Élevage en Angleterre : XVIIIe et XIXe siècles

Publié le par histoire-agriculture-touraine

DIGARD Jean-Pierre, L'homme et les animaux domestiques, Fayard. 1990.
Extrait : p. 47-49

Car, cette fois, c'est d'Angleterre, et non de la France, qu'arriva d'impulsion du progrès. Les causes de l'avance, confortable, enregistrée par la première sur la seconde et sur les autres pays d'Europe dans le domaine agricole sont multiples et anciennes. 
D'une part, à la différence de l'aristocratie française qui, dès la Renaissance mais surtout après Richelieu, était devenue essentiellement une noblesse de cour, la gentry anglaise conserva toujours un fort ancrage rural. Chassée par la république de Cromwell en 1649, l'aristocratie royaliste anglaise n'eut pas de mal à faire "de nécessité vertu en exaltant les mérites de la champêtre". Plus tard, alors que la France se remettrait de la Révolution et des guerres napoléoniennes, le changement était depuis longtemps amorcé dans les campagnes anglaises : déjà au milieu du XVIIIe siècle, le système des enclosures commença à l'emporter sur celui des openfields indivis et la culture et l'élevage de profits (surtout de la laine) à susciter un vif enthousiasme. 
D'autre part et - tous les auteurs s'accordent sur ce point -, si l'agriculture anglaise marqua une telle avance, c'est parce que la première révolution industrielle eut lieu en Angleterre. Plusieurs grandes crises agricoles (1790, 1793, 1797, 1813) et les pénuries qui en résultèrent pour la population des villes (qui avait doublé en quelques décennies seulement) imposèrent la nécessité d'un changement radical, aussi bien dans les techniques agricoles que dans le système foncier. Les grands propriétaires prirent la tête du mouvement, soutenus par la véritable croisade qu'avaient lancée plusieurs agronomes et fermiers éclairés comme Jethro Tull (1674-1740), Lord Townshend (1674-1738), Robert Bakewell de Dishley (1725-1795), Arthur Young (1741-1820), et Thomas Coke de Norfolk (1754-1842). Pour tous ceux-là, le slogan était : "Ne jamais faire une culture si l'on n'a pas les moyens de la faire magnifique."
Dans le domaine de l'élevage, systématisant et améliorant les premiers essais de Tull et de Townshend, Bakewell apporta une véritable révolution. Jusqu'alors, les moutons étaient surtout produits pour leur laine ; quant aux bovins et aux chevaux, ils n'étaient jugés que pour leur taille et leur puissance de trait. Au contraire, sacrifiant la laine à la viande, la taille à la conformation et la rusticité à la précocité, Bakewell chercha à "obtenir des animaux qui pèsent le plus lourd dans les meilleurs morceaux, et qui paient le plus rapidement pour la nourriture absorbée". Autrement dit : "Petite taille et grande valeur." Inventeur de l'élevage capitaliste et possédant un sens aigu du marché, "Bakewell fut l'opportuniste en agriculture, qui vit le changement imminent, et surtout y pourvoir. En fournissant la viande à des millions d'individus, il contribua autant à la richesse du pays [l'Angleterre] que Watt ou Arkwright."
Quant à la méthode, Bakewell considérait les croisements de races plutôt comme un abâtardissement que comme un progrès. Il préféra croiser les plus beaux spécimens, à l'intérieur [in and in] non seulement d'une même race indigène et d'une même lignée, mais d'une même famille, de manière à reproduire et renforcer les caractéristiques qu'il avait choisies. Bien qu'un autre cas, "sans doute exceptionnel, et peut-être unique", de méthode de reproduction consanguine soit signalé pour le cheval en France entre 1766 et 1780, Bakewell doit être considéré comme le véritable inventeur de la technique dite de l'inbreeding. Spécialiste des ovins, il fut le créateur direct ou indirect des New Leicesters, des South Dows et des Lincoln, et l'améliorateur des Cheviots. Moins heureux avec le gros bétail, il contribua cependant aussi à l'amélioration des Black Horses des comtés des Midlands et pour les bovins, à celle des Longhorns, des Herefords et des North Devons. Valorisées par l'accroissement de la demande en viande, les méthodes de Bakewell connurent immédiatement un immense retentissement et suscitèrent une foule d'imitateurs. "L'élevage devint à la mode et le pedigree une manie chez les gens riches" dès le début du XIXe siècle. Des herd-books [registres de troupeaux] furent compilés et publiés (le premier fût celui des Herefords en 1846), des associations d'élevage veillant à la reproduction et à la standardisation des "races pures" furent créées (Shorthorn Society en 1875), les expositions et les concours de bétail se multiplièrent, avec une apogée entre 1885 et 1890.
La pénétration en France des progrès de l'Angleterre fut servie par un courant intellectuel et politique favorable à ce pays, courant dont l'existence remonte au milieu du XVIIIe siècle. L'Anglophilie de Buffon, qui datait d'un voyage effectué en 1731 dans le sud de la France et d'Italie en compagnie du jeune duc de Kingston est connue. Pour des raisons aisément compromettantes, les sentiments anglophiles furent très répandus dans la noblesse d'Ancien Régime après la Révolution et se développèrent encore, en réaction contre l'Empire, sous la Restauration. Les Orléanistes, surtout, se montrèrent de fervents admirateurs du système politique anglais. Mais les acquis agricoles de l'Angleterre et la mode qu'ils suscitèrent ne se répandirent vraiment en France que vers le milieu du XIXe siècle. Dans les milieux de l'élevage, l'anglophilie se muant alors en une véritable anglomanie qui dominera toute la seconde moitié du XVIIIe siècle et même une partie du XIXe.

France Culture, épisode 3, Charles Darwin : l'aimant à idéologies. 14 juillet 2021.
Thierry Hoquet, professeur de philosophie et historien des sciences à Paris Nanterre, auteur de "Darwin contre Darwin", traducteur de première version de l'origine des espèces.

Extrait :
Darwin écrit en anglais. La conceptualisé qu'il propose est en phase avec des pratiques qui sont de son milieu. Et je pense qu'à l'époque les espaces nationaux sont beaucoup plus hermétiques, étanches, les uns aux autres. Et donc ce qui pour Darwin est naturel de penser ou intéressant de penser va poser des problèmes quand ça va être traduit en français, en allemand, en italien, en russe etc. Donc les premières langues qui vont traduire Darwin vont avoir du mal à s'approprier sa conceptualité et en particulier le concept de sélection naturelle parce que précisément il n'existe pas d'équivalent strict pour ce terme. Ce terme n'existe pas en dehors de l'anglais à l'époque, et puis on a aussi cette idée qu'on a des pratiques qui sont les pratiques des éleveurs contemporains de Darwin et que celles-ci n'ont pas d'équivalent strict dans leur méthode, dans les élevages qu'on pratique dans d'autres pays. Donc c'est avant tout par cette question du langage, la question de la spécificité du monde théorique et pratique dans lequel Darwin conçoit sa pensée. 
En fait les éleveurs français avaient une méthode pour produire des variétés, des races comme on dit, c'était plutôt d'affoler l'organisation du bétail ou de la plante qu'ils voulaient sélectionner, qu'ils voulaient produire. Et donc on a du mal à se passer du mot aujourd'hui tellement il est devenu peignant dans le vocabulaire. Mais à l'époque on disait, bien voilà on va produire de la variation et puis on va conserver, on va choisir, telle ou telle variété. Sélection, c'est quelque chose, c'est un mot latin au départ, mais en fait, on s'aperçoit à lire les premières traductions de Darwin, que les gens n'ont pas le mot en français. Ils n'ont pas le mot parce qu’ils n'ont pas la pratique. Darwin va être très précis là-dessus, la sélection c'est accumuler une série de petites variations dans une direction donnée, c'est-à-dire se donner une sorte de forme générale qu'on va essayer de produire à partir du matériau brut de la variation. Mais ce qui est très important dans la sélection telle que la pratique des Anglais c'est que précisément l'éleveur n'intervient pas autrement que par son choix, c'est-à-dire les variations doivent être produites spontanément, l'éleveur ne doit pas se mêler de produire des variations. Donc cela est très important, il ne doit pas par exemple hybrider des formes entre elles, pour déstabiliser l'organisation [affoler] justement. Tant que les variations se produisent spontanément et il les conserve. Et c'est vraiment ça le processus de sélection dans sa spécificité.
Malgré tout il y a dans la sélection un permis à se reproduire. Il y a un éleveur de chiens qui dit "l breed many, and I hang many" [j'en produit énormément, j'en fait se reproduire énormément mais j'en pend beaucoup]. On ne peut pas tout garder à la fin.  Donc il y a quand même ce côté extrêmement cruel et ça donne une ambivalence fondamentale du concept de sélection. Parce que en fait, comparons la sélection à un crible. Selon que vous vous intéressez à ce qui est retenu dans la passoire ou au contraire ce qui passe au travers des mailles du filet, vous avez deux visions de la sélection, une est plus conservatrice et une qui est plus éliminatoire ; un drain enfin en quelque sorte. Il y a cette ambivalence même dans l'image et dans la pratique.
 

Publié dans Productions

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