RÉGION TOURAINE (projet 1917-1919)
https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gion_fran%C3%A7aise
Extrait de Wikipedia
Premières réflexions sur les assemblages régionaux
Les revendications régionalistes réapparaissent vers la fin du XIXe siècle à travers Frédéric Mistral et le Félibrige prônant une identité de langue et de culture occitane dans la littérature. Influençant des courants politiques très divers, des monarchistes aux Félibres Rouges en passant par des socialistes modérés tel Jean Jaurès et les soutiens très divers à la révolte des vignerons de 1907, ce courant reste néanmoins dominé par des courants contre-révolutionnaires. Selon le professeur Daniel Seiler « dès que le transfert de souveraineté passe au Parlement et surtout à la Nation, la périphérie ressent sa différence et s'accroche à l'ordre antérieur ». Ces références constituèrent le terreau idéologique de la défense des identités régionales dans le cadre d'un renouveau national et royaliste portée par l'Action française de Charles Maurras au début du XXe siècle.
Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, les géographes, Pierre Foncin ou Paul Vidal de La Blache se penchent sur la question « d'assemblages géographiques » afin de regrouper certains départements sur critères géographiques.
Foncin établit ainsi une division en « treize ensembles » en reprenant les limites départementales (les territoires d'Alsace-Lorraine, alors allemands, forment un ensemble classé à part).
Des revendications régionalistes émanent des légitimistes quand ceux-ci comprirent, dans les années 1890, que la République avait définitivement vaincu par les urnes et que seul le pouvoir local était encore à leur portée.
Régions Clémentel (1919)
Les régions Clémentel de 1919.
À partir de la Première Guerre mondiale, le développement des transports et la facilité à se déplacer loin conduisit certaines personnes à s'interroger sur l'opportunité de créer des divisions administratives plus grandes que les départements.
Les premières mesures allant dans le sens de la création de régions n'ont lieu qu'à l'occasion du premier conflit mondial. À la suite d'une circulaire du ministère du Commerce du 25 août 1917 (lui-même inspiré par les théories régionalistes, un premier arrêté ministériel institua des groupements économiques régionaux dits « régions Clémentel » le 5 avril 1919. Ces « régions économiques » regroupaient des chambres de commerce, à leur volonté, sur le territoire de la métropole.
Sur ce modèle, en septembre 1919, les fédérations de syndicats d'initiative formèrent 19 « régions touristiques » dont les limites librement décidées selon une logique géographique, ethnographique, historique et touristique, traversaient certains départements, comme le Loiret, le Var ou la Lozère.
Des propositions de loi accompagnent ce mouvement dès 1915, puis en 1920 (proposition de loi Hennessy) et 1921 (proposition de loi Charles Rebel, projet de loi Millerand-Marraud-Doumer) pour une décentralisation administrative avec constitution de régions et élection d'assemblées régionales. Ces projets n'aboutissent pas.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Jeudi 1er février 1917
L'ORGANISATION RÉGIONALISTE
Tours, chef-lieu de région
Dans un cadre où le génie tourangeau présentait déjà les titres de sa ville à la suprématie métropolitaine, M. Jean Hennessy, député de la Charente, faisait, il y a quelques jours, à l’hôtel de ville de Tours, une conférence sur l’organisation régionaliste et la représentation professionnelle.
M. Jean Hennessy est l’auteur d’une proposition de loi ayant pour objet la division de la France en régions et instituant un mode d’élection, par séries professionnelles, des représentants de la région. Ce projet n’indique pas la délimitation des régions ni leurs chefs-lieux ; il renvoie l’étude de cette nouvelle carte de France – étude pourtant primordiales – à une assemblée de savants, après une vaste enquête nationale.
Cependant, M. Hennessy n’a pas borné son initiative. Par une autre proposition de loi, déposée le 29 février 1916 – on voit que notre conférencier, en protagoniste convaincu, met à profit les années bissextiles –, il réclamait la constitution immédiate de 18 conseils économique régionaux et, cette fois, il prenait parti en présentant la carte dressée par un de nos grands géographes, M. Vidal de la Blache.
Ici, cette carte, si je puis dire, projeta une ombre sur le tableau. Un certain nombre de nos concitoyens, acquis pourtant à l’idée régionaliste, firent remarquer à M. Hennessy, en petit comité, que la ville de Tours par son passé historique, par sa situation géographique, actuellement encore chef-lieu de la région de corps d’armée, pouvait prétendre au titre de capitale provinciale et qu’il ne nous agréait guère d’aller débattre de nos affaires à Nantes d’où sommes séparés par quelque deux cents kilomètres.
M. Hennessy écouta nos doléances fort courtoisement ; il nous mit en garde contre les tendances du « localisme », toujours en opposition avec le bien général et il nous représenta, entre autres arguments que notre intérêt était de dépendre d’une région maritime.
C’est cette discussion que je voudrais reprendre ici, mais auparavant, il sied de parler de la conférence si justement applaudie de M. Hennessy et ce sera pour le lecteur qui voudra bien me suivre l’occasion de faire le tour des conceptions régionalistes.
***
L’idée régionaliste n’est pas née d’hier ; elle s’associe étroitement aux tendances décentralisées qui se manifestèrent, dès l’époque de la Restauration, par un choc en retour contre l’absolutisme de la Constituante de l’an VIII. Sous l’inspiration de sentiments politiques très divers, mois toujours concordants quant au but à atteindre, la doctrine décentralisatrice a trouvé des adhérents dans tous les partis et retenu l’attention de tous les gouvernements, sous le second Empire, à l’Assemblée nationale et de nos jours, le projet de loi le plus récent en date émane du parti socialiste.
Peut-être cependant, M. Deschanel avait-il raison d’écrire : « La revendication des libertés locales change constamment de côté… On l’attaque (la décentralisation) quand on est de l’opposition ; on est trop heureux de s’en servir une fois arrivé aux affaires ». À l’heure tragique où nous sommes, cet opportunisme, si justement critiqué, ne serait plus guère de mise.
Le lecteur qui voudra s’instruire des antécédents du régionalisme et se rendre un compte exact des aspirations économiques, intellectuelles ou artistiques, voire même sentimentales, qu’il incarne, consultera avec fruit le livre si attachant et si documenté de M. Charles Brun, professeur de l’Université, délégué général de la Fédération régionaliste française.
Il faut lire aussi le livre dans lequel M. Hennessy reproduit ses écrits et ses discours, tant au Parlement que dans la brillante campagne de conférences qu’il a menée au cours des années qui ont précédé la guerre.
Que soit frappée de stérilité toute tentative de décentralisation dans le cadre des départements français de 1790, c’est un point qui paraît aujourd’hui définitivement acquis. Inégaux entre eux (qu’y a-t-il de comparable entre la Seine-Inférieure ou le nord de la Lozère ou les Basses-Alpes ?), nos départements, vieux de cent vingt ans, ne sont plus, sauf trois ou quatre exceptions, à l’échelle de la vie moderne. Il faut maintenant, dans un même terroir, établir un échange d’éléments de vie entre la grande ville commerçante, universitaire, outillée de laboratoires, d’établissements d’enseignement professionnel, d’institutions de crédit et les pays maritimes, agricoles, forestiers ou de montagnes qui l’entourent.
Cela est vrai pour la vie administrative ; ce l’est plus encore pour la vie sociale et économique. Il suffit de regarder autour de soi : l’individualisme qu’avait créé la Révolution en brisant les corporations et les communautés, l’individualisme du Code civil, rétrograde chaque jour sous la poussée d’un besoin de vie collective.
Peut-on soutenir que ces associations nées d’hier, syndicats professionnels, coopératives et mutuelles agricoles, concourent au bien général dans l’état actuel de leur action ? Les intérêts se sont associés en vue d’un intérêt précis ; les syndiqués poursuivent leur but, quelquefois avec passion, souvent avec âpreté, mais les différents groupes montrent peu d’aptitude à élargir leur cercle, à créer des institutions communes d’un groupe à l’autre, on ne recherche pas les ententes, souvent on les fuit, pourvu que l’intérêt immédiat de la collectivité soit en discussion.
Il y a beaucoup à attendre de l’esprit d’association pour l’épanouissement de la France de demain, mail il faut préparer le champ de son expansion et la circonscription départementale ne suffit plus. Qu’on ne dise pas que les associations peuvent bien se tracer elles-mêmes leur zone d’action et que rien ne les empêche d’enjamber les limites départementales. De longtemps, elles n’en marqueront l’intention ; du reste elles se jetteraient dans le vide. Il n’y a pas longtemps que les chambres de commerce – des grandes personnes pourtant – ont créé entre elles des conférences ; encore n’ont-elles jusqu’ici pratiquement tenté autre chose que la création d’offices régionaux de transport.
Et cependant, ces forces nouvelles, les associations, comme les grandes entreprises collectives, ne peuvent rester face à face avec l’État même lorsqu’il se fait dispensateur de subventions. Si elles deviennent puissantes, elles auront des tendances à l’empiétement et elles seront une cause de danger ; si elles mènent une existence végétative, elles ne produiront jamais de force vraiment utile. C’est grand ’pitié que de voir les sociétés françaises attendre les statuts modèles des bureaux des ministères et régler leur mouvement sur la manne budgétaire ! Il faut demander autre chose à l’esprit d’initiative qui est une de nos qualités foncières. N’a-t-on pas le sentiment, à cette heure, qu’après la guerre la France aura à accomplir, pour transformer son outillage économique, un effort comparable à celui qu’elle a développé pour multiplier son artillerie ?
Oui, nous avons cette impression salutaire ; nous en avons également une autre, à savoir que notre organisation centraliste nous a mal servi pendant la guerre. Tout a été dit sur l’encombrement des travaux législatifs, sur le compartimentage par trop étanche des départements ministériels, en un mot sur l’état de congestion de notre Pouvoir central et sur les difficultés de son adaptation à l’état de guerre. On s’en est pris aux hommes. Ne serait-il pas plus équitable de s’en prendre aux institutions ?
Notre vie politique et administrative se meut encore dans le cadre de la Constitution de l’an VIII, et cependant nous avons la République. Nous avons la République à la base et l’Empire au sommet : le mot est encore de M. Deschanel. Pourtant, comparez la sphère administrative du Consulat, voire même de la Monarchie de Juillet et celle de notre organisation actuelle. À l’époque des chemins de fer, du télégraphe, de l’outillage industriel, de la circulation fiduciaire, il a fallu d’autres lois pour régler les rapports de l’État et des citoyens entre eux. Il a fallu – on l’a fait dans tous les pays – une législation sociale et des réglementations lus nombreuses s’appliquant à une vie plus intense. Comment a-t-on procédé ? En vertu du principe centraliste qui veut que toute organisation s’élabore à Paris, que toute direction en provienne, que le budget de l’État prenne en charge tous les services, une foule de superstructures se sont levées autour de l’édifice de l’an VIII, alors que, pendant ce temps, le pouvoir absolu avait cédé la place au suffrage universel, puis au régime parlementaire. Il ne faut donc pas s’étonner que l’encombrante machine étatiste ait produit des grincements, sous l’énorme surcharge des besognes de guerre.
D’un autre côté, la France a-t-elle obtenu ses diverses collectivités le secours qu’elle aurait été en droit d’en attendre si ce pays avait eu réellement des institutions locales ? Nous avons vu l’Allemagne user avec puissance de son unité – pourtant récente – et profiter en même temps de toutes les forces de son particularisme. Nous l’avons vue, dans chaque État, mobiliser ses municipalités, ses corporations, ses institutions de crédit, ses banques populaires et leur demander, leur imposer, même jusqu’à l’abus, une collaboration, en particulier dans ses émissions d’emprunts. Où sont-elles les institutions locales de la France et quel a été leur effort de guerre ? Voyez les caisses d’épargne, leur argent était par avance converti en rentes sur l’État !
N'insistons pas sur cet affreux paradoxe. Écoutons plutôt la voix de la conscience nationale : « réalisations, objectivité, compétence, responsabilité ». Ce sont les mots qui nous arrivent sans cesse à l’oreille comme leitmotiv des aspirations de demain. Si vous voulez cela, appliquez le remède indiqué : congestion du cerveau, paralysie des membres ; par tous les moyens, ramenez la vie aux extrémités.
***
Ce sont des considérations de cette nature que M. Hennessy a développées dans la première partie de sa conférence, aux applaudissements d’un auditoire qui paraissait entièrement acquis aux conceptions de l’orateur. Il s’est ensuite efforcé de justifier la seconde partie de sa proposition de loi : la représentation professionnelle.
Il s’agirait d’élire les représentants de la région, non plus au moyen d’une liste électorale, mais sur des listes professionnelles – agriculture, commerce, industrie, professions libérales, fonctionnaires – toutes catégories qui auraient ainsi des délégués directs offrant au Parlement local les meilleures garanties de compétence, surtout dans la discussion des questions économiques, auxquelles M. Hennessy et ses amis attachent une particulière importance. J’ajoute qu’il y aurait néanmoins une liste générale où seraient inscrits les électeurs qui ne voudraient pas invoquer leur spécialité professionnelle pu qui n’exercent aucune profession.
C’est, comme on le voit, un régime électoral nouveau, à moins qu’on ne veuille le rattacher au mode d’élection des Chambres de commerce. Le projet répond à une préoccupation du moment : l’appel aux compétences, mais il soulève d’autre part, de nombreuses objections de principe et de fait. Le cadre de cet article ne me permet pas d’en aborder en ce moment la discussion.
Nous avons peu jusqu’ici parlé de Tours, chef-lieu de région. Ce sera l’objet d’un prochain article.
Louis B.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 4 février 1917
L'ORGANISATION RÉGIONALISTE
Tours, chef-lieu de région
(Deuxième article)
Pour revenir à l’objet spécial qui nous occupe, il faut maintenant porter notre attention sur le projet de division de la France en régions auquel M. Hennessy s’est rallié et qui est proprement l’œuvre de M. Vidal de la Blache.
Si l’on veut comprendre la pensée qui a dicté le tracé de la carte des régions, il faut lire l’article publié par l’éminent géographe dans la Revue de Paris du 15 décembre 1910 et qui renferme, en quelques pages, un substantiel traité de la géographie économique de la France.
Car, s’il se montre régionaliste fervent, M. Vidal de la Blache s’inspire surtout des contingences économiques. « Il est clair, dit-il, que le problème ne consiste pas à réunir des départements, par trois ou quatre, dans une marqueterie à peu près symétrique. C’est de biologie et non de mécanique qu’il s’agit. Il faut aller à la rencontre de la vie, là où elle se manifeste, se guider sur elle, soit pour en entretenir le foyer, soit pour l’allumer en rassemblant les étincelles éparses. »
Partant de cette idée, M. Vidal de la Blache recherche les particularités dominantes de chaque région : le Nord, industriel et minéral, déjà régionalisé en fait ; la région de Nancy, avec sa production de minerai de fer ; le Dauphiné, avec la houille blanche. Puis, c’est le rayonnement des grandes villes : Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen. Enfin, l’attraction des ports maritimes : « Le grand marché, inépuisable, fécond en promesses d’avenir, c’est l’Océan qui l’ouvre… Vers les estuaires s’inclinent des campagnes fertiles et les habitants de ces campagnes fortunées doivent tourner leur regard vers l’Océan. » De là, dans son esprit, les régions de Rouen, Nantes, La Rochelle, Bordeaux.
Voilà un argument que je me permettrai d’appeler primaire, parce que positif à priori. Quand, à défaut de l’attraction d’une grande ville de premier ordre, on propose de réunir dans un même groupe provincial des pays qui ont des éléments communs de prospérité, comme le minerai et la houille blanche, je reste attentif. Je suis beaucoup plus perplexe devant le tracé de l’hinterland d’une ville maritime. À quoi reconnaître les limites d’un arrière-pays ? On nous dit l’Anjou, la Touraine, ont intérêt à rechercher le débouché d’exportation de leurs vins, de leurs fruits. Mais si demain la France devenait exportatrice de blé, est-ce que la Beauce n’aurait pas, elle aussi, à chercher le chemin vers la mer ? Dès maintenant, l’hinterland de Nantes ne s’étend-il par au-delà du pays tourangeau, dans le bassin de la Loire ?
Le problème à la solution duquel on nous invite à coopérer, en associant nos intérêts à ceux de la région nantaise, est celui de la marine marchande. Or, cette question n’est pas régionale, mais nationale. Que les régions exportatrices suivent avec attention le développement des moyens d’expansion à l’étranger, cela n’implique pas nécessairement pour elles la nécessité de prendre part, au sein de l’assemblée régionale, à la discussion du problème en lui-même. Il semble même, au contraire, que les contrées maritimes ont à étudier et à discuter entre elles des intérêts directs touchant l’armement, la pêche, le domaine maritime, au débat desquels les terriens, n’apporteraient en général ni grande attention, ni compétence, à ce point de vue, la carte des régions militaires donne plus de satisfaction à l’esprit.
Nous, Tourangeaux, nous avons avec Nantes une entreprise commune qui est la navigabilité de la Loire. C’est là une question interrégionale, car elle intéresse plus qu’un groupe de quatre ou cinq départements. Son importance économique, comme l’importance des moyens d’exécution et des ressources à créer, exige même que plusieurs régions soient attachées et dans ces conditions, le tracé ouest-est est moins bon que le tracé nord-sud qui engloberait vraisemblablement des départements tributaires de la Loire, comme la Vienne, la Sarthe et le Loir-et-Cher.
Pour embrasser toutes les contingences économiques qui tendraient à la réunion des pays de France dans un assemblage provincial, il faudrait deviner l’avenir. Même avec l’esprit évocateur d’un Jules Verne, on n’y parviendrait pas. Qui sait si la mise en valeur des forces hydrauliques de nos rivières ne créera pas bientôt un lien infiniment plus étroit entre l’Indre-et-Loire et ses voisins de l’est et du sud ? Nos ingénieurs n’ont-ils pas déjà jeté les yeux sur les plans d’eau de la Creuse ?
C’est pourquoi il semble prudent de limiter le champ des hypothèses économiques, lorsqu’elles ne s’appuient pas sur des éléments positifs d’exploitations de richesses, de productions semblables ou déchanges certains.
Bien plus attirant est un autre argument exposé par M. Vidal de la Blache dans son article de la Revue de Paris. Il y a dit-il, des villes-maîtresses qui répondent à des conditions de nodalité. « Villes et routes sont les grandes initiatrices d’unité ; elles créent la solidarité des contrées. N’est-ce pas sur la cité gallo-romaine qu’on été fondée les plus anciennes et les plus durables de nos division politiques ? » C’est tout à fait le cas de la ville de Tours qui est une ancienne capitale romaine et qui, parmi les villes de France de même importance, est peut-être la mieux placée au carrefour des voies nationales de Pais en Espagne et de Nantes en Suisse. C’est une raison certaine de son développement, appréciée d’ailleurs, exactement, car, à l’heure actuelle, Tours a étendu son agglomération sur sa banlieue et le chiffre de sa population n’est pas celui qu’indiquent les statistiques officielles. C’est également un gage de sa prospérité future ? Qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il y a des villes stationnaires ou en régression et il y en a d’autres en mal d’accroissement. Tours est parmi ces dernières.
Ici se place un argument d’une autre nature, qui n’est ni de M. Vidal de la Blache, ni de M. Hennessy. Quelque dédain que puisse inspirer la « mécanique administrative », il faut tout de même songer à établir des facilités de communication entre la ville chef-lieu de région et les pas compris dans son cercle. C’est le souci qu’avait la Constituante lorsqu’elle dressait la carte des départements ; s’il est devenu secondaire aujourd’hui, il n’en est pas moins que le lien ne s’établira entre la ville-flambeau conçue par les régionalistes et les pays qu’elle doit éclairer et desservir, qu’autant qu’elle sera aussi centrale que possible. Il faut que les maires, les citoyens puissent, u jour ou l’autre, aller défendre leurs intérêts au siège des pouvoirs régionaux. Il n’st pas douteux que la carte qu’on nous a présentée ne répond en aucun façon à cette préoccupation et que le département d’Indre-et-Loire serait notamment fort mal servi si les régions étaient tracées comme l’indique la carte. C’est ce que plusieurs de nos concitoyens faisaient remarquer à M. Hennessy lors de sa conférence du 15 décembre et leurs réflexions n’étaient pas seulement l’effet d’une crise de « localisme ».
***
J’ai hâte, du reste, d’arriver à une discussion qui est au fond de la réforme. Qu’on se préoccupe de constituer les régions d’après leurs affinités économiques, c’est sur quoi tous les régionalistes sont d’accord – sans soucis des reconstitutions historiques, presque tous consentent – mais il faut donner aussi une existence politique et administrative aux nouvelles régions. Ni M. Hennessy, ni M. Vidal de la Blache ne se dégagent de cette préoccupation. Il faut donc concilier trois choses : affinités économiques, rayonnement de la ville chef-lieu, conditions d’existence politique et administrative. Certes, le travail de marqueterie n’est pas facile, surtout si la carte doit être dressée, comme certains le demandent – avec raison à mon avis – en respectant, au moins au début, les divisions départementales.
Nous avons vu que l’organisation régionaliste porte en elle le mouvement décentralisateur depuis si longtemps en puissance et si nécessaire à l’heure actuelle. La décentralisation suppose une condition hors de laquelle elle ne serait qu’un vain mot : il faut arriver, sinon de primesaut, du moins par étapes, à l’autonomie financière des collectivités. Il faut que les régions aient à elles des ressources d’impôt spéciales destinées à pourvoir aux dépenses locales, alors que l’État aura ses impôts pour les dépenses de la nation. Et ne craignez pas que cette solution soit rendue impossible par l’épouvantable liquidation financière qui nous menace ; cette solution, c’est au contraire le salut : on ne paie pas deux fois les mêmes impôts pour les mêmes dépenses ; établir une discrimination entre les dépenses d’État et les dépenses locales, c’est créer de la clarté, partant de l’économie.
Dans sa conférence, M. Hennessy s’est rallié à la formule de l’École de Nancy, qui date du second Empire et qui est l’essence même de la décentralisation : « les impôts directs à la région, les impôts indirects à l’État ». Je dis rallié, parce qu’il écartait cette solution dans l’exposé des motifs de sa proposition de loi. Voilà donc un point acquis. Les assemblées régionales doivent avoir des ressources d’impôts particulières à leur disposition : revenus des contributions directes dont elles pourront sans doute, dans leur cercle plus restreint, améliorer l’assiette et la répartition, redevances nouvelles au fur et à mesure de la mise en valeur des richesses naturelles. C’est avec ces ressources qu’elles administreront la province, qu’elle se feront un budget de travaux publics et que, par-là, elles concourront au développement des institutions locales et de la prospérité économique.
Ce séduisant programme n’a rien d’utopique. Mais il faut se demander, pour continuer notre discussion, si la réforme administrative n’est pas une chose accessoire et de second plan, alors que le plus pressé serait de mettre la France au travail et de promouvoir ses aspirations vers la prospérité économique que chacun désire ? C’est là qu’est notre débat.
Si l’auteur de la Constitution de l’an VIII, si Bonaparte, ce clair génie latin, vivait de nos jours, il me semble qu’il irait tout droit à la solution régionaliste, et, ce faisant, qu’il voudrait d’abord donner des assises certaines au nouvel édifice. Or, il est constant qu’en France, surtout maintenant, après plus d’un siècle d’étatisme, on suit volontiers les directions du pouvoir et qu’on attend mêmes ces directions. Si l’on doit continuer à discuter toutes les questions à Paris ; si, comme le disait l’autre jour M. Hennessy, l’on doit y établir pour période de renaissance, un nouveau programme Freycinet, que restera-t-il à faire aux assemblées régionales et de quelle manière la région servira-t-elle au développement économique ? Être ou ne pas être, tel est le dilemme.
L’existence de la région, avec toutes ses conséquences de renouveau, exige donc qu’à la base de la loi partageant la France en régions se trouve la réforme administrative et cette réforme comporte l’autonomie financière des nouvelles unités administratives.
Elle suppose encore, sous peine de retomber dans les secours de l’État, ce qui serait un négaton, que toutes les régions pourront vivre et prospérer. Si la France veut établir les provinces, ses filles, il convient qu’elle les dote d’une manière semblable, à défaut d’une impossible égalité. On ne concevrait qu’il y ait dans la France nouvelle, comme dans l’Allemagne fédérale, de grands royaumes et de petites principautés. Or, c’est le reproche qu’on peut faire à la carte de M. Vidal de la Blache.
On s’en rendrait compte si l’on faisait comme je l’ai fait – le cadre de cet article ne permet pas l’usage des statistiques – le dépouillement de son travail suivant les trois facteurs : population, superficie, ressources de l’impôt direct, exprimés en centimes de francs du principal des quatre contributions directes. On verrait alors des disproportions excessives à ces trois points de vue et on remarquerait notamment l’étendue anormale donnée à la région de Paris, alors surtout que Paris, par définition, ne peut être une capitale régionale.
I haut en conclure que M. Hennessy n’a pas été bien inspiré en prenant parti pour la carte de M. Vidal de la Blache qui est une œuvre de géographie, mais qui ne peut être un monument de législation.
D’autres études nous donneront sans doute une plus grande satisfaction et nous y verrons certainement, comme dans la majorité des projets qui ont déjà vu le jour, au Parlement ou en dehors, Tours, chef-lieu de région.
Le lointain passé de notre ville, le rôle qu’elle a joué dans l’histoire, sa situation exceptionnelle au centre de la France, son remarquable développement lui créent tous les titres à cette suprématie. Elle saurait certainement s’en montrer digne.
Louis B.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Jeudi 8 février 1917
OPINIONS
L'Organisation régionaliste
J’ai lu dans la Dépêche du 4 février, l’article intitulé « Tours, chef-lieu de région » et ne suis pas de l’avis de l’auteur qui voudrait, au profit de la ville de Tours, modifier la division de la France en régions proposées par M. Vidal de la Blache. L’auteur de cet article, probablement un Tourangeau, éprouve un sentiment respectable d’affection pour la Touraine, mais ce sentiment ne doit pas lui faire oublier que l’intérêt de la France passe avant celui des petites patries. Il est impossible de rattacher la Touraine à une autre région que la région nantaise, et cela pour un grand nombre de raisons dont les principales sont d’ordre économique.
La Touraine communique en effet avec la région nantaise par la Loire, et les trois départements les plus intéressés par la Loire doivent être réunis en une seule région ; car ils s’efforceront de la rendre navigable ou créeront un canal latéral en attendant le reboisement des régions dénudées.
Quoique Tours soit la mieux placée au carrefour des voies nationales de Paris en Espagne et de Nantes en Suisse, cette ville ne peut être un chef-lieu de région ; l’Espagne en effet ne mène à rien et ce n’est pas de ce côté que nous devons tourner nos regards si nous voulons assurer la future prospérité économique de la France. C’est au contraire un grand avantage pour Tours de communiquer directement et facilement avec Nantes et Saint-Nazaire, c’est-à-dire avec la mer, source future de toute grande prospérité. Qu’on le veuille ou non, l’Amérique est en effet destinée à devenir un des principaux centres de l’activité mondiale, et la route Tours-Angers-Nantes mène directement aux Antilles, à l’Amérique Centrale, au Pacifique par Panama, etc. N’oublions pas que les Allemands disaient : « L’avenir de l’Allemagnes est sur l’eau ». Qui sait si cette formule qui renferme les espoirs perdus de l’Allemagne ne serait pas plus juste appliquée à la France. Les échanges entre notre pays et l’Amérique deviendront de plus en plus importants et favoriseront le développement de l’industrie et du commerce français, ce serait donc un grand avantage pour notre région qu’elle soit rattachée à Nantes, le port français qui communique directement avec l’Amérique par un grand nombre de lignes de navigation. De même que l’État allemand avait délimité les sphères d’action des grandes compagnies maritimes allemandes, la France devrait adopter la même division, Saint-Nazaire se trouverait, par sa position favorisée, tête de ligne des compagnies de navigation faisant le service avec les Antilles, l’Amérique centrale, la côte américaine du Pacifique via Panama. C’est de son trafic que l’Allemagne tirait ses principales ressources, c’est le blocus qui l’aura vaincue et il appartient à la France de prendre en partie sa place dans le commerce mondial.
La Touraine ne peut former le centre d’une province, car elle tributaire de Nantes et de Saint-Nazaire par ses échanges avec l’étranger, et seule sa réunion à la région nantaise peut assurer sa prospérité. Il est nécessaire pour assurer le développement d’une région de centraliser chaque spécialité dans la région où cette spécialité peut le mieux se développer, c’est ainsi que Paris se spécialise dans les articles de luxe, Bordeaux le commerce des vins, etc.
La seule spécificité de la Touraine a été le tourisme, car la beauté de ses paysages et la douceur de son climat ont de tout temps attiré les visiteurs, depuis les rois de France qui en avaient fait leur séjour de prédilection, jusqu’aux nombreux touristes qui la visitent chaque année. Au point de vue touristique seulement, la Touraine se rattacherait à Paris qui est un centre de tourisme, mais tous ses autres intérêts exigent qu’elle soit rattachée à la région nantaise. La Loire créé en effet entre les départements qu’elle traverse un lien autrement puissant que ceux qui peuvent exister entre les départements situés au nord et au sud du fleuve, et si certaines modifications peuvent être apportées à la carte de M. Vidal de la Blache, ces modifications ne doivent pas chercher à faire de Tours un chef-lieu de région. Nous sommes au contraire tout à fait de l’avis que certaines provinces sont favorisées au détriment des autres, en général, les provinces sont en effet trop petites, et certaines comme celles qui auraient pou chef-lieu La Rochelle n’a aucune raison d’exister, la Charente et la Charente-Inférieure se rattachent naturellement à Bordeaux, principal centre viticole de la région., la Vendée et les Deux-Sèvres devraient être rattachées à la région nantaise.
Grâce à la Seine canalisée, Paris est le premier port de France, pourquoi la Loire ne donnerait-elle pas les mêmes résultats de tonnage ? Les transports par eau sont tout indiqués pour servir aux marchandises lourdes ayant relativement peu de valeur, les bois du Nord ou du Canada par exemple, lesquels arrivent à Nantes en grandes quantités, les charbons anglais, etc. Par Nantes seraient exportés en Amérique les produits de l’art français, les modes françaises, les machines pratiques et bien étudiées, ainsi que les produits supérieurs de son sol merveilleux. S’il était créé dans chaque port des marché spéciaux, Nantes pourrait également devenir un centre de l’industrie des engrais. De même l’État devrait diviser les régions coloniales d’action de chaque port et ne subventionner que des lignes dans ce sens ; Tours, Angers et Nantes par Saint-Nazaire communiqueraient directement avec les Antilles et l’Amérique centrales, alors que Lyon et Marseille seraient reliées à Salonique, la mer Noire, l’Algérie, Madagascar et les Indes. Bordeaux serait tête de ligne pour toute la côte occidentale de l’Afrique et l’Amérique du Sud. Brest ; Cherbourg, Le Havre, Dunkerque rayonneraient sur l’Amérique du Nord, l’Angleterre, la Russie-Baltique. Cette dernière ligne éviterait à nos marchandises, à destination de la Russie, de traverser l’Allemagne, où elles seraient espionnées et où les noms de nos clients seraient relevés.
Si en France les partis économiques étaient organisés aussi fortement que ses partis de politique pure, la France serait la première nation du monde ; il y a malheureusement chez nos trop d’esprit exclusivement critique et démolisseur et pas assez d’esprit pratique et organisateur ; or, ce sont surtout les solutions pratiques qu’il faut rechercher, et par là seulement nous arriverons à assurer la future prospérité de la France. Le clémencisme [Clémenceau] a vécu, l’intrigue doit disparaître, et vivre et prospérer la France des travailleurs, celle des Sully et des Colbert.
Philippe LAFON
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Jeudi 15 février 1917
Tours, chef-lieu de région
M. Philippe Laffon a bien voulu apporter =, dans les colonnes de la Dépêche, une contradiction aux observations que j’y avais publiées quelques jours avant sur l’organisation régionaliste et spécialement sur les titres de la ville de Tours à la dignité de capitale provinciale. Je lui en exprime ma gratitude parce qu’il vaut mieux qu’une idée soit discutée que passée sous silence : on parle de moi, donc j’existe, pourrait-on dire en parodiant notre grand philosophe Descartes. Je loue en même temps la Dépêche d’avoir accueilli cette contradiction, malgré l’hostilité de ses conclusions à nos intérêts locaux. De toutes les questions qui de débattent actuellement, l’organisation régionaliste est peut-être celle qui appelle le plus la lumière des enquêtes publiques.
J’enregistre, d’ailleurs, avec satisfaction l’adhésion de M. Laffon aux conceptions qui, dans l’esprit des régionalistes, ont pour but d’un changement radical de nos méthodes administratives et le réveil des énergies françaises retrempées dans l’air pur des petites patries. Mon honorable contradicteur est homme d’action ; j’aime son appel aux reconstitutions économiques et à l’esprit pratique et organisateur. Je voudrais, au même titre, mériter son estime.
Car je crains de m’être montré trop Tourangeau dans mon plaidoyer et d’avoir peut-être, en apparence, trop sacrifié à l’esprit de « localisme » contre lequel M. Hennessy, dans sa conférence du 15 décembre, s’élevait avec raison. C’est en effet un Tourangeau qui écrivait les articles de la Dépêche des 1er et 4 février, et s’il s’est un peu animé en parlant de sa petite patrie, de sa matrie, comme on a dit si poétiquement, il ne faut pas lui en tenir rigueur : quand on a une maman si jolie, on est toujours fier de parler d’elle et de prendre sa défense.
Il me semblait pourtant avoir appuyé mon sentiment de quelques bonnes raisons. Je me permettrai de les rappeler brièvement. Il ne s’agit pas d’une lutte d’influence entre Nantes et Tours. Dans l’organisation de la France en régions, Nantes doit nécessairement être le chef-lieu provincial – Tours aussi, disais-je. Les divers projets qui ont vu le jour prévoient la division du territoire en un certain nombre de régions, de 13 à 32 ; on est généralement d’accord pour une vingtaine ; à peu près le même nombre que celui des régions militaires. Comment en tracer la carte ? C’est là que commence la difficulté ? Il n’est plus question, bien entendu, de reconstituer les anciennes provinces françaises, mais comment va-t-on former les groupements et devra-t-on conserver les départements ou les arrondissements ? Les avis sont partagés.
Il y a des directives à suivre ; il faut unir les pays suivant leurs affinités économiques ; il faut dresser la liste des grandes villes qui exercent leur rayonnement sur la province nouvelle et seront le centre des échanges de toute nature ; il faut enfin constituer de grandes unités administratives susceptibles de vivre à l’état autonome, par opposition avec l’existence quasi-végétative des départements dans l’État centralisé.
Que faut-il entendre par affinités économiques ? Je m’étais expliqué là-dessus. Il y a des affinités économiques résultant de l’exploitation des richesses naturelles, dans un territoire donné et qu’il est assez facile de limiter ; il y a des affinités de sol, de mœurs, d’habitudes qui rangent divers pays en un même terroir et les placent dans une même dépendance économique ; il y a enfin des affinités créées par les grandes voies de circulation. Mais y-a-t-il une affinité provinciale entre les villes maritimes et leur arrière-pays ? Je ne le pense pas. La route de l’Océan est à la France entière et il ne semble pas que les contrées qui seraient rattachées, d’après le système de M. Vidal de la Blache, à des centres maritimes, devraient en recueillir des avantages particuliers ; ces avantages, elles les trouveraient dans tous les cas au même titre que les autres contrées placées, par un plus grand éloignement du rivage, dans la position de provinces essentiellement terriennes – car il y aura toujours des provinces essentiellement terriennes.
Il ne faut pas s’hypnotiser devant l’exemple des ports allemands. La France, elle, est entourée par la mer de trois côtes et ses débouchés transatlantiques ou méditerranéens sont nombreux. Pourquoi voudrait-on que la production tourangelle eût les regards uniquement fixés sur les ports de l’embouchure de la Loire ? N’aurions-nous donc pas des relations à établir avec l’Amérique du Sud, qui nous obligeraient à passer par Bordeaux ? Est-ce que Tours n’était pas, il y a peu de temps, la tête de ligne et la capitale des chemins de fer de l’État, créés à l’origine comme organes de pénétration des ports charentais et vendéens ?
C’est pourquoi, au système des villes-phares, auxquelles se rallie M. Laffon, je préfère le système des villes-bifurcations, appelés non seulement à servir de station sur les grandes routes de la mer, mais encore à jouer un rôle de distribution à l’intérieur. Il est très exact, par exemple, qu’il est fort important de créer un courant économique entre Saint-Nazaire, Nantes et la Suisse ; on y songeait avant la guerre et j’ai là, sous les yeux dans les annales de la Société géographique de Tours, un document instructif. C’est le compte-rendu d’une conférence faite ici le 5 décembre 1904 par une personnalité genevoise ; M. le docteur Goegg, qui venait entretenir le public du percement du Simplon et qui s’était attaché à faire ressortir les avantages que la France trouverait à concurrencer la ligne du Saint Gothard, en perçant à son tour la Faucille, pour prolonger la voie internationale du Simplon, par Saint-Claude, Lons-le-Saulnier et Dijon. Quel que soit l’avenir réservé à ce projet, déjà compromis pour d’autres dispositions adoptées, entre temps, en Suisse, il est incontestable que l’un des grands buts économiques de la France, à l’heure actuelle, consisterait à établie un mouvement d’échanges entre Saint-Nazaire et la Suisse. C’est précisément une raison pour jalonner cette grande artère de centres provinciaux où se condenseront les efforts des grandes entreprises et des Fédérations d’associations de production et d’échanges des pays environnants. Ces centres paraissent tout désignés sur la carte régionale. C’est Tours, c’est Bourges, et c’est Dijon.
Ces relations à établir, à travers la France, de l’Atlantique à l’Italie et à l’Europe centrale, évoquent naturellement le projet d’une grande voie d’eau de desserte que certains ont rêvée allant de Nantes à Bâle. Que le rêve soit réalisable ou non, son objet nous amène à parler de la Loire navigable puisque mon honorable contradicteur en tire argument pour associer l’Indre-et-Loire à la région nantaise. Je ne veux, du reste, rien rajouter à ce que j’ai déjà dit à ce sujet. Si l’étude des questions d’exportation et de marine marchande est d’ordre national, dépassant, par conséquent, le rayon d’action des organismes régionaux, il est, d’autre part, un certain nombre de grandes entreprises qui, sans avoir au même titre le caractère national, dépassent cependant, elles aussi, la limite de la capacité d’une seule région. Ce sont des œuvres interrégionales et l’œuvre de la Loire navigable – ou de son canal latéral comme on voudra – est de celles-là. Il faudra, pour la réaliser, associer l’effort de toutes les régions intéressées ; la coopération des trois départements du bassin inférieur n’y suffirait pas. Notons ici, toutefois, que Tours, par sa situation à l’entrée du canal du Berr, marque encore à son actif une de ces conditions de nodalité qui sont la marque des villes régionales.
Enfin, M. Philippe Laffon reproche à la ville de Tours de manquer de « spécialité ». Elle ne présente d’intérêt, suivant lui, qu’au point de vue touristique. C’est le reproche que nous autres Tourangeaux, avons entendu maintes fois formuler : « Tours n’est pas une ville industrielle, Tours n’est pas une ville commerçante ! » Évidemment, la Touraine est plutôt agricole qu’industrielles, mais il en est de même de tous les pays éloignés des centres minéralogiques. Il est possible que, dans le passé, nos ancêtres aient laissé péricliter des industries fameuses, comme la soierie. Ce n’est plus du passé qu’il s’agit ; partout le besoin de travailler se fera sentir désormais et ce serait maintenant exploiter une légende révolue que de représenter les Tourangeaux irrémédiablement adonnés à la mollesse. Si je n’imposais une discipline sévère à ma plume, si je ne m’interdisais toute emphase et toute redondance, j’aurais beau jeu d’en administrer la preuve sur le mode héroïque.
Il s’agit, au surplus, d’examiner les évolutions récentes, pour donner aux villes une cote réelle d’aptitudes économiques. Qu’avons-nous vu dans nos murs depuis une vingtaine d’années ? La Compagnie de chemins de fer d’Orléans transporte à Tours de nombreux et importants ateliers ; la Compagnie de Saint-Gobain y fonde une usine. Viennent à se constituer – nouveaux procédés de commerce – des établissements à succursale multiples, ce sera Tours qui deviendra leur centre et le siège de leur administration.
– Parbleu, me dires-vous, c’est parce que la ville de Tours est centrale.
– Mon bon Monsieur, je n’ai pas prétendu autre chose.
La Touraine, qui possède pourtant quelques spécialités industrielles intéressantes : l’imprimerie, les cuirs, la minoterie, les machines agricoles, les soieries (il y en a encore), est surtout une contrée agricole, soit. Mais n’oublions pas que l’agriculture va s’industrialiser de plus en plus. L’organe créant le besoin, nos riches campagnes – celles de Touraine et celles des départements voisins – sont appelées à fournir à notre ville, au fur et à mesure que l’outillage économique se développera, in important mouvement d’échanges. Est-ce que notre foire aux machines agricoles n’a pas donné, d’emblée, des résultats inespérés ?
Croyez-moi, Monsieur Laffon, la ville de Tours a tout ce qu’il faut pour fournir une belle carrière économique et je n’ai pas parlé de ce qu’elle peut faire pour le développement des arts. Soyons d’accord pour constater qu’elle est marquée pour devenir une capitale provinciale.
Louis B.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Vendredi 16 février 1917
LA RÉGION AGRICOLE
Ses caractères naturels
Il a été publié ici même, il y a quelque temps, trois articles, sur le rôle que Tours doit occuper dans le mouvement régionaliste qui se prépare ; les deux premiers, très documentés et hautement pensés, présentent la question sous l’aspect général d’une situation économique prépondérante et met en relief surtout les raisons commerciales et politiques qui désignent la ville de Tours à la fonction de capitale de la future région.
Le troisième article se place uniquement au point de vue industriel et se déclare favorable au rattachement de l’Indre-et-Loire à une région ligérienne dont la capitale serait Nantes.
Il me semble qu’entre ces deux opinions opposées une lacune se soit produite, qu’elle est effectivement occupée par l’agriculture tourangelle, dont il n’a pas été assez tenu compte dans les conclusions, et qu’il soit de nécessité absolue d’attirer l’attention sur cet important côté de la question.
En examinant le grand projet du maître Vidal de la Blache, un observateur ne peut manquer de remarquer que, sauf quelques exceptions formelles, l’esprit des nouvelles divisions de la France a un intime lien de parenté avec celles de nos anciennes généralités qui disparurent en 1790 pour faire place aux départements. La généralité de Tours comprenait trois provinces de Touraine, du Maine et de l’Anjou, avec Tours comme capitale.
Et alors, en continuant à remonter le passé, par un penchant naturel vers la géographie historique, que voit-on dans la succession des âges évoqués pour un instant seulement ?
Quand Louis le Débonnaire divise, en 818, ses États en Missatica, il groupe l’Anjou, le Maine, et la Touraine dans une région territoriale qui représente, à peu de chose près, la généralité de Tours. Cette disposition dura jusqu’en 1080, époque à laquelle les sénéchaux amovibles, puis héréditaires gouvernèrent sous l’autorité des comtes jusqu’en 1204, les trois mêmes provinces.
Avec le successeur du roi Jean, le régime des grands baillis s’étend sur les limites des trois provinces jusque sous François Ier, lequel, par l’édit du 7 décembre 1542, institue la généralité de Tours, dont il vient d’être question, sur les mêmes bases territoriales des divisions précédentes. Ces circonscriptions, comme on le sait, restèrent en usage jusqu’à la formation des départements français.
Comment se fait-il que ce même groupement de territoires qui vient de loin, à travers l’histoire et les révolutions, soit resté si robuste, au point qu’on parle de s’en rapprocher encore aujourd’hui ?
Cela tient inévitablement, pour une région comme la nôtre où le commerce et l’industrie sont secondaires, à la prédominance du sol et de ses produits de toutes sortes, c’est-à-dire de l’agriculture et de la viticulture.
De longues et arides statistiques pourraient fournir d’abondantes preuves pour toutes les périodes de notre vie économique, il suffirait de parcourir les pages si captivantes du Tableau de la province de Touraine, publié en 1862, par l’abbé Chevalier dans les Annales de la Société d’agriculture d’Indre-et-Loire ; beaucoup d’autres documents sont à notre disposition, mais il convient de rentrer, en hâte, dans l’époque moderne.
La très remarquable Enquête économique d’Indre-et-Loire, de notre distingué et regretté confrère Louis Laffitte, mort si glorieusement à l’ennemi, démontre, sans discussion possible, que, pour le département d’Indre-et-Loire seul, la population vivant de l’agriculture atteint 50,4 % tandis que celle de l’industrie n’est que de 22,4 %, et celle du commerce de 7,2 %.
Si après cette écrasante comparaison, on considère m’importance er la valeur des produits du sol on doit constater que l’Indre-et-Loire donne, en moyenne, en céréales, vins, élevage, récoltes diverses, un produit total de 220 millions de francs.
En ajoutant à ces chiffres la production importante de l’industrie agricole, c’est-à-dire toutes les professions dérivées des produits de l’agriculture, tant en Indre-et-Loire que dans les départements limitrophes, transports, meunerie, distillerie, féculerie, conserves, bois, vannerie, on arrive à se faire une idée de la richesse locale de premier ordre que représente une région dont Tours apparaît nettement comme la métropole historique et future.
Sa division géographique
Cette première conclusion, tirée uniquement de l’étude des produits de la terre, n’engage-t-elle pas à poursuive l’examen des limites de la division, en s’inspirant toujours des mêmes tendances : le sol de la région, sa configuration, son aspect, sa situation autonome ?
Une partie de ces vues ont été exposées, il n’y a pas lieu d’y revenir autrement que pour rappeler que la Touraine a toujours eu des allures de métropole à cause de sa situation au milieu d’un sol homogène, c’est-à-dire d’éléments concordants.
Considérons la répartition des cultures sur la surface de cette région. Nous constatons au nord, que le Loir forme une limite très tranchée par ses deux rives : à sa rive droite confinent les terres qui comportent un élevage intensif de races bovine et chevaline inconnu en Touraine ; c’est aussi l’amorce des pommiers à cidre, qui forme la limite presque immédiate de la vigne. Cette zone suit le Loir jusqu’à la Maine, dont elle contourne la rive droite, pour descendre jusqu’à l’ouest d’Angers. Cette même limite descend au sud en laissant le pays de Mauges à gauche, ainsi que le Bocage vendéen, et réunit naturellement, par le même sol, les mêmes cultures et les mêmes aspirations économiques, les Deux-Sèvres et la Vienne à l’Indre-et-Loire. Au sud-est et à l’est les derniers contreforts du Plateau Central rejettent nettement la plus grande partie des départements de l’Indre et du Loir-et-Cher vers le groupe ainsi circonscrit.
Ce groupe, composé de l’Indre-et-Loire, d’une partie du Maine-et-Loire, de l’est des Deux-Sèvres, de la Vienne, de l’Indre et d’une part du Loir-et-Cher, forme donc une région homogène, qu’on pourrait appeler une région naturelle, pace qu’elle est surtout agricole et viticole, qu’elle offre un élevage restreint et une valeur industrielle réduite.
Des villes qui la composent, sans perdre de leur importance, Tours est sans doute la plus considérable et la mieux placée au centre d’un réseau unique de voies de fer, de terre et d’eau, pour en assurer la suprématie.
Et puisqu’on cherche des divisions novelles, reconnaissant les inconvénients des anciennes, pourquoi ne taillerait-on pas en plein drap, selon la logique et les faits matériels, la robe arrondie de la future capitale ?
Ses relations extérieures
On objecte la nécessité de relier Tours à un grand port, même quand elle en est séparée par 200 kilomètres, en se basant uniquement sur les tendances de l’industrie à l’exportation transocéanique, qui ne commande pas la situation parce que les richesses de son sol ne sont pas de cette nature.
D’autre part, en réfléchissant, on ne voit pas comment Tours, admise ou non dans la région maritime, pourrait souffrir dans des exportations d’outre-mer. Dépendant de Nantes ou capitale du Centre Ouest, notre ville aura toujours, sur un sol français, les avantages offerts par les débouchés nationaux ; quelles que soient les divisions futures, Nantes drainera quand même les marchandises, même du plateau central, quand leur direction sera de ce côté.
Dans ces conditions on ne peut pas soutenir avec raison qu’une région centrale comme la nôtre, ne dépend pas plus de l’Ouest que de l’Est, et que ses intérêts commerciaux, agricoles et industriels, qui se confondent, au point de vue des exportations comme des importations, exigent que ses portes soient ouvertes de tous côtés ?
On en trouve la preuve dans la grande artère fluviale, doublée par sa voir de fer, dans cette Loire, si belle et si majestueuse, qui, depuis Orléans, dispose de tant de charmes sur ses rives qu’elle en garde encore pour son cours inférieur, et qui sera, dans l’avenir, plus encore que dans le passé, quand elle sera navigable, le grand trait d’union entre l’Est, le Midi et l’Ouest.
A-t-on oublié le projet sensationnel de M. Édouard Herriot, ministre aujourd’hui, démontrant la nécessité et la possibilité d’établir entre la France et la Russie, une grande ligne terrestre en dehors du territoire allemand ?
Cette voie constituerait le Transeuropéen méridional qui, partant de l’Atlantique, atteindrait la Russie à Odessa, après avoir traversé l’Italie par Turin et Milan, Trieste, Belgrade, Bucarest.
Tours chef-lieu de région serait une station entre Nantes, Bourges et Lyon ; elle n’a aucun intérêt à être reliée à d’autres régions à l’ouest ou à l’est ; elles économiquement et politiquement au centre, elle doit y rester ; ses voies d’accès et de sortie lui assurent, en dehors de toute délimitations, le trafic de l’avenir aux quatre points cardinaux, comme garantie de son développement futur.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Jeudi 22 février 1917
L'organisation régionaliste
Je tiens à déclarer, après avoir lu le nouvel article de M. Louis B. au sujet de l’organisation régionaliste, que je n’ai qu’un seul but en en m’occupant de cette question : être utile à mon pas et aussi à ma ville d’adoption et non être désagréable aux Tourangeaux. La grandeur de notre pays doit être notre principale préoccupation et tous nos efforts doivent tendre vers ce but ; pas une ligne de mon article du 8 février n’a été écrite dans une autre pensée. Mon distingué contradicteur ne commet-il pas une erreur lorsqu’il dit que mes conclusions sont hostiles aux intérêts locaux de la ville de Tours ? Je voudrais le persuader du contraire ; j’ai en effet autant que lui le désir d’assurer la prospérité de la Touraine, et si nos opinions sont en apparence contradictoires, c’est parce qu’il se place surtout au point de vue local, alors que j’envisage également le point de vue national. Je le félicite de ses sentiments pour sa petite patrie, que je trouve du reste tout naturel et que je partage. Si j’ai exprimé ma pensée sous une forme un peu vive et rapide, c’est que ma main habituée à manier l’outil plutôt que la plume, ne s’embarrasse pas de littérature superflue. Le bon sens n’en a du reste pas besoin pour s’exprimer et s’affirmer.
J’avoue qu’à première vue, la lecture de la brochure de M. Hennessy et la carte de M. Vidal de la Blache, rattachant l’Indre-et-Loire à la région nantaise m’avaient surpris, mais à la réflexion je me suis rendu compte que cette réunion seul pouvait assurer le développement de la Touraine. Tours profite de sa situation à l’intersection de trois grandes lignes de chemin de fer, mais de là à en tirer la conclusion que Tours est un centre principal, non ; cette ville est surtout le centre de la Touraine, et c’est mal comprendre son intérêt que de vouloir faire d’elle une province exclusivement terrienne, elle doit plutôt porter ses regards vers la mer – là est son avenir.
Tours est trop près de l’Océan pour développer le chef-lieu d’une région essentiellement terrienne, ces régions seront du reste très rares par suite des dispositions géographiques de notre pays et seules les villes tells que Dijon, trop éloignées de la côte, et certaines exceptions comme Paris, pourront devenir les capitales de ces provinces. Tours est surtout un des centres de rivières les plus importants de Fiance, et seule sa dépendance de Nantes lui permettra d’en tier parti et de mettre en valeur cette situation exceptionnelle. Les transports par eau deviendront plus que jamais un facteur important de la force et de la grandeur du pays, car les bateaux coûtent moins chers et durent plus longtemps que les wagons (à tonnage égal bien entendu) : mais si l’exemple des grands ports allemands est désagréable à M. Louis B., qu’il examine le rôle joué par les grands ports anglais dans le développement de la prospérité de l’Angleterre, l’importance des ports américains et canadiens, qu’il se souvienne de ce qu’Anvers est à la Belgique.
Tours ne tire actuellement aucun parti de sa merveilleuse situation au nœud de nombreuses vois navigables ; quels avantages n’en retirerait-elle pas par ses relations avec Nantes ?
Le développement industriel de Tours depuis quelques années est bien peu de chose si on le compare à celui de la région du Nord, à Lyon, à Nancy, et surtout à celui des régions des Alpes et des Pyrénées qui, grâce à la « houille blanche », sont en train de devenir les régions les plus industrielles et les plus prospères de France. La Touraine n’est pas industrielle, mais puisque, d’autre part, on prétend qu’elle l’est, prenons ce point de vue, c’est le plus favorable à notre thèse. Or, de quelle façon la Touraine tire-t-elle parti de ses voies fluviales, malgré son récent développement industriel ? Le Cher et la Loire sont des champs d’activité réservés exclusivement aux évolutions des bouchons des pêcheurs à la ligne, et le canal, malgré les usines de Saint-Gobain et de Saint-Pierre des Corps et les nouveaux ateliers de chemin de fer P. O. est toujours une « mare stagnante », suivant la forte expression qu’un grand ministre de la troisième République appliquait à certaines vues politiques. La situation actuelle donne le maximum de tranquillité aux ponts et chaussées, aux pêcheurs à la ligne et aux actionnaires des compagnies de chemins de fer.
Est-ce donc pour ce triple résultat que tant de millions ont été dépensés pour l’amélioration de nos voies fluviales ? C’est une excellente chose que Tours centralise les produits de la Touraine, mais à cela ne doit pas se borner son activité économique, et il faut ensuite que par des voies à grand débit, dont la meilleure est évidemment la Loire dans la direction de Nantes, elle envoie ces produites au dehors et reçoive par la même voie ceux qu’elle ne produit pas et qui lui sont nécessaires, et qu’elle pourra ensuite répartir dans sa zone par ses voies ferrées.
Tours, perd des éléments de premier ordre pour son futur développement lorsqu’elle n’utilise pas sas rivières. Enfin les « affinités provinciales » ne jouent plus un grand rôle maintenant, et les facteurs principaux sur lesquels se sont basés MM. Hennessy et Vidal de la Blache en établissant leur carte des régions, sont surtout des facteurs économiques. Ils se sont efforcés de tirer le meilleur parti possible des richesses naturelles des diverses parties de la France, lesquelles assureront la prospérité du pays tout entier. Il n’y a tout de même pas entre les habitants des diverses provinces de France des différences de mœurs, de tempérament et d’habitudes comparables à celles qui existent entre les différentes races qui ont contribué à former chaque État des États-Unis d’Amérique, lesquels sont pourtant devenus, malgré cette diversité, un des pays les plus puissants de monde. Ce n’est donc pas une objection sérieuse que de se refuser à la réunion de la région tourangelle et de la région nantaise, à cause de certaines petites différences entre le caractère des habitants de ces deux régions.
Les deux sources de vie sont l’eau et l’arbre ; Orléans aurait pu devenir, grâce à a situation privilégiée, la capitale de la France si le régime de la Loire avait été réglé par des reboisements et des barrages comme l’a été celui de la Seine.
Il n’est pas question de réduire à la seule ville de Nantes les relations de la Touraine avec l’extérieur, au contraire ! Si la Touraine développait ses voies fluviales, beaucoup de marchandises chargées à Tours pourraient aller par eau à Bordeaux o à d’autres ports de la côte, pour être ensuite expédiés en Amérique du Sud ou vers nos colonies d’Afrique occidentale. Pour assurer le développement des voies fluviales de Touraine, il est nécessaire de ne pas morceler la région du cours inférieur de la Moire, sinon elle ne sera jamais utilisée, mais perdue. La réunion de la Touraine à la région nantaise n’empêcherait nullement le projet dont parle M. Louis B., qui consiste à établir des relations économiques entre le port de Saint-Nazaire et la Suisse. Ce projet est excellent, et la Suisse française en souhaite la réalisation afin de se libérer de la dépendance économique de l’Allemagne. Les marchandises destinées à la Suisse étaient en effet débarquées avant la guerre à Anvers ou Rotterdam, et elles empruntaient ensuite la voie du Rhin pour arriver enfin en Suisse. Il est incontestable que le chemin de Saint-Nazaire en Suisse par la Loire est de beaucoup plus direct que celui employé précédemment, mais cela ne démontre par la nécessité de faire de Tours un chef-lieu de région, la ville de Nantes étant mieux qualifiée pour cela. Bourges et Dijon sont au contraire tout désignés pour devenir des centres provinciaux à cause de leur situation.
La France était mal préparée à la guerre, il s’agit maintenant de bien la préparer à la lutte économique mondiale qui suivra la paix. Les idées de M. Louis B. permettent-elles à notre pays de lutter contre ses concurrents mondiaux ? Si oui, on s’empresse de les mettre en pratique. Si, au contraire, il y an d’autres qui sont meilleures, pourquoi ne pas les adopte ? Tous les Tourangeaux, et surtout ceux qui emploient, comme M. Louis B., toutes leurs forces pour assurer la prospérité de notre beau département, devraient apercevoir les grands avantages qu’il pourrait retirer d’un groupement qui, tout en lui laissant le bénéfice de sa situation géographique, lui procurerait la vigueur, les relations et les moyens nécessaires pour développer son réseau fluvial. Il faudrait créer la Fédération des régions intéressées à la Loire, laquelle Fédération aurait vite fait de mettre un projet sur pied et de faire exécuter les travaux qui nous permettrait enfin de tirer parti du plus log fleuve de France. Si, au contraire, la Touraine devient le centre d’une région exclusivement terrienne, la Loire continuera à être pour la France une honte nationale au lieu de devenir, ce qu’elle devrait être depuis longtemps, principale voie de communication. Rien qu’au point de vue touristique, la réalisation de ce projet, serait une source de richesse pour notre région, sans compter les avantages économiques qu’elle en retirerait.
La Touraine n’est pas le pas des réalisations immédiates, c’est pourquoi on trouve le loisir de comparer des opinions différentes avant que les idées qu’elles préconisent soient mises à exécution, de cette comparaison seule peut du reste sortir la vérité, et je voudrais convaincre les Tourangeaux qui me font l’honneur de discuter avec moi, que la Touraine rattachée à la région nantaise, n’est pas une Pologne qui meurt, mais que cette réunion lui permettrait, au contraire, de connaître une vie plus active et une prospérité nouvelle.
Ce sont là, il me semble, des arguments autrement décisifs à l’époque actuelle, que ceux tirés de l’archéologie ou du moyen âge, ou encore des affinités provinciales ou des affinités de races, lesquelles n’ont plus vraiment aujourd’hui en France qu’une importance bien secondaire.
Philippe LAFFON
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 4 mars 1917
L'organisation régionaliste
Tours, chef-lieu de Région
Nous voici en pleine polémique, M. Laffon et moi, au sujet de l’organisation régionaliste, et nous heurtons, en des affirmations contradictoires, sur le point de savoir si la ville Tours doit être choisie comme chef-lieu de région, mon honorable adversaire persistant à penser que l’intérêt bien entendu de notre pays de Touraine est de se placer sous la dépendance de Nantes, ville maritime. Le moment est peut-être venu de résumer le débat et de présenter des conclusions, comme on dit au palais. Je voudrais bien cependant que les deux articles que nous avons échangés, grâce à l’obligeance de la Dépêche, ne restassent pas sans résultat, et que, à défaut d’un accord complet que je ne puis plus guère espérer, les lecteurs du journal qui ont bien voulu suivre notre discussion puissent se former une opinion. Si, par surcroît, nous avions réussi à les attacher à la cause régionaliste, pour laquelle, je crois, nous combattons tous les deux avec une égale ardeur, nous aurions fait l’un et l’autre un fructueux emploi de notre encre.
Nous pourrions, en effet, discuter longtemps sur des probabilités d’avenir purement hypothétiques. Nul ne sait comment se produira l’expansion économique de le la France après la guerre, hormis qu’il faudra travailler avec plus d’énergie, de clairvoyance et d’organisation. Il vaut donc beaucoup mieux ramener notre discussion à son point de départ et dégager nos conclusions de l’application des principes préalablement admis. De là, les deux questions suivantes :
1° À quoi répond la doctrine régionaliste ?
2° Comment peut-on concevoir la création des régions administratives, étant donné qu’elles devront être tracées de manière à produire dans chaque groupe une poussée de reconstitutions économique ?
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À quoi répond la doctrine régionaliste ? Répétons-le, au risque de retomber dans les redites.
Il est absolument indispensable de changer nos méthodes administratives. Il est démontré que notre pouvoir central – on pourrait dire notre unique pouvoir, car il n’y en a guère d’autre – est surchargé et encombré : il faut adopter la division du travail. Et la solution régionaliste se présente immédiatement en une formule concrète : « Les affaires de l’État à l’État ; les affaires de la province à la province et les affaires de la commune à la commune. » C’est proprement le programme de l’école de Nancy que contresignaient, en 1865, Jules Simon, Eugène Pelletan, Jules Favre, Garnier-Pagès, Hérold, Casimir-Perrier, Berryer, de Faloux, le duc de Broglie, Montalembert, Duvergier de Haranne, Prévost-Paradol, d’autres encore. Ce n’est ni de l’empirisme, ni de l’improvisation, ce sont simplement les revendications de l’Union libérale du second Empire, dont on a conservé les traces dans la maison où j’écris ces lignes, puisqu’on y a gardé le titre d’un second journal, créé à l’époque.
Que ce programme n’ait pas été réalisé sous la troisième République, alors qu’il était naturel qu’il le fût, ce n’est pas qu’on n’y ait pas songé, – le travaux législatifs font foi – mais l’établissement définitif de la République est resté trop longtemps en discussion et la lutte des partis a tenu trop de place. On sait qu’en dernière analyse M. Briand inscrivait la réforme administrative par l’organisation régionale dans ses déclarations de juin et de novembre 1910.
À l’heure actuelle, après l’épouvantable conflit qui a mis aux prises les impérialismes rapaces et les puissances de liberté, la France ne peut ne pas être un grand État démocratique. Il lui faut donc des institutions nettement démocratiques. Il ne sert à rie à un peuple de jouir des libertés publiques, s’il ne pratique la liberté qui est avant tout l’art de se gouverner soi-même.
Mais – Montesquieu l’a dit – il faut plus de vertu sous le régime républicain que dans les pays monarchiques. Pour avoir des institutions démocratiques, il faut des citoyens et de mot évoque ceux de conscience et de responsabilité. Établir des pouvoirs locaux autonomes, afin de décharger l’État de nombreux détails d’administration, c’est supposer un esprit municipal et un esprit provincial. Il faut avouer que nous autres Français, nous aurons des progrès à réaliser sur nous-mêmes pour parvenir au self government qui fait la fierté des Anglais. Mais il convient de se dire que les Français qui ont accompli virilement le devoir militaire sauront, avec la même force d’âme, devenir des citoyens. Il faut avoir foi dans les destinées de son pays.
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Les régionalistes comptent sur la création d’institutions locales pour développer l’esprit d’initiative et d’entreprise et par là, donner une impulsion salutaire aux reconstitutions économiques qui seront l’œuvre laborieuse de l’après-guerre. Il faudra développer notre production et nos échanges. La production agricole, on peut apercevoir sa rude tâche : l’agriculture, amputée pour longtemps de bras qui déjà étaient trop peu nombreux, devra s’industrialiser de plus en plus et elle sera obligée de faire appel à la main-d’œuvre étrangère, mais c’est une question d’organisation. Le problème industriel est bien plus complexe : nous avons vu, à la lumière des cruelles réalités, de combien nous nous étions laissés distancer. Le traité de Francfort étant déchiré et la clause douanière avec laquelle l’Allemagne nous avait jugulés étant abolie, il nous faudra réagir vigoureusement.
Problème agricole ou problème industriel, il faut en revenir à la production de l’effort et aujourd’hui – c’est un fait – l’effort individuel est peu de chose, s’il ne trouve son complément dans l’association. Pas plus que notre esprit civique, notre esprit d’association n’est à l’abri de sérieuses critiques. Sans doute, à la faveur des lois libérales, les associations se sont largement développées en France, mais ce développement plutôt numérique a-t-il produit tous les fruits qu’on espérait ? Une armée nombreuse ne fait pas l’esprit militaire ; de nombreux sociétaires ne font pas l’esprit corporatif. Si les associations se bornent à la défense des intérêts de leurs affiliés, elles ne font que prolonger l’individu. Pour qu’elles soient une force réelle, il faut qu’elles se créent une âme collective, qui sera celle de la corporation. Cette âme collective, elles la façonneront en s’associant entre elles par groupements de même nature. La région leur fournira le cadre de ces fédérations.
Telle est, résumée une fois de plus, la doctrine régionaliste telle que je l’aperçois. Les principes sont posés, le terrain est déblayé. J’espère que, jusqu’à présent, je suis entièrement d’accord avec M. Laffon, tenant du projet de M. Hennessy et Vidal de la Blache et je compte aussi qu’il ne m’accusera plus de voir le problème de la formation des régions par son petit côté local. Même je veux lui faire un aveu qui est une concession. J’ai combattu le projet qu’il défend pour des raisons d’ordre général que je crois avoir suffisamment développées., mais si je l’ai combattu en Tourangeau, au nom des intérêts de ma ville natale, si j’ai mis à profit le sentiment qu’avaient manifesté plusieurs de nos concitoyens, c’était un peu pour avoir l’occasion de parler du régionalisme.
Certes, je reste absolument convaincu que Tours doit être normalement le chef-lieu de l’une des futures régions françaises – et je vais maintenant reprendre cette discussion – mais même si mon espoir était déçu, mon amour-propre d’originaire se consolerait par le succès d’une réforme que je considère comme la solution juste des difficultés nationales. En revanche, je veux également dire à M. Laffon qu’à ma connaissance les Tourangeaux ne lui gardent pas rancune de ce qu’il conteste les droits de la ville de Tours au titre de métropole. Nous parlons raison et chacun a ses raisons ; je veux bien ne plus parler de celles du cœur.
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Nous arrivons à notre seconde question : comment peut-on concevoir la formation des régions ? Pour y répondre, M. Laffon ne veut pas s’embarrasser de considérations tirées de l’archéologie ou de l’histoire, ou encore de l’affinité des races. Je me range bien volontiers à sa manière de voir ; j’ai déjà dit que ce serait faire fausse route que de tracer la carte des régions en songeant aux provinces d’autrefois. Tout de même, il y a des réserves à faire ; la tradition n’est pas un vain mot et il y a des choses éternellement vraies. Un lieu géographique d’autrefois est resté un lieu géographique pour maintenant et pour toujours. Si Tours était une capitale romaine au temps de l’occupation de la Gaule, c’est qu’elle était la clé d’une région et j’ai pour moi, en ccci, un argument de M. Vidal de la Blache lui-même. D’ailleurs, chacun sait que les capitales romaines sont devenues, dans la suite des temps, le siège des archevêchés, puis des gouvernements de province.
Quant affinités de races, ce n’est pas non plus un élément à dédaigner : il y a des pays qui se délimitent d’eux-mêmes en régions par le patois local, et puis les affinités de races correspondent souvent à des conditions de production du sol ou de méthodes culturales. C’est ce que faisait remarquer l’autre jour, à cette même place, avec beaucoup de raison, M. Auguste Chauvigné, le sympathique secrétaire perpétuel de notre société d’agriculture. Que l’unité nationale ai broyé beaucoup de choses, que la facilité des communications et les exodes contemporains aient abattu bien des barrières et réalisé bien des mélanges, il ne s’ensuit pas qu’il faille négliger les affinités, bien que, je le reconnais, elles n’aient plus qu’un intérêt secondaire.
Car enfin, il ne faut pas perdre de vue nos directives et elles sont incluses dans les principes que je rappelais plus haut. Si, pour parvenir à la multiplication des efforts, nous désirons favoriser l’essor de l’esprit d’association jusqu’au degré supérieur des Fédérations régionales, il faut au moins associer des gens qui aient des intérêts communs à débattre et des choses semblables à se communiquer. C’est une question de mécanique, d’embrayage, pourrais-je dire.
La même considération doit nous guider pour le groupement des départements en régions. M. Laffon, avec MM. Hennessy et Vidal de la Blache, s’obstinent à nous dire : « Portez vos regards vers la mer ». La mer c’est la terre promise, si l’on peut ainsi dire parlant de l’élément liquide. Avant que de partir, souffrez au moins que je fasse ma pacotille ! À quoi me servira d’aller vers la mer, si je n’ai rien à y porter ?
Je veux dire par là que la région doit d’abord être l’assemblage de forces de production, avant de devenir agence d’exportation. Quand il s’agira d’exporter, nous trouverons toujours le chemin de la mer et ce n’est pas parce que nous dépendrons de Nantes que nous le trouverons plus facilement. L’exemple des ports allemands ou anglais ne prouve rien du tout à cet égard. Hambourg est une ville libre entourée d’États allemands ; sa prospérité n’a été influencée en aucune manière par les divisions administratives si bizarres an Allemagne. De même, les ports anglais se sont développés au milieu de comtés qui n’ont rien changé à leur constitution traditionnelle et cette constitution paraît n’avoir joué aucun rôle dans l’évolution des villes maritimes, sinon qu’elle était assortie à l’esprit anglais.
Il en est de même des problèmes touchant la création de voies navigables. Ces problèmes se posent à priori ; ils sont d’ordre général et par conséquent ils se règleront quelle que soit la configuration des régions. Je l’en tiens, en résumé, à mon point de vue : il vaut mieux tracer des régions maritimes où les représentants des populations du littoral discuteront utilement entre eux de questions maritimes et laisser nos assemblées régionales, à nous terriens, à la recherche des meilleurs moyens de développer la production agricole et industrielle.
La vision de la mer, prometteuse de progrès, me donne l’impression, chez mes adversaires, d’une sorte de mysticisme économique, si ces deux termes peuvent être accouplés. Je voudrais qu’on s’inspirât de réalités plus tangibles dans la recherche des phénomènes économiques qui doivent influencer le tracé de la carte des régions de notre pays de France. Il y a, par exemple, la grande voir des Saint-Nazaire à la Suisse, dont nous avons parlé, M. Laffon et moi. Ceci n’est un rêve ni une fiction. Nous avons tous qu’on se bat en ce moment pour la route d’Orient et que nous devons nous efforcer de faire prévaloir la ligne la plus courte du Levant aux Amériques. Or, cette ligne, c’est Brindisi, le Simplon – par opposition à la ligne boche du Saint-Gothard – la Suisse romande, Dijon et Saint-Nazaire.
Les régions françaises ne doivent pas seulement être traverses, il faut qu’elles se mettent en mesure de profiter du courant ; par conséquent, si nous appliquons nos principes d’utilisation des forces régionales, il faut que des places fortes s’établissent au passage de la grande voie mondiale, en des carrefours appropriés. Jetez un regard sur la carte de France et vous n’hésiterez pas un seul instant : vous désignerez immédiatement Dijon, Bourges et Tours.
La question étant examinée à ce point de vue, il ne sera plus exact de dire que Tours est trop près de Nantes pour devenir le chef-lieu d’une région ; la région de Nantes devient une région du littoral, à peu près celle de la 41e région militaire et l’équilibre des forces qu’il s’agit d’aménager est, à mon sens, beaucoup mieux établie.
Telle est la réponse que je voudrais faire à M. Lafon. Les lecteurs de la Dépêche ont les pièces du procès entre leurs mains. À eux de conclure.
Louis B.
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Jeudi 15 mars 1917
L'Organisation régionaliste
De l'utilité de choisir comme chefs-lieux de régions des villes maritimes, placées autant que possible à l'embouchure de nos grands fleuves.
La divergence de vues qui existe entre M. Louis B. et moi, au sujet de l’organisation régionaliste, se réduit à proprement parler à défendre à défendre et à contester les doits de la ville de Tours à la dignité de capitale provinciale, car je suis complètement d’accord avec lui au sujet de la doctrine régionaliste. Je considère en effet l’organisation régionaliste comme une chose nécessaire pour assurer la vitalité française dans l’avenir, mais je suis convaincu que l’on n’obtiendrait pas ce résultat en créant de trop petites régions, lesquelles n’auraient ni assez de ressort, ni assez de moyens pour faire de grandes choses. Quant à compter sur l’État pour s’occuper des affaires de l’État, rien de mieux, mais il ne faudrait pas se reposer sur lui des questions qui, tout en intéressant la nation entière, sont plus directement rattachées à la prospérité d’une région déterminée. C’est ainsi que l’importante question de la Loire navigable (à laquelle je reviens toujours parce que je la considère comme une question primordiale) ne sera jamais solutionnée par le pouvoir central, mais bien par l’union des grandes villes de son cours inférieur. Ce ne sont pas là des « probabilités d’avenir purement hypothétiques » que de considérer la prospérité de la Touraine assurée par sa réunion à la région nantaise, car les exemples prouvant que la ville maritime a toujours dominé la ville de l’intérieur, surtout si la ville maritime est située à l’embouchure d’un grand fleuve, ne manquent pas.
Pourquoi New-York est-il maintenant la véritable capitale des États-Unis, et sa population a-t-elle atteint en 1910, le chiffre formidable de 5 500 000 habitants en comprenant les faubourgs, alors qu’en 1790 elle n’était que de 33 000 habitants ? Parce que New-York est situé à la porte des États-Unis, à l’embouchure de l’Hudson, que l’o a pu appeler le « Rhin américain » et qui débouche dans l’Atlantique en face de l’Angleterre et de la Manche, à l’endroit de la plus faible distance entre les États-Unis et l’Europe. Si la ville de New-York a pros cette importance, dont toute l’Amérique profite, elle le doit uniquement à sa situation géographique.
Si maintenant nous portons les yeux sur une carte de la Chine, nous nous rendons compte que les causes du développement de Shanghaï sont exactement les mêmes que celles que celles du développement de la grande ville américaine. Le port de Shanghaï placé en face du Japon, est en effet situé au débouché du Yang-Tsé-Kiang, et par ce fleuve il est en relation avec les grandes villes de Nanaking, Hankéou, Wuxhang et Nganking. Cette région, principalement au point de vue industriel, de développe d’une manière fantastique et nous réserve des surprises pour plus tard. C’est uniquement à sa situation géographique que Shanghaï dot sa prospérité et qu’elle tend à supplanter Pékin comme capitale de la Chine.
Le développement de l’arrière pas dépend naturellement de celui du port situé à l’embouchure d’un grand fleuve et la prospérité de ce port assure celle de son arrière-pays.
Pourquoi Nantes et Saint-Nazaire qui occupent une situation identique à celle de New-York, de l’autre côté de l’océan Atlantique, au débouché du plus long fleuve de France, ne pourraient-elles pas espérer une pareille prospérité de leur excellent situation géographique ?
Paris, du reste, comprenant l’importance des communications maritimes, met aujourd’hui à l’ordre du jour le projet de Paris port de mer, qui est bien l’œuvre la plus utile qu’il soit de réalise en France à l’heure actuelle. On sait déjà que depuis plusieurs années des marchandises chargées à Londres viennent directement à Paris par eau.
La création d’une région ayant pour chef-lieu la ville de Tours serait artificielle et de peu de durée, et cette région serait tôt ou tard obligée de disparaître et de se confondre avec la région nantaise.
Un grand nombre d’exemples démontrent en effet la prépondérance toujours grandissant des villes maritimes, et nous n’avons que l’embarras du choix pour citer les plus caractéristiques. Les capitales créées au centre du pays tendent en effet à disparaître peu à peu devant l’expansion formidable des grandes villes maritimes. Sans parler de New-York et Shanghaï déjà citées nous en trouvons des exemples les plus rapprochée en Espagne, où Madrid perd de son importance au profit de Barcelone ; en Belgique où le port d’Anvers devenait peu à peu la capitale économique du pays, en Suisse où Zurich est six ou sept fois plus peuplé que Berne, grâce à sa situation sur le lac de Zurich, et même au Maroc, où des ports comme Casablanca, et surtout Rabat deviennent de plus en plus importants, alors que Fez, l’ancienne capitale, ne pourra plus les rattraper.
Pierre le Grand s’est rendu compte du rôle des communications maritimes pour l’avenir de son empire, lorsque pour assurer à la Russie des relations faciles avec l’Europe occidentale, il abandonna Moscou pour fonder Petrograd. Autrefois, lorsqu’il n’y avait pas de chemin de fer, les transports par eau étaient les moins coûteux et les plus pratiques, et les chemins de fer et le moyen de communications en se développant n’ont rien changé à cela ; la situation géographique d’une ville est toujours de première importance, bien que les moyens de communications rapides abrègent sensiblement la distance.
Les capitales créées au bord de la mer, ou sur le cours inférieur d’un grand fleuve, sont au contraire restées capitales et n’ont cessé de s’accroître : Londres, Lisbonne, les capitales des pays scandinaves et Constantinople en Europe ; Calcutta dans l’Inde ; Alger, Tunis et le Cap en Afrique ; Sidney et Melbourne en Australie ; Tokyo au Japon ; Buenos-Aires, Rio-de-Janeiro et Valparaiso en Amérique du Sud en sont les meilleurs exemples.
Si Marseille, qui se prétend la deuxième ville de France, et Barcelone qui est pour le moment la deuxième ville d’Espagne, et dans vingt ans sera la première, ne se trouvent pas au débouché d’un fleuve, cela prouve que mieux l’importance de la situation maritime des villes.
Depuis une cinquantaine d’années les questions économiques ont dominé la vie de certains pays, mais la France s’est laissé distancer, recroquevillée qu’elle était sur elle-même depuis 1870. N’allons-nous pas profiter de cette dure leçon ? Si le travail était organisé en France, nous ne manquerions certes pas de produit à exporter, et notre région n’aurait pas plus qu’une autre à craindre d’aller vers la mer les mains vides, comme dit M. Louis B.
Puisque mon distingué contradicteur me reproche de ne pas tenir compte des productions du sol dans la formation des régions, je me permets de lui faire remarquer que ces trois départements du cours inférieur de la Loire réunis à la Vende, forment la deuxième région de France pour la production de blé ; ils viennent immédiatement après le Nord et avant la Beauce dans les statistiques agricoles sur la production de blé. Ces quatre départements ont une autre culture commune qui est celle de la vigne, et les vins de Nantes, Saumur et Vouvray présentent de grandes analogies. Si l’on se place du point de vue agricole, ces départements n’ont donc aucune raison d’être séparés.
Enfin, le développement de nos ports et de nos voies fluviales, en facilitant nos échanges ave les grandes régions consommatrices et productrices du monde, aura pour résultat de diminuer le coût de la vie, ce que l’on ne pourrait obtenir par aucun autre moyen. De plus, la faible natalité française qui, avec l’armement, a été la principale cause nous mettant, au début de la guerre, en état d’infériorité vis-à-vis de l’Allemagne, ne pourra être développée sans que soit développée en même temps la force économique de notre pays, sans quoi la vie qui est déjà si chère en France deviendra impossible. Seuls les débouchés à gros débit vers la mer nous procureront la vie à bon marché. Pourquoi les individus d’un grand nombre de nations différentes qui peuplent New-York se sont-ils fixés dans cette ville et leurs familles ont-elles prospéré ? Parce que la vie est facile à New-York, car si le prix des denrées est assez élevé, les salaires sont élevés dans la même proportion.
Les salaires français sont parmi les plus élevés qui existent, et cela pourra devenir un véritable danger pour nous après la guerre si nous n’y prenons pas garde, en nous mettant hors d’état de lutter avec nos concurrents mondiaux, à cause de la cherté de notre main-d’œuvre. Le seul moyen de diminuer le coût de la main-d’œuvre est d’organiser le travail français et de diminuer le coût de la vie. Ne pourrons-nous pas, après avoir été déclaré le peuple le plus spirituel de la terre, ambitionner d’autres mérite ? Pour cela, si nous voulons après la guerre établir notre organisation régionaliste, nous devons dès maintenant nous rendre comte que le mouvement économique ne dépend pas du mouvement administratif, il domine au contraire, dans tous les cas, lorsqu’il n’a pas été précédé, d’intuition, par lui.
Philippe LAFFON
1917
La Dépêche du Centre et l'Ouest Jeudi 29 mars 1917
Après l’abondante et féconde discussion qui s’est déroulée, depuis quelques semaines, tout au long des hospitalières colonnes de ce journal, où les divers points de vue de la question régionaliste en Touraine ont été abordées avec franchise et fermeté, il semble qu’une mise au point soit utile pour essayer de dégager les conclusions du débat.
Les considérations économiques d’ordre général et administratif qui ont été exposées, avec une clairvoyante compétence par M. Louis B., sont en complet accord avec la thèse que nous avons développée, en l’appuyant sur la Région agricole, avec des bases historiques indiscutables et une constitution géographique prédominante dans le passé comme dans l’avenir.
M. Louis B. a été jusqu’à dire : « La tradition n’est pas un vain mot, il y a des choses qui qui sont éternellement vraies ». Nous ne pouvons que l’en remercier, il a tranché la question en reconnaissant avec nous que le passé, qui est acquis, formera la fondation sur laquelle l’évolution de l’avenir établira l’édifice nouveau, Il n’y a pas à insister.
De l’autre côté du fossé, les intérêts industriels presque uniquement envisagés, semblent comme hypnotisés par l’au-delà lointain de la mer. M. P. Laffon, dans son dernier article, poursuit cet idéal en faisant table rase de ce qu’a été notre pays, sans tenir compte de ces éléments de vie, de son originalité locale, et en reléguant, avec quelque indifférence, au rang des légendes archéologiques, une ère pleine de grandeur prête à enfanter un lendemain d’action.
C’est de cette action dans l’avenir qu’il faut nous préoccuper, non pas en fixant nos yeux vers le but unique de nos exportations vers la mer avant d’en avoir fait éclore les produits, mais en étudiant les éléments qui doivent en provoquer la naissance.
Ce que doit être une région
Il y aurait un danger à tracer des régions nouvelles avec des limites trop étroites ; ce serait, de plus, aller contre le principe qui est poursuivi par le renversement des divisions départementales que chacun est d’avis de rénover. Ce danger serait le même si le territoire embrassé était trop vaste. Le mérite sera de trouver le bon équilibre ; il sera donné inévitablement en considérant :
Les aspirations politiques qui doivent être basées sur les intérêts généraux ;
Les ressources agricoles, commerciales et industrielles locales ;
Les facilités de communications avec l’intérieur et l’extérieur.
Nous croyons avoir démontré l’unité géographique et agricole de la région tourangelle telle que nous la concevons ; M. Louis B. a prouvé l’homogénéité nécessaire des intérêts économiques, administratifs et politiques ; il n’y a plus à y revenir, la démonstration est faite.
La région doit s’ouvrir à tous les intérêts commerciaux et industriels
Dans la création de la nouvelle région, s’il faut tenir compte, comme base, des ressources acquises dans le passé par la production du sol et des éléments industriels qui s’y sont fixés, il y a lieu de regarder l’avenir et de prévoir le développement que nous pouvons espérer.
Or quelles seront les causes, au lendemain de la grande épreuve, qui provoqueront la croissance ou la création des usines et des maison commerciales dans la région de Tour ?
Les besoins urgents de produits de toutes sortes assureront une reprise d’affaires aux anciennes maisons. Il y a lieu de croire que les besoins seront si grands que des établissements nouveaux se fonderont.
Au point de vue industriel, la nécessité de remplacer les machines usées, de pourvoir les régions dévastées de l’outillage, des constructions mécaniques, des matériaux indispensables, forceront les industriels à chercher l’endroit le plus favorable à leur installation. Pendant de longues années la Touraine peut espérer voir s’élever des usines et des maisons de commerce sur son territoire, parce qu’elle offre une région de choix par son admirable réseau de voies qui assure l’arrivée des matières premières et le départ des produits fabriqués, par la richesse de son sol qui peut nourrir une plus abondante population, par l’attirance de son climat qui traduit ses charmes par des avantages matériels pour ceux qui l’habitent.
Mais, nous voyons poindre l’objection : Si la Touraine doit avoir une extension sensible de ses exportations locales, elle aura fatalement intérêt à être reliée à la région maritime nantaise.
Nous prétendons que la vérité se trouve partagée, tout au moins également à l’autre extrémité du diamètre qui nous sépare ; nous espérons le prouver, et voici comment :
Nul ne peut contester sue Paris, le Havre, Lille, Nancy, Lyon, Marseille, Lorient, Bordeaux, fournissent ou fourniront des ressources considérables d’importations et d’exportations industrielles et commerciales à notre province, et qu’il est raisonnable d’en considérer l’évaluation comme égale, pour ne pas dire plus, à celles qui se présenteraient par l’unique voie de Nantes-Saint-Nazaire.
L’intérêt est partout, et pour s’en convaincre examinons quelques chiffres.
Ce chiffre respectable doit s’augmenter de celui du transit qui n’est pas compris et l’Album de statistique graphique, publié par le ministre des travaux publics, nous montre que Tours occupe le dixième rang pour le tonnage expédié et reçu en petite vitesse ; et que « la section de Tours-Orléans est sur un passage d’un courant de trafic des plus intenses ».
Nous sommes ainsi autorisés à conclure que notre région reçoit « le courant commercial et industriel [illisible] zone que circonscrit [illisible] unissant Le Havre, [illisible] Bayonne ».
Il est donc permis d’affirmer que si Tours captait ce trafic pour le transmettre à Nantes, au profit de l’Ouest océanique, elle se dépouillerait s’autant et ruinerait ses intérêts.
La logique et la justice veulent qu’elle jouisse des avantages de situation naturelle de métropole, situation qu’elle doit conserver.
Nous n’en sommes venus à ce point que pour démontrer l’erreur des aspirations qui considèrent le développement magique des grands ports mondiaux dont parle M. P. Laffon. Ceux-ci se trouvent partout où une situation géographique les a placés fatalement avec des moyens de drainage des marchandises dans une contrée qui, logiquement, a fait naître ces havres opulents. De plus il faut remarquer que ces ports sont, relativement, bien plus des lieux de passage que des métropoles. New-York deviendra peut-être le plus grand port du monde, elle ne sera jamais la capitale des États-Unis. Nous serons toujours fiers de la prospérité de Nantes qui ne peut nuire à la nôtre parce que cette prospérité nous viendra, pour plus de la moitié de sa valeur, de l’Est, du Nord et du Sud ; ainsi que nous venons de le démontrer.
La région doit être un nœud de voies de communication
Un pays et la ville appelée à le dominer, car nous ne nous occupons plus ici que de l’avenir, ne peur obtenir une vie industrielle et commerciale que s’ils sont placés à un point où ; naturellement, se résument les voies d’accès et de départ dans toutes les directions. La ligne ferrée doit compléter les routes de terre, et celles-ci doivent avoir pour complément les voies d’eau. Nul ne peut contester cet argument général que Tours a l’heureuse fortune de posséder par suite d’une prodigalité frappante de la nature.
Tours dispose de huit grandes lignes convergentes de chemins de fer ; elle est placée à l’entrée du Cher canalisé sur la Loire, dont l’importance sera décisive dans l’avenir par son prolongement vers l’Europe orientale et l’Asie. Elle est traversée par le plus beau réseau de routes de terre. Cette condition est la clé de son avenir, et c’est la raison maîtresse qui la désigne, non pas à la dignité, mais à la fonction de capitale régionale. Cette aptitude de la Touraine est déterminée par les divers éléments essentiels que nous avons essayé de mettre en lumière et de résumer, elle lui est assurée enfin, de façon définitive, il nous semble, par l’indépendance qui résulte de sa situation privilégiée.
1918
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 25 août 1918
LES PROPOS D'UN PAYSAN
La Région de Touraine
Nos lecteurs se souviendront peut-être que ce journal a été, dans les premiers mois de 1917, le premier à ouvrir la discussion que la question du régionalisme au point de vue tourangeau par une suite d’articles dus à divers collaborateurs. Après cet échange d’arguments et d’aspirations, qui ont traité le sujet à cette époque dans un ordre général, l’opinion qui a paru dominer a été celle que Tours devait nécessairement devenir chef-lieu de région.
Tel a été en tout cas, notre avis, et nous avons essayé de l’appuyer sur des bases qui embrassaient l’histoire, la géographie, le régime économique et politique de notre pays. Nous n’avons fait qu’effleurer la question, nous permettant d’y revenir en temps utile. Il semble, après les évènements de ces jours derniers, que le moment soit venu d’entrer dans le fond du problème, d’en préciser les aspects de détail et d’unir notre effort à ceux si autorisés qui viennent d’être faits par M. le maire de Tours, par le conseil municipal et le conseil général.
Nous aborderons donc, dans une suite de quelques prochains articles, ce grave examen, avec l’espoir que nous défendrons la plus juste cause.
Regard vers le passé.
Notre passé n’est pas seulement fait de notre histoire, c’est-à-dire de la notation des faits provenant des hommes et, en particulier, des divisions successives qu’ils ont cru devoir donner à nos territoires ; il comprend aussi et avant tout, la formation du sol, la façon dont il est modelé, les raisons pour lesquelles il est devenu ce qu’il est. On comprendra tout de suite pourquoi nous nous insistons sue ce point de vue, dont l’observation nous conduira à déduire les causes naturelles qui paraissent avoir un rôle décisif dans nos conclusions, et nous espérons mettre en relief les caractères du pays, son homogénéité, ses relations physiques avec les contrées voisines, la force matérielle qui a fait que l’antique Cæsarodunum la métropole de tous les temps.
La grande cuvette géologique où s’est assise la région qui a donné son nom au Turonien a été débordée largement sur les plateaux et les vallées limitrophes ; des couches successives s’y sont entassées, creusées par endroits, arrondies par d’autres ?
Le pli central s’est formé, il a été occupé par une grande artère, la Loire, à cause de laquelle, comme un vaste trait d’union, touts les autres vallées se sont façonnées et ont établi l’orographie, l’hydrographie, la topographie donnant à la région l’empreinte indélébile des caractères qui lui sont particuliers.
Mais jetons un dernier regard sur la surface de nos territoires et observons ses aspects comme s’ils étaient vus de très haut, pour établir leurs attaches avec les contrées voisines.
Au nord, la Loire n’a pas creusé un irrémédiable fossé entre nous et les plaines de la Sarthe ; il coule au milieu de terres semblables qui se prolongent au loin et ne sont arrêtées que par le rempart jurassique du nord-ouest et par celui du Permien ardoisier des avancées d’Angers. Leur régime climatérique est composé des mêmes éléments.
Au milieu de tout cet ensemble, comme un centre rayonnant qui attira tous les éléments des prospérités futures, s’est constituée l’armature puissante du pays par le creusement de ses fertiles vallées, la direction de ses crêtes séparatives, formant un groupe homogène, complet, capable de se suffire à lui-même.
Les populations et leur histoire ont passé sur tout cela ; elles ont obéi à l’attirance des lieux, elles se sont moulées pour ainsi dire sur la surface. Le climat aidant, les produits du sol sont apparus, les mœurs se sont installées, et, au cours des âges, depuis la Civitas Turonum des Romains, qui comprenait, à l’ouste la vallée d’Anjou, au nord les bords du Loir, à l’est une partie du Berry, jusqu’au seizième siècle, les pouvoirs féodaux, religieux et militaires, eurent leur centre à Tours.
L’institution de Missatica de Louis le Débonnaire en 818, groupait l’Anjou, le Maine et la Touraine ; les sénéchaux héréditaires de 1080 à 1204, étendaient leur autorité sur ces trois mêmes provinces ; les grands baillis, sous les successeurs du roi Jean, avaient le même domaine ; enfin, l’Édit du 7 décembre 1542, de François 1er, institua les généralités et rendit définitive, en ce qui nous concerne, la réunion de la Touraine, de l’Anjou et du Maine.
Certes les adversaires de notre thèse ne manqueront pas d’objecter que ces aspirations sont surannées et que c’est précisément parce qu’elles étaient défectueuses qu’on demande à les rénover.
Rien n’est plus simple que faire remarquer que l’idée qui a guidé le géographe Vidal-Lablache dans sa première désignation des circonscriptions a subi l’influence du passé. En résumé, avec des variantes nécessitées par le mouvement économique moderne, les groupements futurs reviendront inévitablement vers les éléments naturels.
Pourquoi ? Parce que, en toutes circonstances, on sera obligé de considérer le sol, de tenir compte de tous les points de vue que nous venons d’énumérer et que la raison veut qu’on ne s’écarte pas de la région naturelle dans les futures délimitations en projet.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire
1918
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 1er septembre 1918
LES PROPOS D'UN PAYSAN
La région de Touraine
Les richesses du sol
La nature des produits qui provoquent l’activité humaine a deux origines selon que ceux-ci proviennent du sous-sol ou de la surface. Leur ensemble forme la richesse des transactions économiques dans le domaine commercial ou industriel, ou bien dans celui, plus considérable encore, de l’agriculture.
Les uns et les autres sont la conséquence directe et inévitable de la base, de la structure mystérieuse des profondeurs géologiques que nous foulons la plupart du temps sans nous en douter ; les extractions sont conformes aux trésors enfouis par les âges pour nos besoins ; les cultures sont ce que les font les éléments chimiques accumulés dans les masses fertilisantes de nos faluns, de nos argiles siliceuses, de nos molasses à zoophytes dont nos vallées sont comblées, dont nos plateaux sont recouverts.
La relation est intime entre les éléments créateurs et les produits, l’union est absolue, elle s’affirme sur tous les territoires que nous avons signalés comme constituant la région géologique qui nous occupe.
Le développement industriel et commercial a suivi la même marche sous les mêmes influences : les mines et carrières sont réduites aux extractions provenant des calcaires, des craies, du tuffeau, de la chaux que fournissent les bords échancrés de nos vallées, où le cœur des anciens plateaux lacustres, à l’exclusion totales des mines et des filons que les gisements qui nous bordent à l’ouest réservent aux régions du Maine et de l’Anjou n’ayant rien de commun avec nous. Pour ces raisons les usines métallurgiques n’ont obtenu qu’une modeste faveur. Les industries alimentaires, chimiques, du cuir, des tissus et des vêtements, le papeteries, imprimeries, etc., ont vu par contre grossir leur modeste importance du début et nous en fournissent une preuve par l’emploi souvent décuplé d’une force motrice qui se traduit par les chiffres suivants :
Puissance en chevaux vapeur :
1899 1914
Indre-et-Loire 7 369 50 000
Loir-et-Cher 4 863 30 000
Sarthe Sud 2 000 20 000
Maine-et-Loire-Est 2 000 18 000
Deux-Sèvres-N.-E. 830 5 000
Vienne-Nord 1 500 15 000
Indre-N.-O. 1 000 5 000
Totaux 19 582 143 000
Il n’est pas sans intérêt de considérer, pour l’Indre-et-Loire, comme se répartit cette force motrice croissante, base inévitable de nos déductions et de nos espérances. Les indications ci-après sont de nature à fixer nos appréciations :
1899 1899 1914 1914
Établissements Chevaux-vapeur Établissements Chevaux-vapeur
Usines et carrières 25 208 30 500
Usines métallurgiques 35 248 45 500
Agriculture 284 2 729 300 30 000
Industries alimentaires 78 754 93 2 000
Ind. chim. et tanneries 30 955 40 3 000
Tissus et vêtements 20 328 32 1 000
Papeteries, imprimeries 14 927 19 3 000
Bâtiments 64 1 220 150 10 000
Il ne nous est pas permis encore de fournir les chiffres correspondant des régions voisines qui procèdent des mêmes affinités, parce qu’il y a lieu, à ce sujet, à se livrer à une longue étude des statistiques pour en extraire les éléments des territoires qui vivent sous notre régime. Cependant les bases ci-dessus nous prouvent que, sur une surface homogène par sa constitution souterraine, des industries de même ordre se sont constituées et installées, qu’il en résulte un mouvement commercial modeste, mais un développement provoquant des spécialisations telles que la meunerie, la distillerie, les conserves alimentaires, la biscuiterie, les bois et charpentes, la vannerie, la carrosserie, la papeterie, l’imprimerie, la pierre de taille dure et tendre, la chaux, la tuilerie et la céramique, la fonderie, les constructions mécaniques, la tannerie, etc.
A milieu de cet ensemble il y a lieu de considérer tout particulièrement les produits de l’agriculture, car c’est à ce point de vue que nous pouvons observer, non seulement la plus grande richesse de notre région, mais celle par laquelle elle occupe une place estimée et spéciale sur le marché national.
En tête des nombreux produits agricoles que fournit notre pays, se placent naturellement les vins dont nous ne parlerons que pour rappeler que leur production atteignait, avant la guerre, dans les grandes années, 1 500 000 hectolitres, avec une moyenne de 700 000 à 800 000 hectolitres et que ces récoltes représentaient alors de 25 à 30 millions de francs. Si nous y ajoutons les quantités récoltées, tout autour du centre tourangeau, sur des dépendances naturelles du Blésois, des bords du Loir, de l’Anjou, de la Vienne et de l’Indre, on peut considérer que la production a approximativement triplé. Comme ont le voit, le vignoble est d’importance et, du 12e rang qu’il occupait, comme rapport, il peut aspirer à une élévation que justifieraient la belle réputation des grands crus du Centre et l’unité des cépages auxquels nous le devons.
Pour tous les autres produits agricoles, céréales, plantes fourragères, légumes, fruits, pommes à cidre, et en y joignant l’élevage on peut admettre une production totale de plus de 300 millions pour l’Indre-et-Loire, quintuplée au moins par l’adjonction des richesses identiques de notre voisinage immédiat.
Pour conclure et montrer combien cette source de la fortune nationale sort d’un même sol, vivant des mêmes éléments et sous les mêmes influences, pour affirmer son unité commerciale et agricole suscitée par le mêmes forces puissantes d’une identique nature, remarquons que le domaine du groupe central s’étend, avec la vigne, au-delà du Loir, en pas du Maine, jusqu’aux régions d’élevage intensif et des champs de pommiers, qu’il déborde à l’est sur le Vendômois et jusqu’aux confins de la Sologne, et que les grosses terres du Berry forment seules sa limite. Au sud, la suprématie des vignes blanches s’unit avec notre Richelais ; à l’ouest, les herbages du pas des Mauges, et la plantureuse Gâtine poitevine sont seulement notre barrière.
Avant que de longues années de progrès industriels n’aient détruit et remplacé, ce qui est peu probable, le caractère avant tout agricole de la Touraine et de sa région, il faudra reconnaître que ses produits sont en rapport direct avec son sol pour lui conserver ses caractères naturels.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire
1918
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 15 septembre 1918
LES PROPOS D'UN PAYSAN
La Région de Touraine
Le tonnage et les voies de communication
Au point où en est notre étude, il convient d’évaluer l’importance du trafic résultant des éléments constitutifs des richesses économiques de la région tourangelle et d’en déduire l’influence sur la formation de son réseau de transports.
La proportion locale de l’agriculture et de l’industrie, bien que dans des proportions très inégales, donne des chiffres considérables dont la révélation est fournie par les remarquables études de L. Laffitte établies à l’occasion de son Enquête économique du bassin de la Loire et par l’Album de statistique graphique du ministère des travaux publics.
Naturellement, nous ne pouvons aborder ici le détail, les ouvrages cités et les documents officiels peuvent être consultés avec fruit. Pour nous tenir dans les limites d’une évaluation d’ensemble, considérant que, pour les produits nés en Indre-et-Loire, sans parler du transit, on relève que l’agriculture et l’industrie, avant la guerre, apportaient approximativement au trafic les éléments ci-après :
Tonnage destiné au trafic des produits locaux
Agriculture
Tonnes
Céréales 130 000
Vins 180 000
Bois 5 000
Cultures maraîchères 10 000
Fruits 8 800
Foins 10 000
Pommes 1 000
Divers 2 900
Total 347 700
Industrie et commerce
Tonnes
Meunerie 60 000
Papeterie 20 000
Terres et pierres 200 000
Chaux hydraulique 50 000
Plâtre 3 800
Céramique et tuilerie 33 000
Meules 20 000
Verrerie 800
Fonderie 5 500
Constructions mécaniques 16 000
Tannerie 7 500
Engrais 100 000
Imprimerie 10 000
Divers de moindre importance 50 000
Total 576 600
Total du trafic : 924 300 tonnes
Il est à remarquer que ces chiffres sont très voisins de la vérité mais conservent cependant le caractère d’approximation et ne portent que sur les produits agricoles et industriels les plus en usage.
Si nous voulons nous faire une idée du trafic qu’offrirait le territoire de la région tourangelle future, telle que nous la comprenons, il y a lieu, par une évaluation globale, d’estimer que la surface exploitée deviendrait environs trois fois plus grande ; par suite, le tonnage du trafic doit être triplé et passerait ainsi à un total de 3 millions de tonnes.
Le second élément de nos appréciations réside dans l’établissement des importations, c’est-à-dire dans l’évaluation du tonnage des marchandises arrivant sur notre territoire pour ses besoins de consommation et pour ceux de l’exploitation de ses produits agricoles, industriels et commerciaux.
Tonnage des importations
Tonnes
Charbon 200 000
Bois d’œuvre 20 000
Bois de chauffage 8 000
Matériaux de construction 20 000
Ardoises 5 000
Fer, fonte, métaux 15 000
Engrais 200 000
Tannerie (matières premières) 20 000
Papeterie et imprimerie (matières premières) 40 000
Tourteaux 500
Tissus laines 10 000
Vins étrangers au pays 3 000
Fût vides 2 000
Épicerie 8 000
Eaux minérales 500
Divers 10 000
Total 562 000
Sans crainte d’être emporté hors de la vérité, on peut estimer à environ 600 000 tonnes le chiffre des marchandises et matières premières qui constituent la base des besoins de culture et industrie de l’Indre-et-Loire. Si nous procédons de la même façon pour évaluer ceux de la future région, nous devons nous servir du coefficient 3, comme ci-dessus, et on obtient le total de 1 800 000 tonnes.
Nous sommes donc en présence, d’un côté, d’une production de 3 millions de tonnes et des nécessités de culture et de fabrication qui s’élèvent à 1 800 000 tonnes. Il suffit de rapprocher ces deux valeurs et d’y ajouter, par la pensée, la somme du transit fourni par les quatre points cardinaux de notre situation géographique pour apprécier l’exceptionnelle importance qui désigne naturellement Tours à la fonction de chef-lieu de région.
Cette réflexion nous conduit inévitablement à l’examen du réseau des voies de communications que cet état de choses a créé et développé au cours des âges.
Présentée sous cet aspect, la question prend une importance de premier ordre, et nous en tirerons notre plus puissant argument en faveur de notre thèse.
La conformation du sol et la situation géographique de Tours sont les éléments qui ont déterminé fatalement des voies d’accès.
Depuis les grands chemins primitifs jusqu’aux routes royales sur lesquelles roulaient les diligences Lafitte et Gaillard, en passant par les voies romaines, jusqu’aux routes nationales et aux voies ferrées ; depuis la période si florissante de la navigation de la Loire par la communauté des marchands et bateliers fréquentant la rivière de Loire, jusqu’à la création du Cher canalisé, du canal du Berry et du canal de Briare, toutes les voies de la région, sans exception, se sont moulées sur notre sol, ont épousé notre relief et ont formé à Tours un incomparable et presque unique réseau de communications.
La ligne directe de Paris à Bordeaux, de Saint-Nazaire à Lyon, de la Rochelle au nord-est, de la Bretagne à l’Auvergne ; la situation de Tours une région médio-ligérienne, ont provoqué, nécessité, imposé cet état de choses.
Une dizaine de directions s’ouvrent de tous côtés, rayonnent et infusent la vie par le flux et le reflux des cinq millions de tonnes dont nous avons donné plus haut un aperçu sommaire ; il semble utile d’insister : au point de vue des richesses naturelles et de leurs moyens de diffusion, Tours et ses territoires s’affirment une fois de plus dans leur rôle de métropole.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire
1918
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Dimanche 22 septembre 1918
LES PROPOS D'UN PAYSAN
La Région de la Touraine
L’orientation des intérêts économiques
C’est devant cette importante question de la direction que doivent prendre nos intérêts économiques que se dresse l’hostilité des convoitises et des jalousies des territoires qu’il est question de morceler, de démembrer, de sacrifier ou de favoriser en traçant les nouvelles frontières des régions françaises.
Nous considérons qu’il y a lieu de s’élever au-dessus de ces vues et des préférences de clocher, que l’intérêt général doit seul guider un jugement sain ; c’est ce sentiment qui renforce encore nos convictions et consolide les bases de nos conceptions ; il fait ressortir, plus que jamais, l’évidence des arguments énoncés jusqu’à présent, il justifiera ceux que nous nous réservons encore de produire.
La première des conditions qui s’imposent est celle qui consiste à apprécier, prévoir et déterminer la direction que nous indiquent ces besoins d’exportation et d’importation.
Du côté des expéditions que remarquons-nous ? Les produits de notre sous-sol s’échappent de tous côtés, sans préférences, non très loin de leur lieu d’extraction, mais, selon les cas, dans les régions voisines dépourvues de matériaux locaux. Pour les productions du sol, le champ est plus vaste ; nos spécialités agricoles et horticoles vont aux quatre points cardinaux mais surtout dans les directions de Paris et du Nord, de la Belgique et de l’Est, où les sous-produits de nos fermes et nos vins sont si estimés. Nos industries, par la tannerie, par le machinisme agricole et industriel, et par le livre, etc., exportent de toutes parts avec des moyens de transport groupés et unifiés, rapides et avantageux, des marchandises dont on a apprécié l’importance.
Dans un grand nombre de cas, l’envoi à l’étranger, les nécessités des besoins des nations européennes et de nos très anciens amis Américains, offrent à notre industrie et à notre commerce, ainsi qu’à notre agriculture, des débouchés, que, sans contredit, l’avenir développera.
Quant aux arrivages, nous en avons fait connaître les éléments : leurs provenances suivent les mêmes chemins, en majorité par le nord, l’est et le sud.
Certes, nous ne devons pas négliger la valeur de nos avantages résultant d’une quasi-proximité de la mer ; il est de toute évidence qu’une part de nos besoins d’exportation et d’importation trouve son écoulement dans la puissance des trois principaux ports dont nous tributaires naturels : Nantes, Saint-Nazaire et La Rochelle. Mais il n’y a pas lieu d’en exagérer le rôle : il n’excède pas celui que jouent autour nous nos autres débouchés du nord, de l’est et du sud ; il est même inférieur à ces derniers, puisqu’il ne représente qu’une direction sur quatre, c’est-à-dire tout au plus le quart de nos transactions.
C’est là, en effet, que se trouve le nœud délicat à démêler ; il est tout entier dans les relations des futures régions entre elles : les échanges qui se produiront fatalement et heureusement entre les métropoles, de chef-lieu à chef-lieu.
Il apparaît clairement que c’est avant tout pour cette cause que Nantes et Tours ne peuvent être confondues ou résumées ; elles disposent, isolément, de forces puisées dans leurs caractères particuliers, nous allions dire dans leur puissance relative et propre, qui les désignent pour une décentralisation et non pour une absorption.
Mais pour compléter d’une façon urgente l’état actuel des éléments de transport dans l’Ouest, quel est donc l’évènement inévitable à réalise ? Rendre à la Loire, non seulement la navigabilité, mais aussi son rôle de grande artère internationale, unissant l’Atlantique à l’Orient, en dehors des territoires allemands. Cet effort est devenu une nécessité absolue de l’après-guerre ; les divers pouvoirs ne nous ont pas permis de le réaliser pendant la période de paix qui n’a pas su accomplir bien des projets urgents parc qu’ils n’ont pas voulu faire les sacrifices financiers indispensables. Il n’y a pas lieu d’aborder ici la question ; que la Loire soit rendue navigable, ou bien qu’un canal latéral lui soit adjoint, nous aurons, c’est certain, une voie d’eau devenue une exigence de l’avenir.
Nous y verrons passer, pour le plus grand bien de la Touraine, les transactions commerciales inaugurées par les premiers marchands de l’Asie et de l’Europe orientale, aux temps anciens, négoce rénové par les progrès de la civilisation.
L’Allemagne vaincue ne manquera pas de retrouver, très rapidement, des moyens d’action et d’expansion économique ; elle cherchera, soyons-en sûrs, à prendre un semblant de revanche sur nos marchés et sur ceux du monde entier.
Ne nous laissons pas devancer ; dès que nous le pourrons faisons l’effort nécessaire, toutes les parties de la France en retireront une nouvelle prospérité et la région tourangelle sera, par sa situation centrale privilégiée, l’une des premières à en profiter.
Il semble donc que nous ayons de fortes raisons de considérer que nous ne dépendons pas plus de nos débouchés de l’ouest que de ceux des trois autres directions ; notre marché s’oriente presque également de tous côtés, et, si nous devions voir nos intérêts primordiaux avant tout, nous devrions reconnaître que l’Est et le Sud-Est nous attirent. Ils nous permettent toutes sortes d’espérances par le développement de nos relations avec les pays du nord, avec la région rhénane, avec la Suisse, l’Italie, la Dalmatie, l’Autriche et l’Europe méridionale par les promesses des ports de Marseille, de Gênes, de Trieste, de Salonique, de Constantinople et Odessa, tête de la grande ligne en projet dont la Loire, jointe par le Rhône, et les réseaux ferrés, assurent le triomphe.
Nantes et Saint-Nazaire ouvriront leurs ports à l’autre extrémité en même temps que La Rochelle et Bordeaux, dans un ordre secondaire cependant, et tout ce que nous font espérer les relations américaines de l’avenir, vient compléter un accord privilégié entre notre région naturelle et ses affinités extérieures.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire
1918
La Dépêche du Centre et l'Ouest, Lundi 30 septembre 1918
LES PROPOS D'UN PAYSAN
La Région de la Touraine
Économie politique et conclusions
Dans ce dernier article d’une étude générale des conditions qui doivent diriger l’établissement de la nouvelle région tourangelle, il nous reste à examiner la nature de la vie des populations sur notre territoire et sur ceux qui en sont tributaires.
La question de race se pose et se résout très nettement : il y a unité de caractères sur le sol où notre peuplade primitive s’est fixée ; ses mœurs, ses qualités et ses défauts se sont heurtés et bornés à d’autres natures, souvent opposées, entre les Manceaux et les Berrichons, d’une part, les Angevins et les Solognots de l’autre. Leur langage ne diffère pas moins ; on prétend, et c’est presque vrai, que nous parlons le plus pur français, sans trop de déformations locales ; nous devons constater que nos voisins ont quelquefois des patois encore en usage dans les campagnes, et que, tout au moins, leurs parlers ont des intonations particulières et distinctes.
Sous le rapport du caractère et des aptitudes, le Tourangeau a été, depuis César, victime d’une mauvaise interprétation de la pensée du conquérant des Gaules. Celui-ci a écrit dans les Commentaires la trop fameuse phrase : Molles Turones imbelles, qui survit aux siècles passés. Si une certaine part de mollesse, provenant de la douceur d’un climat exceptionnel, peut être rapprochée de nos compatriotes dans les difficultés de la vie, ceux-ci se défendent, à juste titre, contre la seconde épithète, et prétendent que César les a reconnus peu belliqueux, c’est-à-dire pacifiques, mais non pas impropres à la guerre, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il est à croire que cette légende va disparaître devant l’héroïsme journalier des poilus tourangeaux.
Nous préférons naturellement l’avis du Tasse qui disait, à la fin du seizième siècle, en parlant de la Touraine, « ce pays de joie, de douceur et de délices, produit des habitants qui lui ressemblent ».
Dans cette phrase se résume notre pas tout entier que Rabelais a appelé « le jardin de la Franc ».
Notre population s’est adaptée totalement à notre sol et s’y est développée, dans une proportion qui l’a fait classer, comme densité, dans la catégorie de 40 à 100 habitants au kilomètre carré. Il en résulte qu’avant la guerre le département atteignait près de 350 000 habitants et que la région que nous réclamons grouperait dans son ensemble 1 500 000 habitants environ. C’est un chiffre qui s’impose dans l’homogénéité de ses éléments.
Partant de cette agglomération que nous considérons comme fortement établie sur les bases que nous avons énumérées, quels sont donc les besoins et les aspirations de la masse pour évoluer vers l’unité relative qu’elle doit avoir dans sa vie future, unité qui doit la détacher de cette centralisation étatiste qui ne paraît plus compatible avec l’avenir ?
Trois puissances doivent la diriger : le fédéralisme de ses éléments d’activité, l’autonomie de ses ressources financières, l’organisme d’une administration indépendante.
Nul n’ignore que la plus importante parte de la société est organisée selon la loi du syndicalisme ; pour que son action soit utile, saine et florissante, il faut que les facteurs qui la composent soient de même nature, qu’ils obéissent aux mêmes besoins, vers le même but ; ils ne peuvent y parvenir que par le groupement des mêmes richesses et de produits semblables se déplaçant par des moyens de transport faciles vers leurs débouchés.
Il est juste, en second lieu, que les bénéfices et les charges nécessaires à une collectivité soient versés, utilisés, centralisés, dans leur proportion légale, par rapport à l’État, dans la région même de leur production. DE là découle la nécessité d’une assemblée et d’une administration locales, percevant l’impôt, l’utilisant en connaissance de cause, réglant le budget de la région, allégeant le mécanisme, réalisant, par suite, des économies.
Enfin l’administration dans tous les ordres civils, autres que celui des finances, doit provoquer ou tout au moins accueillir les initiatives heureuses relatives aux travaux publics, aux encouragements à l’agriculture, au développement de l’instruction publique, toutes choses mieux provoquées, mieux appropriées, mieux exécutées par un pouvoir local connaissant les besoins et leu importance.
Nul doute, dans cette occurrence que tout ce mécanisme nouveau doive résulter fatalement des nécessités du lieu sur lequel il sera produit, qu’il enfantera les collèges électoraux et la représentation nationale, le tout basé infailliblement sur la région naturelle, à l’exclusion de tout autre territoire.
Après ces considérations le temps est venu de préciser les limites logiques de la région de Touraine telles que nous les concevons.
Il a été dit par Vidal-Lablache lui-même que les futures régions ne devaient pas être uniquement composées de l’ajustage régulier des départements entiers. La région naturelle doit en être la base ; c’est notre thèse, elle résume toutes nos espérances.
Les départements ne sont pas toujours homogènes dans leur composition, tel celui de la Sarthe par exemple. Il y a donc lieu de procéder, quand l’occasion s’en trouve, au détachement d’arrondissements ou même de territoires isolés.
Partant de ce principe établi sur la géologie, l’orographie, les richesses et les produits du sol, sur les voies de transport, les affinités économiques et les considérations politiques, nous tracerons autour de l’Indre-et-Loire une ligne qui lui adjoindra les territoires ci-après.
À l’ouest, la réunion de l’arrondissement de Saumur est justifiée jusqu’aux approches de Trélazé ; il en est de même pour celui de Baugé, parce que ces deux circonscriptions renferment la vallée dite d’Anjou que la Touraine a toujours comptés comme sienne, étant de nature essentiellement semblable.
A nord, toute la partie des arrondissements de La Flèche et de Saint-Calais sont du domaine du Loir réuni à notre culture par la limite de la vigne passant à peu de distance au sud du cours de la Sarthe.
Au nord-est et à l’est les affinités du Vendômois et du Montrichardais sont complètes : la Beauce au-delà de Marchenoir, et la Sologne à l’ouest de Romorantin, ne sont plus ni notre terre, ni nos populations.
Au sud, le département de l’Indre et celui de la Vienne doivent être inévitablement introduits en entier dans notre région ; la Marche et le Boischaut élèvent au-delà leur barrière méridionale.
Enfin su côté sud-ouest, le Seuil du Poitou, la Gâtine poitevine, et les Mauges, déterminent une ligne naturelle jalonnée du sud au nord, par Civray, Sanxay, Thénezay, Montreuil-Bellay, Vihiers, Chemillé, Trélazé.
Ainsi se résument les territoires qu’il est normal de grouper parce que : 1° Ils sont homogènes et n’obéissant à aucune influence historique, ils vont à la rencontre de la vie économique ; 2° Ils placent d’eux-mêmes à leur tête « la Ville-maîtresse, grande initiatrice d’unité » qui est Tours ; 3° C’est là que se forme le nœud des relatons les plus lointaines en un point central : 4° La région médio-ligérienne est un trait d’union entre la mer et l’Orient, et non un facteur de l’Océan ; 5° Il est inadmissible que nous allions débattre de nos intérêts à Nantes.
Nous croyons avoir apporté à cette étude approfondie des arguments sérieux justifiant une opinion qui n’est pas seulement une tendance de sentiment et de satisfaction d’un orgueil. La Touraine a toujours occupé le rôle de métropole, dans tous les ordres d’idées, parce qu’elle était logiquement désignée pour cette mission ; elle doit la continuer. Si les pouvoirs publics qui auront leu voix dans les discussions définitives, commettaient la faute de nous laisser imposer un servage économique inacceptable, ils se montreraient indignes de défendre cette séculaire formule : Le Jardin de la France.
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture sciences, arts et belles-lettres d'Indre-et-Loire
1918
Journal d'agriculture pratique, 28 novembre 1918
p. 471-473
LE RÉGIONALISME ET LA TOURAINE
Le mouvement régionaliste en France n'a pas attendu la fin de la guerre pour prendre une activité nouvelle ; les promoteurs ont compris que l'effort économique devait être fait concurremment à la rénovation du marché mondial qui était en préparation.
Sous la poussée de la nécessité ceux qui étaient indifférents sont devenus ardents ; c'est ainsi que, dans notre pays, les évolutions les plus importantes sont lentes à se développer, que leur gravité n'est pas, tout d'abord prise au sérieux. Le régime départemental qui durait depuis plus de cent ans, laissait le projet de modification dans le vague, quand, la guerre se déchaînant avec ses conséquences si imprévues, entraîna une répercussion immédiate sur la conception du régionalisme.
La France s'aperçut alors, au milieu de tant d'autres surprises, qu'elle s'était endormie, pendant une trop longue période, sur son passé agricole, industriel et commercial, sans voir l'énorme développement que prenait, sur ce point, le domaine de nos pires ennemis.
Les hommes qui se sont occupés sans retard, de ces questions ont comparé notre organisation intérieure à celles qui nous entourent dans les États voisins. Ils ont fait la remarque que les groupements territoriaux son presque toujours provoqués par la nécessité d'associer, dans une même unité de défense, tous les éléments qui constituent un pays local : ses intérêts commerciaux, industriels et agricoles, basés sur la nature et la richesse du sol.
Ce que sont d'ailleurs les petits royaumes, les grands-duchés, les provinces naturelles, a paru être la source fertilisante d'un état florissant : on a songé au rôle joué jadis chez nous par nos anciennes généralités, et voilà comment la nécessité d'un regroupement de nos productions nationales est née du besoin de notre expansion économique.
Nous n'avons insisté, tout d'abord, sur ce point que pour établir très nettement nous vues sur les lois qui doivent présider à la formation de nouvelles Régions françaises, et, en particulier celle qui nous est chère : la Région Tourangelle.
Il est des bases d'appréciation dont semble-t-il, on ne peut s'écarter sans commettre une faute grave de jugement ou sans tomber dans un autre danger : les décisions arbitraires ou de parti pris.
L'égoïsme ou l'orgueil de clocher n'ont rien à voir en cette œuvre nationale, le but qu'on recherche est en direction du bien général.
Partant de cette base nous proposons d'établir, par des déductions tirées de l'examen des faits, les motifs qui désignent les territoires à la fonction de Région naturelle, et spécialement la Touraine, au rôle central qu'elle occupe depuis si longtemps.
L'ordre géographique. - La surface, non pas du département d'Indre-et-Loire seulement, mais de tous les territoires qui constituent la Province de Touraine, est homogène et en équilibre complet pour se suffire à elle-même, sans envier ni devoir rien aux terres voisines.
Quel que soit le régime ou le pouvoir auxquels ait été soumise cette région, ses limites sont restées presque identiques depuis l'emplacement des Turons jusqu'au département, en passant par les divisions féodales et par province.
D'où vient cette remarquable continuité de tendances et d'aspiration ? Cette tradition, inusitée dans la plupart de nos anciennes divisions françaises, vient du sol de la région, de sa configuration, de son aspect, de ses éléments physiques qui composent une situation autonome.
Ces éléments sont apportés par le sol coupé d'un pli central par une grande artère, par les hauts plateaux du Nord que traverse le Loir, par l'ouest qui pose comme une "marche" sa vallée d'Anjou, par le Vendômois s'accordant à nos crêtes accidentées pour perdre ses affinités dans les terrains si spéciaux de l'Est qui inaugurent le petite et la grande Beauce. Au sud de la Loire, c'est le régime des fertiles et pittoresques rivières confinant à l'austère Sologne et à la triste Brenne, jadis notre domaine, devenue la terre la plus fertile. Au sud-ouest, les épanchements jurassiques des terres blanches de la Vienne s'attachent profondément au vignoble Richelais, jusqu'au Saumurois qui unit sa couronne vinicole à la nôtre.
Considérés sous ce jour bien particulier, quels sont donc les points de contact et les affinités que peut présenter notre territoire avec celui des départements voisins. Le Loir n'est pas une barrière infranchissable, le Blaisois s'épanche volontiers vers vous, ainsi que le Berry jusqu'au Boischaud, tandis que toutes nos attirances embrassent la Vienne et l'Anjou jusqu'à Trélazé.
La présence des richesses du sol. - Sur ces bases établies avec la nature et la forme extérieure des couches géologiques, on peut aisément déduire quels sont les produits dominants. En l'absence des filons de minerais qui nous font totalement défaut et des seuls gisements calcaires et crétacés qui comblèrent la cuvette du Turonien, lesquels furent eux-mêmes recouverts par les débordements tertiaires du bassin de Paris, nous retrouvons une unité absolue de sous-sol et de surface sur toute l'étendue des territoires que nous venons d'énumérer. Le Tuffeau domine et fournit ses matériaux de construction, sous les formes les plus diverses comme pierre et comme chaux. De cette constatation part la conséquence inévitable des cultures semblables, c'est-à-dire de la présence de la vigne, des céréales, des cultures potagères et fruitières ainsi que des massifs forestiers.
Il n'est pas sans intérêt de constater que, au-delà des points ainsi jalonnés, au pas Sarthois passe la limite de la vigne et de l'élevage intensif ; dans tout l'Est s'étend le domaine unique des céréales ; au sud ce sont les céréales et l'élevage ainsi que pour la Gâtine poitevine et le pays de Mauges à l'ouest.
Toutes ces régions tranchent nettement avec la région Tourangelle, elles lui tracent un cadre qui en fait ressortir l'originale particularité.
L'importance du commerce et de l'industrie des produite agricoles. - Si, comme le démontrent les statistiques, on considère que, dans l'ensemble, la population vivant de l'agriculture atteint 50,4 % de la masse totale, et que l'industrie se chiffre par 22,4 % et celle du commerce à 7,2 %, nous sommes autorisés à déclarer que notre pays est, avant tout agricole, qu'il vit de son sol, et forme, par suite, une région de culture.
L'expédition des produits agricoles locaux représentait, en 1914, plus de 350 000 tonnes, utilisant, pour la production, 50 000 chevaux-vapeur. Avec les produits de l'industrie et du commerce et en y comprenant ceux des territoires qui doivent être annexés pour la future région économique, on arrive à un total de 3 millions de tonnes et à environ 150 000 chevaux-vapeur. Il est difficile, dans ce bref exposé, de chercher à évaluer le prix de cette importante production. Rappelons seulement que la valeur des vins représentait avant la guerre une somme annuelle variant entre 280 et 300 millions de francs ; c'est un élément de richesse qui place la Touraine dans un rang plus qu'honorable.
La disposition et l'importance des moyens de transport. - Avec cet aspect particulier de la question du régionalisme, qui place Tours dans une situation dans une situation spécialement prépondérante, nous abordons, sans contredit, le plus puissant de nos arguments en faveur de la création d'une Région centrale naturelle et médio-ligérienne.
Il est, en effet, peur de centres français offrant un pareil réseau de voies de communication, rayonnant dans tous les sens, vers les principaux centres, directement et rapidement, soit par routes, par chemin de fer ou par voies d'eau. Le trafic général atteint 6 millions de tonnes, sans y comprendre le transit. La prospérité est assurée dans l'avenir d'après-guerre qui nous préoccupe tant, quand les voies seront améliorées, quand on aura enfin créé les voies d'eau indispensables, quand la grande ligne de Suisse-Océan sera réalisée et trouvera à Tours l'un de ses plus puissants débouchés. Ce résultat sera atteint fatalement parce qu'il sera la conséquence d'une situation géographique exceptionnelle.
L'orientation des intérêts économiques. - C'est ici que se pose le nœud du dilemme créé par les convoitises et les jalousies des territoires qu'il est question de morceler, de mutiler, de sacrifier ou de favoriser en délimitant de nouvelles Régions françaises.
Il n'est pas douteux que, selon leur nature, les marchandises iront dans l'avenir comme dans le passé, vers tous les horizons ; notre centre n'est pas fatalement enchaîné à une direction spéciale, encore moins à celle d'un port de l'Océan, comme il en a été question.
Les quatre points cardinaux nous sollicitent également, surtout si l'on songe à la création de la grande voie ferrée, doublée par les canaux, qui doit s'attacher à Saint-Nazaire et se diriger vers l'Europe centrale, en dehors du territoire allemand.
Economie politique eu conclusions. - Il paraît évident que la division politique doit s'inspirer de tout ce qui précède. Le rouage administratif doit être simplifié, administrer un budget régional tirant ses ressources du lieu, lui réservant ses bienfaits et résultant d'une agglomération qui deviendrait d'environ 1 500 000 habitants si l'on adjoignait à l'Indre-et-Loire la plus grande partie des arrondissements de la Flèche et de Saint-Calais dans la Sarthe, celui de Vendôme et le sud du Loir-et-Cher, les départements de l'Indre et de la Vienne, le Saumurois et l'arrondissement de Beaugé.
La région de Touraine, ainsi délimitée, est rigoureusement basée sur la région naturelle, elle est logique et en accord avec le rôle qu'elle a toujours exercé et que l'avenir lui réserve infailliblement.
Les personnalités publiques et les pouvoirs qui ont mission de discuter et de décider ne peuvent manquer de se souvenir que Tours doit rester la capitale du Jardin de la France
AUGUSTE CHAUVIGNÉ
Secrétaire de la Société d'Agriculture d'Indre-et-Loire.