, en 1823, avec la fille [Roger Marie Joséphine, 1803-1828] d'un gros agriculteur de la région du Nord, il céda à son goût de la culture et de l'élevage. Il acheta une petite ferme aux environs d'Avesnes et en entreprit l'exploitation.
De graves malheurs familiaux le frappèrent.
En 1828, sa femme mourait lui laissant deux fils.
S'étant remarié quelques années plus tard, il eut l'occasion de faire un voyage chez son beau-frère, à Pontlevoy, dans le Loir-et-Cher, au sud-ouest du département.
Frappé par l'état inculte ou presque inculte, à cette époque, de la Sologne, contrastant avec la richesse du Nord, il entrevit pour lui-même un champ d'activité nouveau en ce pays alors déshérité.
Il vendit avantageusement sa ferme du Nord qu'il avait exploitée une dizaine d'années, et arriva en 1835, à la Charmoise, dans la commune de Pontlevoy, au terme d'un voyage par route de 440 km, avec du matériel agricole, des chevaux, du bétail.
Cette entreprise d'un homme abandonnant une situation sûre, bien assise, pour se jeter presque dans l'inconnu, nous dépeint son caractère. La destinée, à ce moment, lui réservait tout juste 17 années, pour mener à bien une oeuvre peu commune au point de vue agricole, zootechnique et social.
Son historiographe, le plus complet, le Docteur-Vétérinaire Fernand Lourdel, dans son ouvrage "Le berceau d'une race ovine La Charmoise, Malingié et son oeuvre", a écrit ce qui suit :
"Edouard Malingié était, d'après ceux qui l'ont connu, un homme de haute taille (1,90 m), au visage coloré, aux cheveux blonds et ondulés, aux yeux bleus, du type nordique par excellence ; sa bouche était large, mais marquée souvent d'un fin sourire. Il était d'une remarquable intelligence : travailleur à l'excès, toujours levé le premier et le dernier couché, d'une énergie peu commune, il avait un caractère affable et très charitable ; il aimait à rendre service. Entouré de ses enfants - il en eut 8 - et de ses petits-enfants, il menait à la Charmoise une vie patriarcale."
Je n'ai aucunement l'intention de redire ici, en détails, tout ce qu'a fait Malingié. Les fervents de l'histoire pourraient retrouver le développement de son travail dans de nombreuses études publiées par lui, de 1836, année qui suit son installation à la Charmoise, jusqu'en 1852, année de sa mort, dans le Bulletin de la Société d'Agriculture du Loir-et-Cher, et dans son ouvrage : Considérations sur les bêtes à laine, au milieu du XIXe siècle ; notice sur la race de la Charmoise (mars 1851).
Parmi les travaux d'autres commentateurs, signalons : une étude d'Alfred Leroy : Le mouton de la Charmoise ; la publication d'une conférence étincelant du zootechnicien d'Alfort, Raoul Baron, Leçons de choses au concours régional agricole de Blois, 1893 ; un chapitre dans l'ouvrage de Léouzon, Agronomes et éleveurs, publié en 1905 ; enfin une thèse de Jacques Ouzilleau, La race de la Charmoise (1927) (J'ajoute que ceux qui voudraient en savoir d'avantage, pourront s'adresser à notre collègue LENGLEN qui m'a aimablement signalé d'autres documents, et dont la vaste érudition pourra satisfaire les curieux les plus exigeants).
Je me bornerai à rappeler qu'ayant acheté la propriété la Charmoise qui devait comprendre une cinquantaine d'hectares, ancienne résidence de vacances et de chasse, entourée de bois et de bruyères, proche d'étangs importants, à l'orée de la forêt de Montrichard, Malingié entreprend de la transformer. Il défriche, augmente son troupeau par l'achat de quelques bovins et brebis de Sologne, installe des fours à chaux, transforme le sol par le chaulage et les fumiers. Au bout de 5 ans, soit à partir de 1840, il peut passer de l'exploitation fourragère à la production de céréales.
Mais les préoccupations sociales le hantent déjà : dans sa propriété qu'il a agrandie progressivement et qui compte bientôt 400 ha, il installe une petite colonie d'enfants trouvés et d'orphelins dirigée par les Frères de la doctrine chrétienne. Cette colonie y était fermière des terres qu'elle exploitait et vivait de son travail. "Ces pauvres enfants, écrit-il, qui se perdaient dans les villes et qui finissaient trop souvent par y fournir des recrues aux émeutes et au bagne, prennent, dans nos champs, les sentiments religieux et les connaissances agricoles propres à en faire de bons citoyens et de bons ouvriers ruraux."
A partir de 1837, il va commencer l'importation de races anglaises d'animaux, notamment de la race ovine de New-Kent, puis, après 1843, des bovins de la race Durham.
Sur son domaine, il entretiendra toujours un important troupeau de bovins d'engraissement, de quelques vaches laitières, de moutons, de porcs.
Les bouveries contenaient 70 à 80 bœufs. On engraissait, chaque hiver, 500 à 600 moutons. Il y eut un moment jusqu'à 1 500 moutons, 30 chevaux et de nombreux porcs, surtout la race Yorkshire.
De la présence d'un tel cheptel, Malingié obtenait une énorme quantité de fumier qui explique la fertilité apportée à ses terres initialement pauvres et incultes.
Il substitua à la culture du seigle celle du froment, et, à ce titre, fut déjà un bienfaiteur de la région ; il introduisit la culture du colza, de la betterave, du topinambour, du trèfle incarnat, et même du sorgho.
En 1847, il créa la ferme-école de la Charmoise, qu'il désignait aussi sous le nom d'Ecole d'Agriculture de la Charmoise. Il se proposait de former d'habiles cultivateurs praticiens capables d'exploiter rationnellement leurs terres, ou de constituer une élite, au titre de fermiers, métayers, régisseurs, chefs de main-d'oeuvre.
Les élèves séjournaient à l'école durant 4 années.
Malingié enseignait l'agriculture générale. Goubaux, vétérinaire au haras de Blois, père d'Armand Goubaux qui fut Directeur à l'école d'Alfort, enseignait la zootechnie. Pour venir faire ses cours, il devait franchir en voiture à chevaux, une distance de 25 km, séparant Blois de la Charmoise ; aussi était-il parfois remplacé par un vétérinaire de Montrichard, Raguin. Il y avait aussi un professeur de français et un professeur d'arithmétique.
Pendant les 5 ans qui lui restaient à vivre, Malingié se dépensa sans compter pour faire vivre son école. Il avait pour aide pécuniaire une subvention du Conseil général de 1 500 francs par an, ce qui, même à l'époque des francs-or, était vraiment bien modeste, car c'était à peu près la traitement annuel du comptable.
Malgré les soucis de toutes sortes que lui apporta la direction de cet établissement, joints à ceux de la gestion de son domaine, il fut délégué cantonal, conseiller municipal et même lieutenant des pompiers à Pontlevoy.
Il participa activement aux travaux de la Société d'agriculture du Loir-et-Cher, fut Président en 1843 et y fit son dernier discours le 30 août 1852.
Un de ses amis, riche industriel du Nord, admirateur des beaux résultats obtenus à la Charmoise, demande à Malingié de lui acheter, défricher et mettre en culture, 1 500 ha de bruyères et d'étangs, dans la région de Montrésor, dans l'Indre-et-Loire.
Malingié accepta. Pendant de longs mois, il parcourut souvent, à cheval, les 20 km qui séparaient ce domaine du sien propre. En peu d'années, tout fut transformé. C'est au cours d'une randonnée faite à cette propriété, par un froid très rude, qu'il contracta une pneumonie dont il mourut, le 15 décembre 1852.
Je voudrais ajouter seulement quelques mots pour insister sur l'oeuvre qui assurera une véritable et longue renommée à Malingié : la création de la race ovine de la Charmoise.
Désireux d'améliorer les moutons de pays, au point de vue de la viande et de la laine, il introduisit la race anglaise de New-Kent, améliorée surtout par un éleveur anglais, célèbre à l'époque, Sir Richard Goord.
Il se rendit vite compte de la difficulté, voire de l'impossibilité de l'entretenir à l'état pur, dans le milieu qu'il pouvait lui offrir. Il comprit qu'il fallait recourir au croisement. Mais pour être plus sûr que le bélier améliorateur imposerait ses qualités à la souche maternelle, Malingié, élaborant une théorie assez discutable de l'affolement des races, entreprit d'abord des croisements complexes entre les races Solognote, Berrichonne, Tourangelle et Mérinos, pour créer une souche maternelle. Il y a là des conceptions qui rappellent curieusement celles que des zootechniciens russes [Lyssenko] de la nouvelle école nous offrent aujourd'hui sous le nom d'hérédité ébranlée, au cours de l'hybridation dite par eux "végétative".
En réalité, Malingié créait une souche porte-greffe constituée d'individus ayant des possibilités héréditaires très diverses, de sorte que, au cours des croisements avec les béliers Kent, il augmentait ses chances de voir apparaître les métis répondant le mieux au but qu'il poursuivait.
Dans un mémoire présenté à la Société d'Agriculture de Blois en 1840, Malingié déclare qu'au cours de ces croisements il naît en effet des sujets inattendus : "Il est convenable, dit-il, de tirer parti de ces jeux ou de ces fautes de la nature, toujours si riche et si admirable dans ses erreurs, et de profiter des moindres circonstances pour arriver au but proposé."
C'est là, en effet, que réside le mérite essentiel de l'éleveur à la recherche d'une nouveauté : découvrir d'intuition, ou plus exactement, grâce à un œil exercé, le plus souvent par une longue et patiente observation, le sujet qui se prête le mieux à la combinaison qu'on veut réaliser. Dans le cas présent, il fallait un esprit critique avisé, puisqu'il s'agissait de discerner les femelles ayant des caractéristiques les désignant pour un croisement heureux avec le bélier New-Kent.
Ainsi, en un nombre réduit d'années, Malingié a créé la race dite de la Charmoise.
Et c'est en appréciant cette création que le Professeur Baron, d'Alfort, a dit que Malingié était le "Denis Papin de la zootechnie ovine", le "plus grand métisseur de l'Univers".
Les mérites de la race sont trop connus pour que nous les redisions ici aujourd'hui.
Malgré ses réussites techniques incontestables, Malingié qui ne devait compter que sur ses seules ressources, dépensa des sommes considérables, et pour ses œuvres sociales, et pour son école, et pour l'achat des géniteurs qu'il alla lui-même choisir à plusieurs reprises, en Angleterre, et pour leur transport, et en raison d'échecs partiels et inévitables qu'il essuya jusqu'à ce qu'il mit au point sa méthode. Les chercheurs, les découvreurs, en matière d'élevage surtout, font rarement fortune. Les exploitants avisés, eux, ne s'éloignent pas beaucoup des sentiers connus. Aussi bien est-ce pour cela que l'essai, l'expérimentation, doivent être surtout affaire de collectivité ou d'Etat.
Malingié engloutit dans ses travaux une grande partie de sa fortune et celle des siens. En outre, il fut en butte, comme tous les novateurs, aux jalousies, aux critiques de ceux-là même qui épiaient le résultat de ses essais pour le copier et en tirer bénéfice.
En un mot, il accomplit, dans le travail, une œuvre pleinement humaine, avec tout ce que ce mot peut comporter de grandeur, d'abnégation, et souvent aussi de tristesse.
Voilà 100 ans qu'il est mort. Le nom de la "Charmoise" reste bien vivant et célèbre.
Il faut que dure aussi celui de Malingié, parmi les pionniers les plus désintéressés sur la terre française, les précurseurs les plus dignes de gratitude, ceux qui luttent avec opiniâtreté, enrichissent et honorent leur pays, puis meurent à la tâche dans la médiocrité matérielle, quand ce n'est point dans la pauvreté.
Il travailla pour faire le bien, pour la satisfaction d'apporter le progrès dans les campagnes déshéritées. Peut-être ne demandait-il point davantage à la destinée, qui ne lui apporta rien de plus.
Ici, entre hommes, tous de bonne volonté, mais doués d'un esprit critique suffisant et pour ne pas oublier le poids des vicissitudes répétées dont a souffert la France dans un passé récent, et pour affronter, sans inquiétude, les comparaisons et les jugements de l'histoire, remercions le grand moutonnier de nous permettre de proclamer aujourd'hui, au sein de notre Académie, que Malingié, qui réunissait tant d'éminentes qualités, attaché à une terre qu'il a servie avec passion, était bien de son pays, était bien de notre pays.
 

1959

La race Charmoise dans le département de la Vienne

ROBERT Jean. Chronique de Centre-Ouest. Exploitation du bétail dans la Vienne. Norois, n°24, Octobre-Décembre 1959. pp. 442-454.

p. 446-447
2° Les Ovins.
L'élevage des ovins, pratiqué depuis longtemps dans la Vienne, jouissait d'une grande faveur auprès des paysans. On estime qu'au début du XIXe siècle il y avait 600 000 ovins dans le département, en particulier dans le Châtelleraudais, le Montmorillonnais et dans les brandes recouvrant alors les plateaux entre Clain et Vienne. Mais la qualité des animaux était médiocre. La race locale comportait des bêtes petites et dans grand rendement. L'introduction de la race Charmoise en 1844 transforma le troupeau. Aujourd'hui [1959], 96 % des animaux appartiennent à cette race. Les Southdown, nombreux surtout dans le Sud, ne représentent que 3,5 % seulement des troupeaux et la vieille race poitevine a pratiquement disparu, à la suite des croisements avec les béliers Charmois. Cependant le nombre des ovins a fortement diminué : 20 000 en 1912, 155 000 à la veille de la seconde guerre mondiale, 129 000 en 1950. Depuis cette date, on constate une reprise, grâce à la diffusion de l'élevage en plein air. La zone d'implantation de cet élevage est le Montmorillonnais (cantons de Montmorillon, de l'Isle-Jourdain, de la Trimouille). La limite occidentale d'extension de la race Charmoise est marquée, dans le département, par une ligne tracée de Leigné à Ayron par Scorbé-Clairvaux, Vendeuvre, Neuville. Dans ce cadre, des centres secondaires se sont constitués dans les régions des brandes et des terres rouges à châtaigniers, autour de Vivonne, de La Villedieu, de Saint-Matin-l'Ars, de Couhé-Vérac, ainsi que dans le Châtelleraudais oriental, d'Ingrandes à Pleumartin, où apparaissent les moutons berrichons.
En même temps, la structure du troupeau s'est modifiée. En 1938, on comptait 54 000 agneaux et 17 000 moutons de plus de un an. Aujourd'hui, on élève plus la mâles : on sacrifie les agneaux à la boucherie, et on ne garde que les brebis dont le nombre s'est accru (105 000 en 1955). Elles produisent des agneaux, vendus à 5 ou 6 mois. On engraisse les brebis âgées de six ans pour la boucherie.
Au total 3 300 exploitations pratiquent dans la Vienne l'élevage ovin. 1 100 d'entre elles, en dehors des grandes régions ovines, comptent chacune moins de 20 bêtes. Un millier d'exploitations, au Nord des brandes et à la bordure orientale des terres rouges à châtaigniers, possèdent des troupeaux de 20 à 50 têtes. 1 100 exploitations, sur les confins du Massif Central et dans le Montmorillonnais, disposent chacune de 50 à 100 brebis et même davantage. Certaines fermes ont plus de 400 et 500 ovins.

1960

BOUHIER DE L'ÉCLUSE Robert (Ingénieur agricole). Pratique de l'élevage du mouton. Encyclopédie paysanne. La Terre, collection dirigée par J. Le Roy Ladurie. Flammarion. 1960. 177 p.


extrait p. 26-27.

Charmoise.
Standard :
Tête : petite, blanche ou rosée, faciès plan et élargi. 
Yeux et orbites : très saillants.
Profil : droit.
Nez : gros et court.
Oreille : petite, mince, droite et mobile.
Cou : court et assez gros.
Épaule : épaisse. 
Couleur : blanche, pas de taches dans la laine ou le poil (quelques taches sont tolérées sur les muqueuses et particulièrement pour les animaux élevés en plein air).
Poitrine : ample, côtes rondes.
Dos : horizontal et long.
Bassin : large.
Gigot : nettement rebondi.
Aplombs : très bons.
Membres : fins et courts.
Laine : fine, tassée, tête et jambes dénudées. 
Caractères à rechercher : aptitude à la production de viande, rusticité, possibilité d'adaptation à tous les modes d'élevage. 
Caractères éliminatoires : présence de cornes, taches dans la laine ou le poil.
Cette race a été créée par un éleveur français Édouard Malingié à la ferme de la Charmoise près de Pontlevoy (Loir-et-Cher) il y a plus de cent ans.
Elle résulte du croisement de béliers Kent avec des brebis de sang mêlé (Berrichon, Solognot et Mérinos). Rapidement fixée, elle est une des mieux adaptées aux régions pauvres comme aux terres riches. Très rustique, peu exigeante, elle produit à bon compte une viande très recherchée par les bouchers (petits animaux de 30 à 35 kg). Elle remporte chaque année les concours de carcasses. La laine est de qualité moyenne (1,5 à 2 kg par brebis). La brebis pèse de 40 à 50 kg seulement. 
Elle donne des produits de qualité en croisement industriel et est aussi bien adaptée au plein air qu'à la bergerie (plus de 300 000 têtes). On doit rechercher dans cette race les souches laitières (un seul agneau en général).
Aire de répartition : Loir-et-Cher, Montmorillonnais, Vienne, Allemagne, Belgique, Argentine, Pologne, etc. 

p. 73
La race Charmoise, bien adaptée aux pays pauvres, a pris une rapide extension dans le Centre de la France (Vienne, Poitou, etc.) soit en bergerie, soit en plein air soit en élevage mixte. Elle beaucoup moins exigeante que les autres races à viande et ses produits sont recherchés par la boucherie. C'est l'une des seules races améliorées (comme d'ailleurs le Southdown) avec lesquelles il soit possible de produire des agneaux d'herbe vendables directement à la boucherie.... Certaines races améliorées ont une extension mondiale (Charmois, Mérinos, etc. ) d'autres s'adaptent plus difficilement. Elles sont toujours un facteur décisif d'amélioration dans les troupeaux de races plus rustiques. 

p. 77-80
Méthodes de reproduction.
1) La sélection
La sélection est surtout pratiquée dans l'élevage des races pures. Elle permet d'éliminer des troupeaux les animaux qui présentent certains défauts ou certaines impuretés. C'est toujours une œuvre longue dont les effets ne sont visibles qu'après plusieurs générations. Chaque race a son standard dont les caractères sont bien définis et que l'éleveur de race pure doit toujours rechercher. Il est quelquefois possible d'améliorer la sélection par la consanguinité ; cette pratique augmente les qualités mais aussi les défauts et doit être faite avec beaucoup de soin et d'intelligence. L'accouplement du père et de la fille augmente rapidement les qualités communes, mais exagère les défauts. 
Actuellement le nombre des élevages de races pures est important et l'éleveur a presque toujours intérêt à rechercher des béliers en dehors de son élevage pour améliorer son troupeau. 
Il faut citer la remarquable réussite de la Bergerie Nationale de Rambouillet où le troupeau Mérinos a été créé il y a 150 ans et se multiplie depuis sans introduction de bélier étranger. 
La consanguinité diminue souvent la fécondité et crée dans certaines races pures des difficultés qu'il ne faut pas oublier.
2) Croisement de retrempe
Il consiste à introduire un bélier de race différente pour infuser une qualité nouvelle à une race ovine.
Ce croisement ne se pratique qu'une fois : les agnelles issues de ce bélier sont à nouveau fécondées par un bélier de leur race et leur descendance revient petit à petit à la race pure.
Il permet d'améliorer les qualités lainières de certaines races par l'introduction du Mérinos de Rambouillet ou les qualités de viande par l'introduction d'Ile-de-France, Berrichon du Cher, Southdown ou Charmois ou les qualités laitières par l'introduction de béliers locaux.
3) Croisement d'absorption et métissage
Il permet de transformer une race médiocre en race plus précoce ou plus productrice et peut être pratiqué, soit de façon continue (amélioration de la race rustique), soit de façon plus alternative (métissage).
La race Ile-de-France est un produit du croisement Mérinos-Dishley maintenant bien fixé. 
La race Charmoise a été obtenue à la ferme de la Charmoise près de Pontlevoy (Loir-et-Cher) vers 1850 en croisant des brebis Berrichonnes mêlées de sang Solognot ou Mérinos avec des béliers de Kent, puis en croisant les produits entre eux. Il a ainsi obtenu des produits bien fixés conservant rusticité des brebis d'origine et les qualités de viande des béliers introduits.
4) Croisement industriel.

Illustration de couverture : Élevage de jeunes béliers de race Charmoise en Sologne.
 

1975

 

Création de l'UPRA Charmoise

Cependant, résistant mal à l’engouement pour des animaux de plus gros gabarit et de prolificité supérieure introduits dans son berceau et ailleurs, la Charmoise va connaître un sensible tassement dans les années 80. En dépit de la création d’une UPRA en 1975, l’effectif d’animaux inscrits diminue.

 

https://patre.reussir.fr/actualites/races-ovines-rustique-bien-conformee-la-charmoise-est-gagnante-en-systeme-econome:19097.html

https://www.geodesheep.com/fr/charmoise-422.html

1996

BAKER Alan R. H., Farm Schools in Nineteenth-Century France and the Case of la Charmoise, 1847-1865. The Agricultural History Review, Vol. 44, N° 1 (1996), p. 47-62

Article très documenté et intéressant.

2002

Revue Ethnozootechnie Hors Série n°3 -

Eléments d’histoire des races bovines et ovines en France

publié le 23 décembre 2011 
Paru le 30/11/2002 
107 pages 

pdf téléchargeable sur Gallica

Sommaire
B. DENIS : Avant-propos.
M. de FRANCOURT : Observations sur la population des bestiaux et leurs différentes espèces
François SPINDLER : Les races bovine en France au XIX° siècle, spécialement d’après l’enquête agricole de 1862 : 
L’enquête de 1862 (une grande diversité ; une grande hétérogénéité), 
La race Bretonne, 
Le bétail Auvergnat et les races du massif Central, 
La race Normande, 
Le groupe Parthenais, 
La race Charolaise, 
La race Limousine, 
La race Flamande, 
De la Comtoise à la Montbéliarde, 
Les races du Sud-Ouest, 
Les races des Alpes, 
Les races étrangères (la race Durham ; les races suisses ; la race Hollandaise), 
Cartes de répartition des races bovines
Yann QUEMENER : Panorama général de l’évolution des races ovines en France : 
1. De l’origine du mouton domestique aux premiers traités d’ethnologie ovine : 
Généralités sur la formation et l’évolution des races d’animaux domestiques, 
L’origine du mouton domestique, 
Formation des races primaires chez le mouton domestique, 
Composition du cheptel ovin français avant le XVIII° siècle.
2. Les grandes mutations dans le cheptel ovin français de la fin du XVIII° siècle à nos jours : 
Les grandes influences identifiables à la fin du XVIII° siècle, 
L’influence du mouton mérinos en France, 
L’influence des races anglaises, 
Evolution ultérieure.


3 . Etude régionale de l’évolution des races ovines en France de la fin du XVIII° à nos jours : 
Matériel et méthode (sources bibliographiques ; méthodes de travail), 
Evolution des races ovines dans le Nord de la France, 
Evolution des races ovines dans le Grand Bassin Parisien, 
Evolution des races ovines dans le Grand Ouest, 
Evolution des races ovines dans l’Est de la France, 
Evolution des races ovines dans le midi de la France, 
Evolution des races ovines du Plateau Central, 
Evolution des races ovines dans les Alpes.
4. Analyse des relations phylogénétiques entre les races ovines françaises à partir de données historiques et biochimiques : 
Les grands groupes de différenciation ancienne identifiables dans la littérature, 
Polymorphisme sanguin et relations de parenté entre races chez le mouton, 
Annexes : cartes de répartition des races ovines.
 

2004

Rustique, bien conformée, la Charmoise est gagnante en système économe
A la charnière des races rustiques et des races améliorées, la brebis Charmoise constitue la base des effectifs des grands troupeaux de plein air du Centre Ouest de la France.
Revue Pâtre, Publié le 14 juillet 2004


https://www.reussir.fr/patre/rustique-bien-conformee-la-charmoise-est-gagnante-en-systeme-econome
 

2012

Parution du n°91 de la revue Ethnozootechnie
publié le 18 juillet 2012 
Titre : "Le mouton, de la domestication à l’élevage"
200 pages 

 

2016

Nouvelle République Publié le 12/03/2016

https://www.lanouvellerepublique.fr/montmorillon/la-charmoise-garde-tout-son-charme

Montmorillon  La charmoise garde tout son charme

L'élevage de la Meunière a engrangé deux nouvelles médailles au Salon international de l'agriculture (1) où il avait envoyé deux brebis charmoise. Cette exploitation de Plaisance est un des berceaux historique de cette race locale, dont l'effectif est aujourd'hui relativement faible en dépit de ses qualités.

Le troupeau d'Yves du Chalard est directement lié au créateur de la charmoise, Edouard Malingié (1799-1852) (2), qui procéda à une série de croisements, au milieu du XIXe siècle, pour obtenir des animaux alliant rusticité et rendement, dans son élevage du Loir-et-Cher (Pontlevoy). « Mon arrière-grand-oncle Gaspard de Taveau avait acheté quelques animaux à Edouard Malingié puis le reste du troupeau à sa veuve (Sophie Amandé NOUEL, 1810-1895) lorsqu'il est décédé (1852). C'est de cette ferme que la charmoise a été diffusée dans le Montmorillonnais, grâce à Guy de Boisgrollier » explique l'éleveur. Il a repris en 1989 les rênes de l'exploitation familiale, poursuivant les efforts de sélection des meilleurs reproducteurs, rappelés par les plaques datées de 1903, 1931 ou 1958 qui ornent la bergerie.

« Des gens pensent qu'on ramène un gros chèque, s'amuse Yves du Chalard. En fait, je ne gagne qu'une jolie plaque. Et le fait que les éleveurs savent que cette exploitation existe toujours ; et qu'ils peuvent y trouver des animaux primés. »

En ces temps difficiles pour l'élevage, les caractéristiques données à la charmoise par son créateur lui donnent de sérieux arguments : « C'est une race rustique pour la nourriture, elle ne craint pas le soleil en été, elle donne une très bonne viande. La laine est aussi de bonne qualité [héritage de la souche mérinos] et la peau fine est recherchée pour la reliure. »

Mais la vente des béliers pour la reproduction n'est plus ce qu'elle a été : « Les cheptels baissent partout, il y a moins d'éleveurs et donc moins de besoins de reproducteurs. Regardez dans le secteur les fermes où tout a été arraché pour faire de la céréale. »

A ce constat s'ajoute la déception de voir la station d'évaluation des béliers charmoise quitter Montmorillon. Cet élevage temporaire géré par l'organisme de sélection génétique Géode accueillait chaque année une cinquantaine de béliers apportés par des éleveurs sélectionneurs de toute la France. Les animaux y poursuivaient leur croissance dans les mêmes conditions, avant la traditionnelle vente aux enchères des reproducteurs, début août. Elle se déroulera désormais dans le Loir-et-Cher.

« C'était une décision difficile car la charmoise est très implantée dans le Montmorillonnais, indique Geneviève Bouix, à GEODE. Mais nous avions un problème de disponibilité de main-d'œuvre. Le lycée agricole ne pouvait plus gérer notre station en plus de sa propre exploitation. Nous avons donc fait le choix de la transférer chez un de nos sélectionneurs, dans le Loir-et-Cher, où la race retrouve en quelque sorte ses racines. »

(1) Premier prix dans la section des femelles et prix de championnat.

Sébastien Kerouanton

2018

https://m.lanouvellerepublique.fr/%252Fvienne%252Fcommune%252Fplaisance%252Fla-charmoise-fidele-a-son-heritage

La Charmoise fidèle à son héritage

Nouvelle République Publié le 07-03-2018

L’élevage de la Meunière, à Plaisance, s’est à nouveau distingué cette année au Salon international de l’agriculture, avec un 1er prix en conformation pour ses brebis de race charmoise (1). C’est désormais une habitude pour Yves du Chalard de Taveau, qui enchaîne les prix parisiens depuis 2011, comme l’avaient fait ses prédécesseurs.

« Les origines ne trahissent pas, résume-t-il. Ce troupeau a été créé en 1858 par mon arrière-grand-oncle Gaspard de Taveau, qui avait acheté les animaux dans l’élevage où la race a été créée. C’est lui qui a apporté la charmoise dans le Montmorillonnais. »

Yves du Chalard de Taveau élève une centaine de brebis inscrites au livre généalogique de la race : « La charmoise reprend de l’expansion car elle résiste bien aux parasites et aux maladies. »

Il est cependant plus pessimiste sur sa profession : « L’élevage fond à vitesse grand V. Les charges augmentent sans cesse et nous vendons toujours au même prix. Ça ne pourra pas continuer longtemps, malheureusement. »

(1) Et le lycée agricole de Montmorillon s’est placé à la troisième place.

2020-2021

https://www.geodesheep.com/fr/details/la-charmoise-actualites-et-tendances-dune-race-ovine-resiliente.html

La Charmoise, actualités et tendances d'une race résiliente.
Décembre 2020 Bulletin Alliance Pastorale N°916
[fichier pdf téléchargealble]

Les ovins de race Charmoise sont à la pointe de l'actualité, en effet après des semaines de grande chaleur et de sécheresse, la Charmoise a passé cette phase difficile avec la résistance naturelle que lui permet sa rusticité ; se contentant de fourrages grossiers ou d'herbes sèches. On peut ainsi observer de façon récurrente son aptitude aux milieux difficiles, en des termes plus actuels : elle peut être qualifiée d'écologiquement résiliente. [...] La Charmoise séduit les éleveurs bio. [...] Une demande étrangère en forte hausse en 2020.
Article signé : Bernard Salvat, éleveur-sélectionneur – 79

 


Un nouveau centre d'élevage des béliers à Roussines dans l'Indre.
Actualité plus pratique, cette race ovine, gérée par l'OS Géode*, va transférer son centre d'élevage, des Bergeries de Sologne vers le nouveau centre ovin de la Géode à Roussine dans l'Indre.
Ce nouveau lieu est stratégique pour la Charmoise, car il est proche de son berceau adoptif de Montmorillon, mais également proche des utilisateurs en race pure ou en croisement du Centre et de Centre-Ouest, et est très bien relié aux autres régions par sa proximité de l'autoroute A20. [Le Beignet, 36170 Roussines]

*OS Géode : Organisme de sélection officiel de la race Charmoise, chargé du schéma de race, du contrôle des performances, de la conformité sanitaire, de la gestion du livre généalogique, de l'édition des certificats zootechniques etc.

https://www.geodesheep.com/fr

 

Bibliographie

BIOT J. B. Deux articles rendant hommage à l’ouvrage de M. Malingié (Considérations sur les bêtes à laine au XIXe siècle). Journal des savants 1851. pp. 385-399, 462-474.

 

CHOCHET Hubert et DUCOUTRIEUX Olivier. SPÉCIALISATION RÉGIONALE ET AVANTAGES COMPARATIFS Le contre-exemple de Montmorillon, Vienne (1930-1970). Histoire et Sociétés Rurales, n° 50, 2e semestre 2018, p. 159-187.

 

LETARD E. A propos d'un centenaire. Edouard Malingié (1800-1852) et la race ovine de la Charmoise.

 

Comptes rendus des séances de l'Académie d'Agriculture de France 1952, pp. 764-768.


LOURDEL F. Le berceau d'une race ovine La Charmoise, Malingié et son œuvre. Imp. Centrale Administrative et commerciale 1920. 96 pages.

 

OUZILLEAU J. La Race de la Charmoise, Thèse agricole soutenue en juillet 1927 à L'Institut agricole de Beauvais, Imp. Départementale de l’Oise, Beauvais 1927. 92 pages.

 

Autres sites internet

1996 : La race Charmoise, un modèle d’adaptation pour un élevage en crise

 

2004 : Rustique, bien conformée, la Charmoise est gagnante en système économe. A la charnière des races rustiques et des races améliorées, la brebis Charmoise constitue la base des effectifs des grands troupeaux de plein air du Centre Ouest de la France.

 

2011 : A quoi ressemblera l'élevage ovin en 2025 ? Techniciens et professionnels de la filière ovin viande du Massif Central étaient réunis les 16 et 17 décembre à Moulins, dans l'Allier, pour réfléchir à l'avenir de l'élevage ovin.

 

2011 : La consanguinité des races mieux connue et mieux gérée. La variabilité génétique des races sélectionnées s’érode et risque de faire apparaître, à terme, des tares dans les populations. Heureusement, la consanguinité est mieux suivie et mieux prise en compte dans la création du progrès génétique.

 

2012 : David Eglin, éleveur britannique "J'ai importé la Charmoise en Angleterre", David Eglin, éleveur de brebis Poll Dorset mais aussi de Charmoises, dans le centre de l’Angleterre, est toujours à la recherche de diversification pour sa ferme.

 

2013 : La Charmoise, c'est aussi du répit pour nos trésoreries ...
 
2016 : Les atouts de la charmoise compensent ses points faibles. Sélectionneur, Bernard Salvat a ouvert les portes de son élevage pour expliquer comment la charmoise peut compenser une prolificité moyenne avec d’autres atouts, dans des élevages en race pure ou croisés.
 
2016 : Et si le mouton était une production d’avenir en France ?

Publié dans Productions

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