CHANORIER Jean (1746-1806)

Publié le par histoire-agriculture-touraine

1799

Troupeau de bêtes à laine de race pure d'Espagne, du Citoyen CHANORIER, Membre associé de l'Institut national, à Croissy-sur-Seine, près Chatou, département de Seine-et-Oise. 
p. 1-8.
Il y a environ 15 ans (1786), que le Citoyen Chanorier commença, dans sa propriété de Croissy-sur-Seine, l'établissement d'un troupeau de pure race d'Espagne : il fit alors l'acquisition de 20 animaux, que l'intendant des finances Trudaine avait fait venir des environs de Ségovie. Depuis ce temps, le Gouvernement ayant obtenu de l'Espagne l'extraction du superbe troupeau qui a été placé à Rambouillet, il en fut accordé, à différentes époques, deux lots au Citoyen Chanorier. Alors l'établissement de Croissy reçut un tel accroissement, qu'il est devenu la source de beaucoup d'autres, formés avec des élèves et d'après les principes de ce cultivateur.
Le troupeau de Croissy est composé d'environ 350 animaux de pure race, et chaque année il augmente de plus de 100 élèves, ce qui donne au propriétaire la facilité d'en vendre le même nombre. Le terrain, extrêmement léger de ce canton, est tellement favorable aux bêtes à laine, que l'espèce d'Espagne, sans y avoir rien perdu de sa finesse primitive, s'est élevée, et donne des toisons beaucoup plus fortes. Les béliers de deux ans produisent environ 4,4 kg (9 livres) de laine en suint ; c'est-à-dire, sans être lavée ; plus âgés, 5,87 kg (12 livres), et souvent davantage ; tandis que les bêtes à laine des environs de Paris, ont des toisons qui ne pèsent que la moitié de celles d'Espagne, et dont la laine se vend un tiers de moins.
Le Citoyen Chanonier, n'a jamais vendu de laine de son troupeau au-dessous de 1,40 fr en suint, ce qui correspond à 4,50 francs lavée, parce que les toisons d'Espagne sont très grasses et perdent au lavage près des 2/3 ; mais aussi il les a vendues jusqu'à 1,80 fr ; et l'année dernière, s'il les eût vendues 15 jours plus tard, il en eût tiré 2 fr la livre en suint, ce qui correspond à plus de 5 fr la livre lavée.
En rapprochant donc la différence qui se trouve dans la quantité et dans la valeur de la laine, entre les bêtes de race pure d'Espagne et celles des environs de Paris, on voit qu'un animal espagnol pur, rend au moins 15 fr, tandis que le français rend au plus 2,50 fr ; et cela, par la laine seule, sans parler des agneaux qui sont d'un prix bien supérieur.
Ce rapprochement est trop frappant pour avoir de nouvelles observations.
Ce n'est qu'après une longue suite d'années, et en faisant de grands sacrifices, qu'un propriétaire peut se procurer un troupeau de race pure : il en existe très peu en France ; mais il est des moyens de s'assurer, à moins de frais, dès les premières années, des bénéfices considérables, en opérant une telle amélioration, que les laines se vendent la 6e année, un prix égal à celles d'Espagne. Il faut faire saillir des brebis de France ; et, si l'on peut, les plus fines du pays, par de beaux béliers de pure race d'Espagne ; il en résulte une espèce métisse assez fine, et plus chargée de laine que les mères ; enfin à la 4e génération on obtient des toisons tellement fines, que les plus habiles marchands ont de la peine à les distinguer de celles d'Espagne. En l'an V (1797), le Citoyen Meunier, maître de poste au Bourget, et cultivateur distingué, vendit ses laines métisses le même prix que celles des établissements de pure race de Rambouillet et de Croissy.
Il est cependant un avantage que n'ont jamais les mâles métis ; c'est celui de pouvoir, comme béliers, soutenir et régénérer les races, à l'exemple de ceux d'Espagne. Très certainement ces animaux produiront une amélioration, mais ils retarderont le raffinement des élèves des brebis déjà améliorées, au lieu de l'augmenter, tandis que les étalons purs ajouteront toujours de la finesse.
Il faut donc que le cultivateur, jaloux de rendre ses laines superfines, fasse châtrer, chaque année, tous les béliers métis, et qu'il jouisse ensuite de leurs toisons, qui se vendront toujours un bon prix, jusqu'au moment où il lui conviendra de les engraisser.
Le propriétaire qui veut former une belle amélioration, doit se procurer 200 brebis communes, de 3 ans ; il faut qu'il choisisse la laine la moins grosse, et, s'il le peut, sans tache, parce que les toisons blanches sont recherchées pour être employées écrues. Ce propriétaire, pour féconder ces 200 brebis de France, doit acquérir 8 beaux béliers de race, qui, n'ayant pas plus de 3 ans, pourront, pendant 5 ou 6 années, faire des montes avec succès ; il doit enfin, s'il n'est pas dans le voisinage d'un établissement pur, acheter un nombre égal de brebis de race, afin de pouvoir se procurer des élèves qui puissent remplacer les béliers, lorsque la maladie et la vieillesse viendront suspendre leurs travaux. Mais les cultivateurs qui se trouveront assez près d'un établissement de race pure, pour pouvoir y envoyer chercher de beaux béliers, obtiendront plus de succès que s'ils les prenaient chez eux.
Une précaution, fruit de l'expérience du C. Chanorier, et qu'il recommande à tous les cultivateurs qui se livreront à cette intéressant amélioration rurale, c'est de ne pas acheter des brebis françaises trop élevées ; il en vu de la Belgique, et d'autres d'une espèce aussi fortes, ne recevoir que très rarement, aux premières et secondes générations, le caractère qui distingue les races espagnoles, tandis que, lorsqu'elles sont moins fortes que les béliers auxquels on les allie, dès la première génération, les succès sont surprenants. Il est difficile d'assigner la cause de cet heureux résultat ; on en peut cependant conclure que l'animal régénérateur étant plus fort, les productions tiennent plus de son espèce. Cette remarque a été faite sur d'autres animaux. On se rappellera donc qu'il ne faut pas que les brebis françaises soient aussi fortes que les béliers espagnols auxquels on les allie ; il ne faudrait cependant pas qu'elles fussent trop faibles.
Les cultivateurs qui suivront les préceptes qui viennent d'être prescrits, auront, au bout de 2 ans, un troupeau amélioré ; et au plus tard, à la 6e année, ils vendront leurs toisons au même prix que celles d'Espagne : mais on le répète, que jamais ils n'emploient de béliers métis, quelque beaux qu'ils soient, même à la 4e génération ; ceux auxquels ils donnent le jour, apportent souvent les toisons communes de leurs aïeules, tandis que les brebis métisses, lorsqu'elles sont alliées à des béliers de race, donneront toujours plus fin qu'elles.
Le C. Chanorier, ainsi qu'on l'a vu au commencement de cette instruction, n'a que des animaux de race pure.
C'est le C. Gilbert membre de l'Institut national, qui, dans le temps où il administrait l'établissement de Croissy, fit vendre tous les métis, quelque beaux qu'ils fussent. Le C. Chanorier, depuis 5 ans (1795), a encore élevé la taille de son espèce, et en a raffiné les toisons, faisant soustraire aux plaisirs de la paternité tous les béliers qui ne réunissaient pas une belle conformation à la laine la plus fine.
Prix des Béliers de Croissy ; Epoques de la livraison.
Pendant le cours des assignats, les animaux de race pure de Croissy se sont vendus, aux ventes publiques de Rambouillet, à de tels prix, que la réduction en numéraire, allait jusqu'à 240 francs.
En l'an V (1797), on a vu, aux mêmes ventes, les béliers vendus jusqu'à 200 fr, et les brebis plus chères.
Dans la même année, le C. Chanorier vendit à Croissy, des béliers 200 fr, et des brebis 240 ; mais il se détermina, par la rareté du niméraire, à fixer, pour l'an VI (1798), le prix de ses béliers à 96 fr, et celui des brebis à la même somme, avec 24 fr de plus, lorsqu'un cultivateur en voulait deux, et ne prenait qu'un bélier.
Depuis ce temps, le C. Chanorier prenant en considération, tantôt la rareté du numéraire, tantôt le bas prix des grains, a varié ses pris pour l'an VII et l'an VIII. Cette année-ci la cherté des grains, en accroissant ses frais, augmente la faculté des fermiers qui voudront acquérir : en conséquence, il fixe son prix à 90 fr pour les béliers et les brebis indifféremment. L'acheteur donnera de plus 3 fr par tête d'animaux, au berger du C. Chanorier à titre de gratification. Le C. Chanorier observe qu'il ne vendra point de brebis sans bélier, qu'il ne fournira pas plus de deux brebis aux cultivateurs qui ne prendront qu'un bélier, et quatre à ceux qui en désireront deux, toujours dans une double proportion, mais pas plus forte. Sans cette précaution, il ne lui resterait pas assez de brebis pour fournir à ceux qui viendraient chercher des béliers. Au surplus, ces animaux régénérateurs ne trouvassent-ils pas à se revendre là où ils seront conduits, ne pourront être pris en charge, puisque, déduction faite d'environ 7 fr, prix de la nourriture, il resterait sur celui de la toison environ 9 % des 90 fr que le bélier aurait coûté. Ces prix ne paraîtront pas considérables lorsqu'on saura qu'un cultivateur établi près de Paris loua, il y a quelques années, un bélier 300 fr, et qu'il le vendit le double à la fin de l'été. Ces deux marchés se firent en espèces.
Le C. Chanonier ne livra des béliers et des brebis qu'au 5 Messidor (24 juin), après la tonte et le sevrage ; mais, ne fit-on conduire ces animaux à leur destination qu'à la fin de Messidor, il y arriveraient avant l'accouplement, cette époque n'ayant lieu que du 20 au 30 Thermidor, dans les département printaniers, et beaucoup plus tard dans ceux où les herbes sont tardives, parce que dans ces derniers, il ne faut pas faire naître les agneaux trop tôt, afin de ne pas être forcé de les nourrir longtemps dans les bergeries.
Les cultivateurs qui désireront se pourvoir d'animaux de race pure, pourront s'adresser au C. Chanorier, membre associé de l'Institut national, à Croissy-sur-Seine, près Chatou, ou à la Caisse d'Amortissement, dont il est administrateur. Ceux qui lui écriront les premiers, auront les premiers choix, mais aucuns ne seront médiocres. Les cultivateurs qui désireront choisir eux-mêmes et marquer les animaux, pourront, à commencer du 10 Floréal, et plutôt, si cet avertissement leur arrive avant cette époque, se rendre à Croissy-sur-Seine, près Chatou, par Nanterre, à une 1h 30 de distance de Paris, les décadis et les quintidis, entre midi et deux heures, temps auquel les troupeaux seront dans les bergeries. A dater du premier Prairial, on pourra les voir tous les jours aux mêmes heures.
Les cultivateurs qui enverront chercher les animaux de race qu'ils auront retenus, pourront, s'ils le veulent, envoyer leurs bergers une ou deux décades à l'avance ; le C. Chanorier les logera, et ils se nourriront à Croissy. Ces1786 bergers pourront, pendant ce petit séjour, prendre une idée des moyens qui, depuis 14 ans (1786), ont été employés avec avantage dans cet établissement.
On avait contesté aux laines des animaux de race pure, acclimatés en France, l'avantage de faire les beaux draps de nos premières manufactures, qui sont teints en laine, et se fabriquent avec les toisons pour lesquelles, chaque année, la République paye un tribut à l'Espagne ; il était réservé aux CC. Leroy et Rouy, propriétaires d'une manufacture à Sedan, de vaincre ce préjugé. Ils ont fabriqué, avec de la laine de Croissy, du drap bleu, teint en laine, qui rivalise c qui a été fait de plus beau dans ce genre ; le C. Chanorier a présenté ce drap à l'Institut national. Voici l'extrait du rapport fait à ce sujet.
Extrait du Rapport fait à l'Institut national des Sciences et des Arts, par le CC. Daubenton, Fourcroy et Desmarets, du Mémoire du C. Chanorier, membre associé, sur un drap bleu teint en laine, et fabriqué avec les toisons du troupeau de race pure d'Espagne établi à Croissy-sur-Seine, département de Seine-et-Oise en 1786, par le C. Chanorier.
Il résulte de ce rapport, que les CC. Daubenton, Fourcroy et Desmarest, après avoir examiné avec soin l'échantillon de drap présenté à l'Institut par le C. Chanorier, et l'avoir comparé à un drap de même couleur et de première qualité, fabriqué avec des laines d'Espagne, déclarent à l'Institut, que le C. Chanorier a mis beaucoup de soins pour conserver, pendant 14 ans, un troupeau de race d'Espagne dans toute sa pureté ; qu'il a donné la preuve de ce succès, par le drap qu'il a fait fabriquer avec ses toisons, lequel réunit la force à la souplesse, qui caractérisent les draps fabriqués avec les laines qui arrivent d'Espagne et des cantons les plus renommés.
Il résulte enfin de ce rapport, que les CC. Daubenton, Fourcroy et Desmarets pensent que l'Institut, en louant le zèle du C. Chanorier, membre associé, doit l'inviter à poursuivre les effets, pour achever de vaincre un préjugé nuisible à la France, et qu'il est bon d'en faire mention à la prochaine séance publique, ainsi que du succès de la fabrication des CC. Leroy et Rouy, de Sedan.
Fait à l'Institut national, le 6 Messidor an VII de la République française (24 juin 1799).
Signé DAUBENTON, FOURCROY, DESMARETS.
La Classe approuve le Rapport, et décide qu'il sera envoyé avec le Mémoire du C. Chanorier, au Ministre de l'Intérieur, pour être imprimé et répandu dans les départements de la République.
Certifié conforme, à Paris, ce 16 Messidor an VII de la République française.
Signé LASSUS, secrétaire.
A PARIS, de l'Imprimerie de Madame HUZARD, rue de l'Eperon Saint-André-des-Arts, N° 11.

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